| ANALYSE |
-
Analyse
9-
Déterminants psychosociaux du dopage
) : le jeu avec le règlement (par exemple, les stratégies d’utilisation du règlement, les fautes volontaires de l’athlète, ou les stratégies de pénalisation de l’adversaire), et les agressions verbales ou physiques. Le dopage, quant à lui, relève de la première catégorie mais il présente de nombreuses singularités par rapport aux comportements de transgression habituellement étudiés dans le contexte sportif ou dans celui de la santé. Par ailleurs, le dopage est un comportement interdit (voire illégal) et largement désapprouvé socialement, ce qui rend difficile l’étude des déterminants de ce phénomène.
). En effet, la psychologie sociale cherche à décrire l’enchaînement des processus psychologiques qui peuvent pousser un individu à mettre en œuvre des comportements dans une situation particulière. Ainsi, on parle de déterminants psychosociaux, qui rassemblent des éléments psychologiques et sociaux qui façonnent la manière dont un individu perçoit et réagit à son environnement. Ces déterminants sont des facteurs qui interagissent de manière complexe et dynamique pour influencer le vécu et le fonctionnement psychologique et social d’une personne. Dans cette perspective, on peut considérer le comportement de dopage comme une action préméditée et intentionnelle dans laquelle les sportifs choisissent de s’engager avec l’idée de performer. Ainsi, la décision d’un individu de recourir au dopage ne serait pas binaire mais plutôt un mouvement progressif en direction d’une décision finale (Hauw et Bilard, 2012
). Dans le contexte du dopage sportif, les résultats de plusieurs méta-analyses convergent et indiquent que les attitudes sont l’un des principaux prédicteurs des intentions, et que ces variables psychologiques (attitudes et intentions) se sont avérées être les prédicteurs pertinents du comportement de dopage (Blank et coll., 2016
; Ntoumanis et coll., 2014
et 2024
). De plus, le dopage peut être perçu comme un comportement dirigé vers un objectif plutôt que comme un comportement réflexif, ce qui rend le rôle de l’intentionnalité particulièrement pertinent dans l’étude des comportements de dopage (Petróczi et Aidman, 2008
). En général, les études explorant les déterminants psychosociaux du dopage utilisent les mêmes dimensions que celles mobilisées dans des études sur d’autres comportements de transgression, à savoir : i) les attitudes à l’égard du dopage ; ii) le jugement d’acceptabilité et l’intention de se doper ; et iii) les comportements de dopage, le plus souvent auto-rapportés.Déterminants psychosociaux centrés sur l’individu
Situations de vulnérabilité au dopage
). Overbye et coll. (2013)
ont qualifié ces situations de « situations de revers » et d’autres de points de basculement, de périodes sensibles, ou de détresse personnelle (Mazanov et coll., 2011
; Hauw et Bilard, 2012
). Ainsi, la littérature scientifique en psychologie sociale s’est efforcée d’identifier au travers de l’analyse des discours des sportifs, pour la plupart dopés, les situations de vulnérabilité au dopage. Ces études révèlent l’existence de plusieurs types de situations de vulnérabilité : physique, psychologique, relationnelle et contextuelle (Corrion et coll., 2024
; Filleul et coll., 2024a
). Cette catégorisation fait écho à celle de Bilard et coll. (2011)
, qui ont classé les raisons de dopage signalées par les sportifs grâce à une ligne téléphonique d’assistance nationale antidopage. Ils ont défini cinq catégories : biologique (fatigue, blessures…), psychologique (dépression, anxiété…), culturelle (normes sociales associées au sport, à la société…), relationnelle (entraîneurs, famille, professionnels de santé…), et professionnelle (recherche de performance ou mauvaise performance, rendement financier, chômage…).Vulnérabilité physique
; Hauw, 2013
; Hauw et Mohamed, 2015
). L’engagement dans le sport de compétition est associé à des expériences d’inconfort physique (et psychologique), comme l’ont souligné Hauw et Bilard (2012)
. De plus, l’organisation structurelle de ces activités néglige souvent d’offrir suffisamment d’opportunités de récupération psychologique, telles que la relaxation, la déjudiciarisation et la double planification de carrière, ce qui exacerbe le problème physique. Plusieurs études ont montré que le recours au dopage chez les sportifs est observé après des séances d’entraînement particulièrement intenses (Brissonneau et coll., 2008
), ou pendant les périodes post-blessure (Mazanov et Huybers, 2010
; Bilard et coll., 2011
; Engelberg et coll., 2015
) comme moyen de rétablissement (Hauw et Bilard, 2012
; Whitaker et coll., 2017
). La tentation de se doper peut être irrésistible pendant ces périodes, car elle semble être la seule solution pour une récupération rapide à temps pour les compétitions saisonnières (Mazanov et coll., 2011
; Engelberg et coll., 2015
).
). C’est une solution pour faire face à des problèmes : retourner à un état de forme, prévenir une carence potentielle, réduire ou faire face à la pratique (Bilard et coll., 2011
; Filleul et coll., 2024a
et b
). Pour les sportifs, le dopage aide à la récupération, à limiter la douleur pendant l’effort (souffrance physique), ou éviter la douleur (Mazanov et Huybers, 2010
). Par ailleurs, certaines études montrent que le dopage est associé à une consommation plus large de médicaments et de compléments alimentaires. Un parallèle pertinent peut être établi ici avec les phases de carences et d’anémie, qui conduisent à une surconsommation de compléments alimentaires et potentiellement l’adoption ultérieure d’un comportement de dopage. En accord avec la « théorie de la passerelle », selon laquelle la consommation de compléments alimentaires pourrait favoriser le recours au dopage, plusieurs études montrent une association entre la supplémentation et des attitudes plus positives envers le dopage et à l’intention de se doper (Backhouse et coll., 2013
et 2016
; Mallia et coll., 2013
; Mallick et coll., 2023
; Hurst et coll., 2024
). Une méta-analyse récente a conclu que les sportifs qui consomment des compléments alimentaires sont plus à risque de se doper (Hurst et coll., 2023
). Cependant, on ne sait toujours pas si ces éléments montrent simplement la cooccurrence de l’utilisation de substances non interdites et interdites, ou si les compléments alimentaires constituent pour certains une « porte d’entrée » vers le dopage.
