ANALYSE

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Introduction

L’usage de substances destinées à l’amélioration des performances sportives existait déjà dans les Jeux olympiques de la Grèce antique, mais c’est au cours du xxe siècle que l’identification, la définition et la condamnation du dopage se sont construites progressivement. Le dopage dérange, et la volonté de réguler la consommation de substances dopantes émerge en raison d’une transformation des normes sociales. En effet, le dopage a été perçu comme une menace contre l’amateurisme au sein du mouvement olympique, et la production des performances sportives a été instrumentalisée par certains États dans le contexte de la guerre froide. Après les premières définitions du dopage dans les années 1960, et l’implication du Comité international olympique (CIO) et de certains États, la création de l’Agence mondiale antidopage (AMA) en 1999 constitue un tournant dans les processus d’harmonisation des règles au sein du mouvement olympique. Cependant, des singularités demeurent ; par exemple, les ligues professionnelles nord-américaines n’appliquent pas les règles édictées par l’AMA. Mais de très nombreux États se sont appropriés le Code mondial antidopage en intégrant certaines de ses dispositions selon leur propre cadre juridique et organisation administrative. En France, par exemple, la mission de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) de mettre en application les règles de l’AMA pour la prévention et la lutte contre le dopage est encadrée à travers le Code du sport.
Le recours aux méthodes scientifiques, notamment les progrès accomplis par les laboratoires accrédités spécialisés dans la recherche de substances ou méthodes dopantes, et la multiplication des contrôles ont laissé entrevoir la possibilité de régler le problème du dopage dans le sport. Cependant, malgré tous les dispositifs mis en place, il en est autrement, et les affaires de dopage continuent d’affecter le monde du sport, comme en atteste leur couverture médiatique au cours des dernières décennies.
Ces difficultés ne sont pas étonnantes parce que les questions soulevées par le dopage sont nombreuses et multidimensionnelles et ne concernent pas seulement le milieu sportif, mais également les États mobilisés autour de la protection de la santé des populations et de la mise en place de dispositifs de prévention et de lutte contre le dopage. Ces questions sont à la fois d’ordre éthique, politique, sanitaire – qu’il s’agisse de la santé physique ou mentale –, sociologique ou économique. Elles concernent des populations sportives très diverses puisqu’elles touchent les sportifs de haut niveau engagés dans des compétitions de niveau national ou international, soumis aux contrôles antidopage mais aussi des sportifs amateurs (ou récréatifs ou de loisir), qui peuvent être engagés dans des compétitions (niveau départemental ou régional…) ou ne pas l’être et pratiquer pour leur plaisir ou leur bien-être. La diffusion de la consommation de substances s’étant élargie à une grande diversité de populations de sportifs, les recherches ont pris en compte une notion de dopage plus large, allant au-delà de la violation d’une règle du Code mondial de l’AMA. En conséquence, les termes conduites dopantes ou pratiques dopantes1 , utilisés dans différentes publications, rendent compte de la volonté d’appréhender le phénomène du dopage de façon plus large.
De plus, les performances sportives, au cœur des enjeux du dopage, dépassent le cadre strictement sportif, et sont devenues des symboles d’affirmation identitaire aux multiples dimensions (identités nationales, locales, politiques, de genre…). Elles prennent d’autant plus d’importance que le sport est devenu une pratique emblématique d’une société qui promeut la performance en tant qu’idéal2 . En conséquence, étudier le dopage suppose de traiter des questions relatives aux choix individuels aussi bien qu’aux enjeux géopolitiques. Comprendre le dopage suppose donc de produire des recherches pluridisciplinaires permettant d’en appréhender les multiples facettes et d’en saisir la complexité, c’est ce à quoi cette expertise collective s’attèle.
Face aux difficultés associées à la prévention et à la lutte contre le dopage, l’Inserm a été saisi par le ministère chargé des Sports pour faire un bilan de la littérature disponible sur le sujet du « dopage et des pratiques dopantes en milieu sportif », en particulier de faire un état des lieux des connaissances sur les effets sur la santé de la consommation de substances à visée d’amélioration de la performance. Ce rapport s’appuie sur les données issues de la littérature scientifique en se concentrant sur les dix dernières années. Il a été rédigé par un groupe de 12 experts de plusieurs disciplines : épidémiologie, sociologie, philosophie politique, psychosociologie, psychologie, science de la prévention, cardiologie, psychiatrie, physiologie de l’exercice et médecine du sport. Le corpus révèle une grande hétérogénéité et une focalisation sur certaines questions, avec par exemple de nombreuses données sur la détection des substances et beaucoup moins sur les effets du dopage sur la santé. Le domaine de la détection des substances et celui des propriétés ergogéniques n’ont pas été abordés dans le cadre de l’expertise dont l’objectif principal est d’apporter des éléments pour améliorer la prévention du dopage.
