Face à la douleur XVIe-XXIe siècle. Médecins, chercheurs et patients


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  • SOMMAIRE DU CAHIER N°7
  • La douleur est d’essence universelle. Pour John Bonica, reconnu comme l’un des pionniers de la médecine de la douleur, le soulagement de la douleur est la raison première de l’avènement du shaman, du guérisseur, puis du médecin et de tous les professionnels de santé. Dès les années 1950, ce médecin anesthésiste, professeur à l’Université de Washington à Seattle, considéra que la douleur était plus qu’un signal biologique alertant le patient d’un dysfonctionnement ou d’une pathologie. Il fallait considérer de nouveaux domaines, en particulier la douleur chronique (1) .

    Encore au tournant des années 1970-1980, on déplorait le retard accusé dans le domaine de la douleur comme champ de recherche biomédicale, alors que précisément les avancées en neurologie et biochimie promettaient une meilleure compréhension de ses mécanismes (2) . Toutefois, les réseaux scientifiques se structuraient. Fondée en 1974, l’International Association for the Study of Pain, réunion internationale et multidisciplinaire d’experts, proposa une définition de la douleur qui, régulièrement révisée, fit progressivement consensus auprès des autorités sanitaires : « la douleur est une expérience sensorielle ou émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle ou décrite dans ces termes ». La douleur est ainsi subjective, elle relève des sens et de l’émotion.

    La douleur est également devenue un objet d’histoire. Dans son ouvrage de référence, Roselyne Rey appréhende la douleur comme étant « par nature double, au croisement du biologique et du culturel ou du social » (3) . L’approche historienne de la douleur s’est affirmée plurielle. Inscrite dans le sillage de l’histoire des mentalités et des sensibilités, elle renseigne aussi l’histoire de la santé publique (Isabelle Baszanger (4) ) et plus largement l’histoire politique (Keith Wailoo (5) ). La douleur est au cœur du colloque singulier entre le médecin et le patient. Joanna Bourke propose alors d’appréhender la douleur comme une relation entre des processus physiologiques en négociation permanente avec des mondes sociaux. « In other words, pain is what people in the past said was painful », écrit-elle (6) . Les travaux récents renforcent cette approche culturelle (Raphaële Andrault, Ariane Bayle (7) , Javier Moscoso (8) ). Mais l’approche matérielle est encore trop peu approfondie : protocoles de mesure, techniques et produits visant à réduire la douleur devraient faire l’objet de nouvelles recherches en histoire. En la matière, la présente épidémie des opiacés peut profiter d’un éclairage historique sur les prescriptions des antidouleurs.

    Cette nouvelle édition des Cahiers du Comité pour l’histoire de l’INSERM propose d’entrer dans cette histoire par la rencontre entre historiens, témoins et acteurs engagés dans la lutte et la recherche contre la douleur. Fruits des travaux du colloque « Face à la douleur. Médecins, chercheurs et patients, XVI XXIe siècle » préparé avec Didier Bouhassira, neurologue spécialiste de la douleur, INSERM U987, le présent volume lie perspectives historiques et enjeux contemporains, dans un dialogue qui se veut à la fois interdisciplinaire et intergénérationnel, grâce à des travaux historiens et en sciences humaines et sociales, des témoignages et des analyses des acteurs contemporains.


    (1) John Bonica. Introduction, in Pain. New York, Raven Press, 1980.

    (2) P. D. Wall. Editorial. Pain, 1975, n° 1: 1-2.

    (3) Roselyne Rey. Histoire de la douleur, Éditions de la découverte, 2011, [1ère éd. 1993] : 5-13.

    (4) Isabelle Baszanger. Douleur et médecine, la fin d’un oubli. Paris, Éditions du Seuil, 1995.

    (5) Keith Wailoo. Pain: A Political History. Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2014.

    (6) Bourke, Joanna. The Story of Pain: From Prayer to Painkillers. Oxford, OUP, 2014 : 9.

    (7) Raphaële Andrault, Ariane Bayle dir. La douleur de l’Autre, XVI XVIIe siècle. Histoire, médecine et santé, n° 21, printemps 2022.

    (8) Javier Moscoso. Histoire de la douleur. Paris, Les prairies ordinaires, 2015, trad. [1ère éd. 2011].

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