et b
). Ces conditions ont souvent culminé lorsqu’elles ont été associées à des sentiments négatifs envers leur sport et même au dégoût pour celui-ci. Les sportifs vont aller dans des états d’épuisement extrêmes et maintiennent ces états, se retrouvant finalement dans des situations où le dopage semble, pour eux, être la seule solution viable (Hauw, 2013
; Aubel et Ohl, 2014
; Hauw et Mohamed, 2015
).Vulnérabilité psychologique
; Hardwicke, 2023
). Daumiller et coll. (2022)
suggèrent qu’un but « d’évitement de la maîtrise » (c’est-à-dire, chercher à éviter de s’engager dans des situations que l’on ne maîtrise pas) dans le sport de haut niveau serait lié au désir des sportifs d’éviter de ne pas être à la hauteur de leurs attentes élevées. Cependant, les travaux basés sur les discours des sportifs négligent souvent les processus motivationnels sous-jacents qui les conduisent à adopter des comportements de dopage. Le rôle de la motivation d’accomplissement a été exploré jusqu’à présent à l’aide de méthodes quantitatives, principalement avec des sportifs qui ne se livrent pas au dopage (Barkoukis et coll., 2011
, 2013
et 2020a
; Lazuras et coll., 2015
) ce qui limite la généralisation des résultats à la population particulière de sportifs dopés.
). Les individus éprouvent des états psychologiques spécifiques et fluctuants marqués par des sentiments tels que le manque, l’anticipation, la déception ou la frustration (Hauw et Mohamed, 2015
). Ces travaux montrent aussi que la transition vers le dopage est souvent caractérisée par de la fatigue, de la détresse et une perte d’enthousiasme (Hauw et Bilard, 2012
; Hauw, 2013
; Hauw et Mohamed, 2015
). Ainsi, les affects négatifs tels que le burnout (c’est-à-dire un sentiment d’accomplissement réduit), la dépression, le stress et l’anxiété de compétition ou liée à l’apparence ont été reliés au dopage (Hauw et Bilard, 2012
; Hauw et Mohamed, 2015
; Mooney et coll., 2017
; Didymus et Backhouse, 2020
; Melzer et coll., 2022
; Filleul et coll., 2024a
et b
). La consommation de substances améliorant la performance permet aux sportifs d’atténuer le stress psychologique qui n’est pas toujours reconnu consciemment (Didymus et Backhouse, 2020
). Ces auteurs parlent du dopage comme une « stratégie pour faire face » (coping) à des stresseurs (périodes de blessures, phases de sélection…). Il semble que les sportifs qui sont en détresse et qui souffrent sont plus susceptibles de se tourner vers le dopage comme mécanisme d’adaptation (Petróczi, 2013
; Hauw et Mohamed, 2015
).
). Le désengagement moral (par exemple, la diffusion de la responsabilité, la minimisation des conséquences…) des sportifs a été relié au dopage (Corrion et coll., 2010
; Boardley et coll., 2014
et 2015
; Corrion et coll., 2017
). Par exemple, considéré comme immoral et inexcusable par les jeunes cyclistes (Sandvik et coll., 2017
), le dopage est somme toute légitimé à trois niveaux : i) dans un but de maintien de ses propres performances ; ii) dans un but d’approbation sociale de l’équipe ; et iii) dans une volonté d’être à la hauteur du « grand spectacle du cyclisme » (Smith, 2017
). Ces résultats font écho aux mécanismes de désengagement moral mis au jour dans d’autres sports (Corrion et coll., 2009
et 2017
).
). Ce mécanisme s’est manifesté par une divulgation préméditée du dopage, mettant ainsi fin à l’épreuve qu’ils endurent. Ce phénomène représente la situation insupportable dans laquelle ils se trouvaient avant de s’engager dans un comportement de dopage (Hauw et Bilard, 2012
; Hauw et Mohamed, 2015
). La littérature montre également la prévalence des troubles alimentaires chez certains sportifs, motivés par la recherche d’un poids plus faible, d’un rapport puissance/poids plus optimal et, peut-être plus important encore, d’un besoin d’hyper-contrôle (Murray et coll., 2016 ; Klimek et Hildebrandt, 2018
; Roberts et coll., 2022
). Cette tendance à l’hyper-contrôle est généralement extensible à d’autres aspects de leur vie. Ainsi, chaque aspect de leur quotidien est calculé et méticuleusement planifié, qu’il s’agisse de leur alimentation, de l’intensité d’entraînement, de l’équipement, ou des horaires quotidiens. Scoffier-Mériaux et coll. (2020)
ont démontré que des comportements alimentaires sains médiaient la relation entre la motivation autodéterminée et la susceptibilité de se doper chez les sportifs de haut niveau. Ces travaux confirment le lien entre les désordres alimentaires et le dopage, et plaident également pour des recherches supplémentaires sur le sujet.Vulnérabilité relationnelle
; Hauw et Mohamed, 2015
) ainsi que lors d’un dopage organisé (Filleul et coll., 2024a
). Ainsi, les comportements dopants apparaissent souvent dans des situations caractérisées par une forme de contrôle, ou d’organisation supervisée où des membres externes (souvent le médecin, l’entraîneur ou le manager de l’équipe) se chargent de fournir des substances et d’administrer les dosages. Les sportifs subissent une pression, et se trouvent dans une situation de contrôle, caractérisée par des relations malsaines et suivent les instructions de ces figures d’autorité (Pappa et Kennedy, 2013
). En effet, cela peut avoir un impact préjudiciable, ambigu ou incompréhensible pour les sportifs, augmentant ainsi le risque de dopage (Smith et coll., 2010
; Mazanov et coll., 2011
; Overbye et coll., 2013
). Durant des périodes d’emprise et de harcèlement sexuel ou moral, certains sportifs ont eu recours au dopage pour faire face et rester concentrés à la suite d’un événement traumatisant tel qu’un abus sexuel ou la perte d’un être cher (Filleul et coll., 2024a
). À travers le prisme de la théorie de l’auto-détermination (Ryan et Deci, 2000
)4
, la littérature sportive soutient largement que les régulations motivationnelles contrôlées sont associées au désengagement moral (Hodge et coll., 2013
; Corrion et coll., 2017
) et à des attitudes positives à l’égard du dopage (Zucchetti et coll., 2015
). Le dopage se produit alors soit : i) parce que l’entraîneur l’impose explicitement ; ii) soit parce que le sportif considère le dopage comme le seul moyen de répondre aux attentes de son « bourreau » ; ou iii) soit encore parce que le dopage apparaît comme l’expression d’émotions insupportables. Le phénomène pourrait donc être attribué à l’influence prépondérante des entraîneurs (Campbell et coll., 2021
). Par ailleurs, l’entourage du sportif, en particulier la famille et les coéquipiers, peut dans une certaine mesure soutenir le sportif dans leur comportement de dopage. Les sportifs ont signalé que leurs proches étaient restés silencieux, ou ils les ont même perçus comme encourageants (Filleul et coll., 2024a
).