La nécessité d’un état des lieux des connaissances sur le dopage s’avère d’autant plus justifiée qu’il s’agit d’une thématique de recherche relativement nouvelle pour laquelle la qualité des publications est inégale. Des efforts de structuration des recherches ont été engagés avec le soutien de l’AMA, d’autres organisations antidopage et des financements privés et publics. Cette répartition des soutiens invite cependant à questionner le degré d’autonomie de ce champ de recherche. De plus, il manque des recherches sur certaines thématiques, par exemple sur les athlètes féminines ou les athlètes en situation de handicap. Cette situation peut avoir des effets spécifiques puisque c’est un domaine où les sciences jouent un rôle déterminant dans les régulations et les sanctions prononcées. Enfin, on peut noter que la thématique du dopage et ses échos médiatiques peut attirer des chercheurs qui s’aventurent en dehors de leur champ disciplinaire, en prenant le risque d’analyses au mieux réductrices au pire erronées, ou d’une application de leur propre champ disciplinaire à un domaine complexe qui nécessite une approche multidisciplinaire. Ils prennent alors le risque d’un décalage avec les connaissances existantes et la production d’analyses très simplificatrices des questions relatives au dopage, mais avec l’avantage potentiel de bousculer les spécialistes du domaine avec un regard innovant et plus indépendant.
Ce rapport présente les différents chapitres qui s’appuient sur l’analyse de la littérature effectuée par les experts dans chacune de leurs disciplines à partir de la bibliographie qui a été mise à leur disposition et discutée collégialement. L’expertise commence par trois chapitres sur la prévalence afin de mieux évaluer l’importance de la question du dopage : le premier analyse les méthodologies d’estimation de la prévalence, le deuxième examine les données de prévalence du dopage et des pratiques dopantes en milieu sportif, et le troisième s’intéresse spécifiquement aux données de prévalence dans le handisport. Une deuxième série de chapitres est consacrée à l’analyse des dommages sanitaires et sociaux du dopage et des pratiques dopantes : quatre chapitres traitent des effets sur la santé des produits dopants sur la santé physique (systèmes cardiovasculaire, rénal, endocrinien, reproducteur, hépatique, cutanéo-muqueux, musculo-squelettique, risque de cancers ou d’infections) et sur la santé mentale, suivis d’un chapitre analysant les dommages sociaux liés au dopage. Une troisième série de chapitres traite des déterminants du dopage et des pratiques dopantes par une approche psychosociale puis par une approche sociologique, et présente également l’analyse des programmes de prévention du dopage et des pratiques dopantes. Enfin, la dernière série de chapitres expose l’analyse des politiques antidopage, de leurs conséquences sociales, et questionne les dimensions éthiques de la lutte antidopage.
Le groupe d’experts a souhaité ajouter un glossaire3 où sont définis les notions ou les termes essentiels à la compréhension de ce rapport. À travers les différentes disciplines scientifiques et les nombreuses réunions et échanges au cours de ce processus d’expertise, il est apparu aux experts que certaines définitions réglementaires couramment utilisées dans ce domaine n’avaient pas d’équivalence directe avec les termes utilisés dans les articles scientifiques. Il a semblé important que cela soit précisé dans ce glossaire.
Cette analyse de la littérature, alimentée par la réflexion collective du groupe d’experts, a permis de proposer une synthèse et des recommandations élaborées et validées collectivement par le groupe. Les premières, dites « recommandations structurantes », sont destinées à proposer une organisation et des grands principes facilitant la mise en œuvre des recommandations d’action de prévention et de lutte contre le dopage, et des recommandations de recherche qui les accompagnent.
Le groupe d’experts a auditionné des intervenants qui ont partagé leurs expériences, présenté leurs travaux de recherche ou leurs actions dans la prévention et la lutte contre le dopage. Ces apports complémentaires apparaissent sous la forme de « communications » en fin d’ouvrage4 .

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