) montre que, pour un même individu le comportement pouvait se mettre en place dans des situations différentes. Le comportement émergeait parfois d’une relation où la tentation était provoquée par un professionnel de santé ou un responsable d’équipe, qui promettait le succès en échange de la confiance et de la coopération dans le dopage. Mais, les sportifs peuvent être également fermés à toutes les influences extérieures de l’environnement sans rapport avec l’entraînement et la performance (Hauw et Bilard, 2012
; Hauw, 2013
). En effet, ces mêmes sportifs ont décrit des cas où le dopage s’est produit dans des situations de solitude ou d’isolement, sans discussion ni consultation préalable avec qui que ce soit. Ils ont eu recours au dopage lorsqu’ils n’ont peut-être plus pu surmonter les défis et n’ont pas cherché l’aide nécessaire, ni exploré d’autres options (Hauw et Mohamed, 2015
). Le dopage pourrait donc se produire aussi bien dans des comportements organisés et structurés que dans des actes isolés, à l’abri des « regards indiscrets ». Ces résultats suggèrent également que les situations de vulnérabilité relationnelle évoluent au cours de la carrière, et nous amènent à considérer des situations de vulnérabilité relationnelle variées propices au dopage.Vulnérabilité contextuelle
et b
) ou financiers sont importants, en particulier pour les sportifs qui doivent concilier de multiples engagements professionnels en raison de la précarité de l’emploi (Aubel et Ohl, 2014
). En effet, la littérature existante suggère que le dopage s’inscrit parfois dans un ensemble d’actions coordonnées et collectives, qui peuvent être organisées de façon hiérarchique au sein d’un groupe de sportifs, où la pression des leaders par exemple est importante (Brissonneau et coll., 2008
; Lentillon-Kaestner et Carstairs, 2010
; Hauw, 2013
). Par ailleurs, dans le cadre d’études qualitatives, différents travaux d’analyse des discours des cyclistes de haut niveau ont permis d’identifier la place du dopage et sa légitimité dans le peloton (Sandvik et coll., 2017
; Smith, 2017
). Malgré l’évolution des perceptions du dopage au cours des dernières années, ce sujet reste sensible et les discussions sur ce thème sont fortement régulées par les normes du sport, et la culture sportive sous-jacente. Enfin, les exigences en termes d’entraînement et de performance, combinées aux conditions environnementales (climatique, salle), peuvent influencer la santé globale du sportif pendant les périodes d’entraînement ou de performance intenses (Coquet et coll., 2018
; Filleul et coll., 2024a
et b
).
). Ces sportifs rencontrent différentes situations de vulnérabilité qui nous permettent de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents influençant les comportements de dopage. De plus, la recherche de la performance n’est d’ailleurs pas la seule raison rapportée par les sportifs pour expliquer le dopage, ils mentionnent aussi la nécessité de préserver leur santé, compromise par l’intensité de leur pratique sportive (par exemple, Brissonneau et coll., 2008
; Bilard et coll., 2011
).Mécanismes psychosociaux explicatifs du dopage : les théories sociocognitives
et 1991
) ; ii) la théorie de la pensée morale et de l’action (Bandura, 1991
; Bandura et coll., 2001
et 2003
) ; ainsi que iii) les théories motivationnelles telles que la théorie de l’auto-détermination (TAD ; Ryan et Deci, 2000
) et la théorie des buts d’accomplissement (TBA ; Nicholls, 1984
, 1989
).Théorie du comportement planifié
et 1991
). Sur une base de données issues de 185 études publiées jusqu’à la fin 1997, Armitage et Conner (2001)
montrent que les variables de la TCP expliqueraient un pourcentage important6
de la variance de l’intention et du comportement. La TCP représente aujourd’hui le cadre théorique conceptuel le plus influent et le plus répandu pour l’étude de l’action humaine.
confirment que des attitudes positives à l’égard du dopage, la croyance que leurs proches ou les personnes qui comptent réellement approuveraient leur consommation de substances interdites, combinées à leur tendance à pouvoir se justifier de cette consommation, contribueraient à la formulation d’intentions de consommation (valeurs allant de 0,20 à 0,32). À l’inverse, la confiance en leurs propres capacités à pouvoir résister à la pression sociale exercée par leur entourage contribue à la réduction de ces intentions (– 0,20). Les intentions ont prédit de manière significative les différences entre les utilisateurs et les non-utilisateurs de dopage, mesuré 3 mois plus tard (T2 ; 0,17). L’analyse a également révélé un effet direct significatif de désengagement moral (0,31) à l’égard du dopage. Enfin, il y a également une corrélation forte entre l’utilisation du dopage et la supplémentation (0,74).
a montré que sur les 63 études basées sur la TCP dans 18 pays et publiées entre 1990 et 2013, les attitudes et les normes sociales étaient les facteurs les plus fortement et positivement corrélés aux intentions et aux comportements de dopage. Les valeurs morales et l’efficacité autorégulatrice sont, à l’inverse, les facteurs qui étaient le plus fortement et négativement corrélés avec ces variables. Les attitudes, les croyances normatives, la tentation situationnelle et le contrôle comportemental prédisent de manière significative les intentions de dopage (Lazuras et coll., 2010
; Chan et coll., 2015a
; Kirby et coll., 2016
; Ring et Kavussanu, 2017
).
). Toutefois, ces variables identifiées ne représentent pas nécessairement la totalité des facteurs influençant le dopage.Théories motivationnelles
Théorie de l’auto-détermination
; Ryan et Deci, 2000
) est une théorie qui repose sur un continuum de motivation depuis la motivation autonome (motivation autodéterminée avec une régulation interne) jusqu’à la motivation contrôlée (motivation non-autodéterminée avec une régulation externe) et l’amotivation (l’absence de motivation). Cette théorie suggère que les motivations sont en partie déterminées par des facteurs environnementaux. En effet, tout facteur qui favorise la satisfaction des besoins d’autonomie (désir d’être à l’origine de son propre comportement), de compétence (désir d’accomplissement dans l’activité) et d’appartenance sociale (désir d’être relié socialement aux personnes qui nous importent) conduit à des formes de motivation autodéterminée. Les conséquences de ces motivations sont différentes : les motivations autodéterminées étant associées à des conséquences plus positives que les motivations non-autodéterminées, sur les plans cognitif, affectif, et comportemental. Plusieurs études ont montré que les formes de motivation contrôlée prédisent des valeurs morales anti-sociales et un manque de sportivité chez des athlètes, incluant l’acceptation de tricher et de gagner « quoi qu’il en coûte » (Vallerand et Losier, 1999
).
). Ainsi, la littérature sportive étaye largement le fait que les régulations motivationnelles externes ou extrinsèques (non-autodéterminées) sont associées au désengagement moral (Hodge et coll., 2013
; Corrion et coll., 2017
) et à des attitudes positives envers le dopage (Zucchetti et coll., 2015
), tandis que les états motivationnels plus auto-déterminés seraient négativement reliés aux attitudes (Chan et coll., 2015b
), aux intentions (Barkoukis et coll., 2013
; Corrion et coll., 2017
) et aux comportements de dopage auto-rapportés (Barkoukis et coll., 2011
). Ainsi, les études suggèrent que les sportifs notamment de haut niveau avec une motivation extrinsèque (non-autodéterminée) sont plus susceptibles de s’engager dans le dopage que ceux dont la motivation est intrinsèque ou autodéterminée (Barkoukis et coll., 2011
; Zucchetti et coll., 2015
). Les travaux de Barkoukis et coll. (2013)
et de Ntoumanis et coll. (2014)
confirment ces résultats en montrant que la motivation contrôlée ou non-autodéterminée est positivement reliée aux intentions de se doper et au comportement de dopage. Donc, les sportifs ayant une régulation externe de leur motivation afficheraient un ensemble de comportements maladaptatifs.
; Hodge et coll., 2013
; Guo et coll., 2021
)7
. Les travaux de Hodge et ses collaborateurs ont montré que les contextes valorisant l’auto-détermination étaient reliés négativement aux attitudes envers l’utilisation de produits illicites et l’intention d’en utiliser, par le biais du désengagement moral, et inversement pour le climat contrôlant (Hodge et Lonsdale, 2011
).
; Wang et coll., 2020
). Par exemple, Wang et collaborateurs (2020)
ont montré que la relation entre les aspirations au perfectionnisme et les attitudes à l’égard du dopage était en partie médiée par une motivation autonome ; tandis que la relation entre les préoccupations perfectionnistes (peur des erreurs ou de mal réagir aux défauts) et les attitudes à l’égard du dopage était en partie médiée par une motivation contrôlée. Les résultats suggèrent que la promotion des aspirations perfectionnistes et de la motivation autonome, et a contrario la réduction des préoccupations perfectionnistes et de la motivation contrôlée, pourraient être envisagées dans l’éducation antidopage des athlètes.
). Certaines études comme celle de Barkoukis et coll. (2011)
ont mis en évidence que les sportifs avec un haut degré de sportivité, de motivation autonome et poursuivant des buts orientés vers la maîtrise ont moins l’intention de se doper que ceux ayant un faible niveau de sportivité, une motivation contrôlée et poursuivant des buts orientés vers la performance. Ainsi, la théorie des buts d’accomplissement est également une théorie heuristique pour mieux comprendre les mécanismes explicatifs du dopage.Théorie des buts d’accomplissement
et 1989
) apporte un autre regard motivationnel qui intègre la prise en compte d’un contexte particulier dans la relation entre l’interprétation de la compétence et le type de buts d’accomplissement qui sera adopté. La théorie des buts d’accomplissement a d’abord identifié deux manières de se sentir compétent : i) les buts de maîtrise où être compétent signifie apprendre, comprendre, progresser ; et ii) les buts de performance où la comparaison sociale joue un rôle déterminant puisqu’il importe avant tout de savoir où l’on se situe par rapport aux autres (Nicholls, 1989
; Ames, 1992
). Les recherches en psychologie du sport ont établi un lien entre les buts de performance et des niveaux inférieurs de fonctionnement moral (comportements antisociaux) par rapport aux buts de maîtrise qui eux conduisent davantage à des comportements prosociaux (sportivité) protégeant du dopage (Sas-Nowosielski et Swiatkowska, 2008
; Allen et coll., 2015
; Kavussanu et Al-Yaaribi, 2021
). Cette relation a été appliquée au domaine du dopage, et des études ont observé une relation positive entre les buts de performance et l’intention de dopage, tandis qu’une relation négative a été signalée entre les buts de maîtrise et les variables liées au dopage (Allen et coll., 2015
; Blank et coll., 2016
; Mwangi et coll., 2019
; Hurst et coll., 2022
). Hardwick et coll. (2022)
montrent que l’orientation (performance versus maîtrise) des buts des sportifs joue un rôle médiateur entre le perfectionnisme et les attitudes à l’égard du dopage. À cet égard, les sportifs qui ont une tendance au perfectionnisme ont des attitudes plus favorables envers le dopage en raison d’une tendance à définir le succès comme étant plus performant que les autres. Cependant, les sportifs qui ont un niveau élevé de perfectionnisme peuvent avoir des attitudes moins favorables au dopage parce qu’ils ont également tendance à définir le succès comme l’amélioration de leurs propres performances.
). Des études ont appliqué cette notion de valence en considérant un modèle en 2x2 des buts d’accomplissement (figure 9.2) à l’étude du comportement de dopage. L’étude de Barkoukis et coll. (2011)
, conduite auprès de 1 075 sportifs de haut niveau, a révélé l’existence de trois groupes distincts d’athlètes basés sur leurs profils de buts d’accomplissement : i) un groupe orienté vers la maîtrise (scores élevés en termes de maîtrise – approche et évitement – et faibles scores de performance) ; ii) un groupe orienté vers l’approche (scores élevés en termes d’approche – maîtrise et performance – et faibles scores d’évitement) ; et iii) un groupe présentant un fort accomplissement (scores élevés dans chacun des buts). Les trois groupes présentent des différences significatives quant à l’utilisation passée et future de substances dopantes. Les sportifs du premier groupe (maîtrise) obtiennent les scores les plus bas, tandis que les sportifs du second groupe (approche) obtiennent des scores plus élevés à la fois sur l’utilisation passée de substances dopantes et sur l’intention d’en consommer. Le troisième groupe (fort accomplissement) présente le profil le moins adaptatif, à savoir, les scores les plus élevés en termes d’utilisation passée de substances interdites et d’intention de dopage. Au-delà de rechercher des résultats et des performances, les sportifs de ce groupe témoignent de la peur d’échouer. Cette étude souligne clairement l’intérêt du modèle en 2x2 puisque les sportifs adoptent des buts conceptuellement différents à la fois en termes de définition et de valence. Ces différents buts permettent d’expliquer de manière significative les réponses des sportifs dans le recours au dopage.
). Le même résultat a été observé chez une population de sportifs de haut niveau adultes rapportant ne jamais s’être dopés par le passé (Barkoukis et coll., 2013
). Enfin, plus récemment une étude réalisée auprès d’un large échantillon de sportifs compétiteurs pratiquant différents sports d’équipe, montre que la relation négative entre le but maîtrise-approche et le dopage semble se confirmer puisque ce but est associé aux scores les plus faibles en termes de dopage auto-rapporté (Barkoukis et coll., 2020a
).
). Cependant, Barkoukis et coll. (2020b)
n’ont rapporté aucune association significative entre le but maîtrise-évitement et le dopage, et la pertinence de celui-ci a d’ailleurs été débattue dans le contexte du sport d’élite par la communauté scientifique (Daumiller et coll., 2022
). Dans différents contextes (par exemple académique, sportif), son rôle reste flou et les travaux qui interrogent ses effets rapportent des patterns d’associations défavorables, voire dans la majeure partie des cas, aucune association significative. De plus, dans le modèle 2x2, le but maîtrise-évitement, dernier à être identifié, est critiqué depuis le début pour sa nature contre-intuitive et demeure peu investigué dans le domaine sportif (Baranik et coll., 2010
; Ciani et Sheldon, 2010
). Daumiller et coll. (2022)
ont suggéré que le but maîtrise-évitement, chez des athlètes élites présentant de hauts standards personnels, devrait être considéré comme la crainte de ne pas atteindre ces standards. Ainsi, des sportifs de haut niveau ayant un fort but de maîtrise-évitement aspireraient avant tout à ne pas perdre leurs compétences sportives spécifiques. Daumiller et coll. (2022)
précisent que de telles motivations peuvent devenir particulièrement saillantes lorsque les sportifs approchent le sommet de leur carrière compétitive. Dans ces moments, les marges d’amélioration deviennent plus fines, et le risque de perdre des compétences ou des aptitudes en raison de blessures ou d’entraînements manqués s’accentue (Larson et coll., 2019
). La différence marquée entre les conséquences des buts maîtrise-approche et maîtrise-évitement souligne l’intérêt d’adopter le modèle 2x2 des buts d’accomplissement pour l’examen du dopage (figure 9.2). En effet, ces deux valences de la compétence conduisent à des résultats distincts, voire opposés.
, 2013
, 2020a
; Allen et coll., 2015
; Lazuras et coll., 2015
; Filleul et coll., 2024b
). Les résultats de Barkoukis et coll. (2011)
suggèrent qu’un fort niveau de but de performance-approche, conjointement à un faible score de maîtrise-approche et/ou à de forts profils d’évitement (c’est-à-dire à la fois en termes de maîtrise et de performance), sont le signe d’un passé maladaptatif (comportement de dopage auto-rapporté) et propices à des conséquences négatives (attitudes positives à l’égard du dopage et intention de se doper). De même, Barkoukis et coll. (2013)
rapportent que le but performance-évitement est un prédicteur positif de l’intention de dopage. Ainsi, chez des sportifs d’élite qui rapportent ne jamais s’être dopés, la crainte de faire moins bien que les autres est associée à des patterns maladaptatifs. En revanche, les buts de performance ne ressortent pas de manière significative chez le sous-groupe de l’étude composé de sportifs d’élite rapportant s’être déjà dopés par le passé. Chez des adolescents sportifs (Lazuras et coll., 2015), le but performance-approche prédit positivement l’intention de dopage. Ces résultats tendent à se confirmer lorsqu’ils sont étendus à une population de sportifs compétiteurs issus de sports d’équipe (Barkoukis et coll., 2020a
). Le but performance-évitement est positivement associé au comportement de dopage auto-rapporté et prédit positivement la probabilité de dopage. Les sportifs poursuivant ce type de buts pourraient considérer qu’ils n’ont aucune chance de succès si ce n’est en se dopant. Enfin, des études récentes mettent en lumière le rôle de médiateurs du désengagement (Li et coll., 2022
) ou du burnout (Filleul et coll., 2024b
), dans la relation entre buts d’accomplissement et intention de dopage.Théorie de la pensée morale et de l’action
suggère que les individus développent des principes ou standards moraux à partir de différentes sources, comme les consignes directes et les ordres, l’observation d’autrui, le renforcement ou la punition. Les personnes se sentent bien lorsque leurs actions sont conformes à leurs standards moraux, et se sentent mal, lorsque leurs actions les contredisent. Ces évaluations d’auto-réactions peuvent venir réguler les comportements de façon anticipatoire puisque les personnes ont plus de probabilité d’adopter des comportements qui leur conféreront satisfaction et confiance en eux, pour ainsi éviter au contraire tout comportement qui entraînerait de leur part une auto-condamnation (Bandura, 1991
et 2002
). En d’autres termes, des auto-sanctions affectives anticipatoires, telles que des sentiments de culpabilité ou des regrets anticipés vont inciter les individus à agir en accord avec leurs principes moraux.
). Ce mécanisme conduirait ainsi des individus ayant les mêmes standards moraux à agir différemment dans la même situation.
; Corrion et coll., 2009
; Shields et coll., 2015
; Kavussanu et coll., 2016
; Mallia et coll., 2016
; Kavussanu et Ring, 2017
) ont mis en lumière plusieurs mécanismes de désengagement moral qui résonnent avec ceux identifiés par Bandura en dehors du contexte sportif. Parmi ceux-ci, on peut citer par exemple la comparaison avantageuse, où le dopage est vu comme moins grave que des actes plus violents. Un autre mécanisme est l’utilisation d’euphémismes, comme qualifier le dopage de « préparation pharmacologique » et les substances dopantes de « jus de vitamines ». La justification morale est également un mécanisme, où le dopage est justifié par la recherche d’objectifs sociaux respectables. La diffusion des responsabilités, où les sportifs se dopent puisque « tout le monde le fait », ainsi que le déplacement des responsabilités, où ils se dopent en raison des pressions de leur entourage, sont d’autres exemples. Enfin, la distorsion ou minimisation des conséquences, comme soutenir que se doper n’est pas grave puisque les conséquences sont minimes (par exemple, le score n’est pas modifié), est un autre exemple de désengagement moral.
et 2015
) et d’études corrélationnelles (Kavussanu et coll., 2016
; Corrion et coll., 2017
; Kavussanu, 2019
; Girelli et coll., 2020
; Ring et coll., 2020
; Stanger et Backhouse, 2020
; Ayyildiz et coll., 2023
). Très récemment, le désengagement moral a d’ailleurs été identifié comme un médiateur de la relation entre les préoccupations perfectionnistes (évaluations excessivement critiques, réactions négatives à l’imperfection et éléments de perfectionnisme prescrits socialement) et l’intention de dopage chez des étudiants sportifs (Jowett et coll., 2023
). Le désengagement moral a également été intégré dans une étude qui visait à explorer les relations entre l’état d’esprit (mindset), ou plus spécifiquement la conception de l’habileté sportive, et le dopage (Wilkins et coll., 2022
). Cette étude se réfère à la théorie de l’habilité qui renvoie à la manière dont les individus s’attribuent des capacités (l’intelligence, les habilités ou compétences sportives…) et des traits (personnalité ou caractère, Dweck, 1999
). D’un côté, certains individus estiment que ces compétences et traits sont immuables, c’est la théorie dite de l’entité. Le comportement de ces individus se caractérise par un évitement des difficultés et du travail acharné (Dweck et Yeager, 2019
), une faible persistance en cas d’échec (Mueller et Dweck, 1998
), de plus ils se sentent menacés par le succès des autres (Campbell et coll., 2020
) et préfèrent ne pas recevoir de feedback (Forsythe et Johnson, 2017
). En face, d’autres individus considèrent leurs compétences et traits comme des caractéristiques malléables et cela correspond à la théorie dite incrémentielle. Ceux-ci vont rechercher les défis et travailler dur (Fraser, 2018
), ils vont faire preuve d’une grande persévérance face aux échecs (Hochanadel et Finamore, 2015
), s’inspirer des succès d’autrui, et ils manifestent l’envie de recevoir des feedback (Dweck, 2012
et 2017
). La conception malléable de l’habileté serait positivement reliée à l’efficacité autorégulatrice envers le dopage et négativement envers le désengagement moral (Wilkins et coll., 2022
).
et 1997
), une variable qui pourrait réduire le besoin ou la tendance à se désengager moralement, est l’efficacité autorégulatrice. Dans le cadre théorique de Bandura et coll. (2001), plus un individu parvient à autoréguler ses conduites, plus il adhère à ses propres standards moraux (c’est-à-dire plus il s’applique des auto-sanctions morales) et plus il résiste aux pressions sociales pouvant le conduire à adopter des comportements de transgression. L’efficacité autorégulatrice se rapporte à la croyance d’un individu dans ses possibilités de contrôler son comportement, et d’exercer une influence sur les obstacles, sur les processus de pensée, et sur les états émotionnels. L’efficacité autorégulatrice s’acquerrait et se renforcerait par des expériences personnelles fructueuses, ainsi que par le modèle et la persuasion de ceux qui nous entourent (Bandura, 1997). Ce construit est important car l’influence négative des pairs et leur pression peuvent augmenter les risques d’adopter une conduite antisociale à la fois dans la vie quotidienne (Caprara et coll., 1998
; Bandura et coll., 2001
et 2003
), ou dans des contextes d’activité physique (Stuntz et Weiss, 2003
). Différentes facettes de l’efficacité autorégulatrice se distinguent. L’efficacité autorégulatrice de résistance à la pression sociale est axée sur la croyance des individus dans leur capacité à éviter ou résister aux incitations sociales vers une conduite transgressive (Bandura et coll., 2001
). L’efficacité autorégulatrice des affects concerne les capacités perçues à gérer les aspects et réactions émotionnels (Bandura et coll., 2003
), à la fois positifs (affection, enthousiasme, plaisir…) et négatifs (colère, rumination…). Ainsi, plusieurs études, dans le domaine sportif et notamment du dopage, ont montré le rôle protecteur de l’efficacité autorégulatrice des affects et de la pression sociale sur le dopage (d’Arripe-Longueville et coll., 2010
; Corrion et coll., 2015
; Mallia et coll., 2016
; Corrion et coll., 2017
; Ring et Kavussanu, 2018
; Girelli et coll., 2020
).
; Kavussanu et Ring, 2017
; Boardley et coll., 2018
). Les athlètes qui ont une forte efficacité autorégulatrice à l’égard du dopage se désengagent moins moralement et ont moins de risque de se doper pour performer ou pour récupérer d’une blessure. L’efficacité autorégulatrice des affects, de la pression sociale et le désengagement moral médient la relation entre les motivations autonomes et contrôlées, et intentions de dopage (Corrion et coll., 2017
). Une motivation autodéterminée chez les athlètes permettrait aux sportifs de se sentir capables de réguler efficacement l’intention de s’engager dans un comportement transgressif comme le dopage (Corrion et coll., 2017
).
et 2003
) dans le domaine du dopage (Boardley et coll., 2017
; Ring et Kavussanu, 2018
; Ring et coll., 2019
et 2020
; Manges et coll., 2022
). Par exemple, Boardley et coll. (2017)
montrent que l’empathie et l’efficacité autorégulatrice de la pression sociale prédisent négativement la susceptibilité de dopage directement mais également par le rôle médiateur du désengagement et de la culpabilité anticipée. La culpabilité anticipée joue un rôle médiateur entre le désengagement moral et la susceptibilité au dopage. Fait intéressant, ces résultats sont identiques chez les hommes et les femmes ainsi que dans les différents contextes sportifs (sports individuels et collectifs, salle de gym privée et d’entreprise…).
et 2008
), ont mis en évidence le rôle des attitudes (évaluation favorable ou défavorable du comportement concerné), des normes subjectives (pression sociale perçue pour réaliser ou non le comportement) et du contrôle comportemental perçu (facilité ou difficulté perçue pour réaliser le comportement) sur l’intention de dopage. Les études basées sur la TAD ont mis au jour le rôle des variables motivationnelles, et notamment le rôle protecteur de la motivation autonome (Hodge et coll., 2013
). Il est à noter que les travaux plus récents ont testé des modèles théoriques intégratifs, tels l’intégration de la TCP et la TAD dans le modèle trans-contextuel (Chan et coll., 2015b
), ou l’intégration de la TAD et des mécanismes d’autorégulation de Bandura, tels que l’efficacité autorégulatrice de la pression sociale ou le désengagement moral (Corrion et coll., 2017
) que nous verrons dans la partie suivante (« Modèles intégratifs spécifiques au dopage »). Enfin, les études basées sur la théorie de la pensée morale et de l’action ont mis en avant des facteurs protecteurs des comportements de dopage comme les capacités d’autorégulation des émotions ou de la pression sociale (Bandura, 2002
; Bandura et coll., 2003
; Corrion et coll., 2017
). À l’inverse, les individus sont capables de se désengager d’auto-sanctions liées à un comportement répréhensible par le biais du désengagement moral (Bandura, 2002
), ce qui augmente le risque de dopage (Kavussanu et coll., 2016
; Corrion et coll., 2017
).Modèles intégratifs spécifiques au dopage
General theory of crime de Gottfredson et Hirschi (1990)
est l’une des théories les plus examinées et les plus validées en criminologie (Pratt et Cullen, 2000
; Vazsonyi et coll., 2017
). Selon Gottfredson et Hirschi (1990)
, les gens sont naturellement égoïstes, c’est-à-dire qu’ils poursuivent des activités qui leur sont bénéfiques. Cette théorie est centrée sur le concept de maîtrise de soi, qui fait référence à la propension des personnes à éviter les activités déviantes. Plus précisément, ils définissent la maîtrise de soi comme la capacité d’éviter les comportements dont les coûts à long terme dépassent leurs récompenses immédiates. Dans le contexte actuel, bien que les individus ayant une maîtrise de soi faible reconnaissent aisément les avantages de leur comportement déviant, tel que l’utilisation de produits illicites, ils éprouvent des difficultés à évaluer les conséquences potentielles à long terme. Par conséquent, la probabilité d’être impliqué dans un comportement déviant est plus grande pour les individus avec une faible maîtrise de soi, car ils se concentrent sur les avantages du comportement plutôt que sur les conséquences possibles (Nofziger et Rosen, 2017
). Ce modèle (figure 9.3) précise l’importance de la gestion parentale sur les comportements déviants (comme le dopage) associés à la maîtrise de soi. Il a été démontré également dans le cadre de ce modèle, le rôle du genre dans la gestion parentale.Modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport de Donovan et coll. (2002)
, appelé Modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport ou « Sport Drug Control Model » (figure 9.4) est basé sur les sciences comportementales utilisées pour éclairer une promotion efficace de la santé et des campagnes de prévention des blessures, y compris pour des questions connexes comme la consommation d’alcool et de drogues illicites. Pour ce modèle, l’attitude et l’intention de dopage sont déterminées par différents facteurs qui jouent un rôle de dissuasion (facteurs de protection) ou un rôle incitateur ou facilitateur (facteurs de vulnérabilité ; Hauw, 2016
). Au cœur de ce modèle, nous trouvons l’attitude d’un sportif à l’égard du dopage, qui serait influencée par six facteurs principaux : i) évaluation de la menace (facteur de dissuasion fondé sur la probabilité perçue de se faire prendre, les « coûts » perçus d’être pris, et les potentiels effets négatifs sur la santé) ; ii) l’évaluation des bénéfices (avantages perçus de l’utilisation de produits dopants) ; iii) l’opinion du groupe de référence (importance de l’approbation ou la désapprobation du dopage par les pairs et d’autres personnes concernées) ; iv) moralité de la personne (perceptions du bien et du mal de l’utilisation de produits dopants) ; v) légitimité perçue des lois antidopage et l’application de ces lois par les organismes ; et vi) des facteurs de personnalité comme l’estime de soi et la personnalité (par exemple, l’optimisme). À son tour, l’attitude envers le dopage influence l’intention de s’engager dans l’utilisation de produits dopants, qui est assujettie à l’attractivité et à l’accessibilité aux substances interdites.Figure Figure 9.4 Représentation schématique du modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport (d’après Donovan et coll., 2002 ) |
ont par la suite proposé ce modèle décisionnel dans deux contextes d’influence plus larges : i) l’environnement sportif (intensité de l’entraînement, médicalisation du sport) ; et ii) l’environnement social (le sport d’élite, la médicalisation de la société). Cependant, Donovan et coll. (2002)
se sont inspirés d’une littérature alors assez limitée sur les facteurs influençant l’utilisation des produits dopants par les athlètes pour soutenir leur modèle.
ont cherché à examiner les principes théoriques décrits dans le Sport Drug Control Model à l’aide de questionnaire mesurant les variables au travers d’une étude menée auprès de 643 athlètes élites australiens. Les résultats appuient le modèle, même si les éléments de certains questionnaires n’ont pas été conçus pour mesurer spécifiquement les concepts qu’il contient. Ainsi, le modèle semble utile pour comprendre les influences sur le dopage. Dans la littérature un certain nombre d’études a utilisé ce modèle afin de mieux comprendre les comportements de dopage (Jalleh et coll., 2014
; Nicholls et coll., 2020
; Garcia-Grimau et coll., 2021
). Les études ont montré que les facteurs les plus influents sur les attitudes et intentions de dopage étaient : i) la moralité personnelle des sportifs ; et ii) les opinions des groupes de référence. Par ailleurs, Jalleh et coll. (2014)
mettent en avant également que plus le sportif trouve les procédures de la lutte antidopage justes, plus leurs attitudes vis-à-vis du dopage sont négatives ; élément important à prendre en compte pour les organisations nationales antidopage.Modèle de cycle de vie de l’amélioration de la performance de Petróczi et Aidman (2008)
). Il s’agit notamment des phases suivantes : i) le choix ; ii) l’engagement dans l’objectif ; iii) l’exécution ; iv) le retour sur l’atteinte de l’objectif ; v) l’évaluation et l’ajustement à l’objectif ; et vi) la décision de continuer (commencer le cycle suivant) ou de le quitter. Petróczi et Aidman (2008)
précisent que chaque phase du cycle comporte ses risques et ses vulnérabilités. En cela, ces phases contiennent des points de rupture qui peuvent être exploités par une intervention antidopage soigneusement conçue.
).Figure Figure 9.5 Modèle de cycle de vie de l’amélioration de la performance (d’après Petróczi et Aidman, 2008 ) |
ont élargi la théorie en postulant que la maîtrise de soi peut être considérée selon deux dimensions : i) la capacité de maîtrise de soi ; et ii) le désir de maîtrise de soi. Comme le suggèrent ces auteurs, lorsque les individus sont capables de se contrôler eux-mêmes (la capacité de maîtrise de soi), cela ne signifie pas nécessairement qu’ils veulent toujours se contrôler (le désir de maîtrise de soi). Parfois, ils choisissent délibérément d’être impliqués dans des comportements déviants. Selon Brewer et coll. (2018), bien que la capacité de maîtrise de soi soit façonnée dans l’enfance et reste relativement stable tout au long de la vie, le désir de maîtrise de soi est malléable à différentes étapes de la vie. Une distinction importante à souligner, entre la capacité de maîtrise de soi et le désir de maîtrise de soi, réside dans leur prévoyance : les athlètes à maîtrise de soi désirée élevée pensent davantage à la façon dont leurs actions actuelles influencent leur vie présente et future, tandis que les athlètes à faible maîtrise de soi désirée ont une orientation temporaire et ne pensent pas aux conséquences de leurs comportements (Piquero et coll., 2005
). Par conséquent, l’absence de ces deux dimensions importantes (capacité de maîtrise de soi et désir de maîtrise de soi) entraîne une plus grande probabilité d’implication dans un comportement déviant, comme le dopage. Chez les athlètes professionnels, Kabiri et coll. (2019
et 2021
) montrent comment la théorie de Gottfredson et Hirschi (1990)
, associée à la prise en compte de la maîtrise de soi et le désir de soi, ainsi que la gestion parentale, peut être utile dans la compréhension des comportements déviants comme le dopage.
; d’Arripe-Longueville et coll., 2010
; Corrion et coll., 2017
).Modèle intégratif de Barkoukis et coll. (2013)
se sont basés sur un modèle intégratif du dopage réunissant le modèle de Fishbein (Fishbein, 2009
; Fishbein et Cappella, 2006
) et la théorie de l’influence triadique (TIT ; Flay et coll., 2009
). Ce modèle inclut des variables distales (buts d’accomplissement, auto-détermination, orientations morales) ainsi que des prédicteurs proximaux (attitudes, normes sociales, auto-efficacité). Il vise à prédire les intentions de dopage chez des sportifs dopés ainsi que chez des sportifs d’élite adultes affirmant ne jamais s’être dopés. Les auteurs de cette étude montrent que les prédicteurs proximaux médient la plupart des effets des prédicteurs distaux sur les intentions de dopage, chez les sportifs dopés comme chez les sportifs non dopés (Barkoukis et coll., 2013
). En particulier, cela a été précédemment évoqué, seuls les buts maîtrise-approche et performance-évitement prédisent significativement les intentions de dopage chez les sportifs non dopés. Des orientations de sportivité médient totalement les effets du but maîtrise-approche sur les intentions. La tentation situationnelle médie totalement la relation entre performance-évitement et intention de dopage. Enfin, les attitudes et la tentation situationnelle médient totalement la relation entre orientation de sportivité et intention de dopage. En accord avec de précédentes études, ces résultats soulignent que les buts d’accomplissement conduisent au dopage au travers des croyances morales (par exemple la sportivité ; Donahue et coll., 2006
) et d’autres variables de la TCP (Hagger et coll., 2002
). Des sportifs qui cherchent avant tout à progresser, auraient donc une sportivité plus développée, se sentiraient davantage capables de résister à la tentation et considéreraient que le dopage est risqué par rapport aux bénéfices potentiels. Chez les sportifs dopés de cette même étude (Barkoukis et coll., 2013
), les variables de la TCP médient partiellement la relation entre le but maîtrise-évitement et l’intention de dopage. Cette relation – maîtrise-évitement/intention – est également partiellement médiée par la tentation situationnelle. En d’autres termes, les sportifs qui cherchent à éviter de stagner ou d’être en échec dans une tâche, ont des risques de penser qu’ils ne sont pas capables de résister à des situations de tentation (par exemple, quand le coach incite la prise de substances dopantes, durant des périodes de reprise post-blessures). Ces croyances quant à leur incapacité à résister se transformeraient en intention pro-dopage. Le modèle intégratif de Barkoukis et coll. (2013)
présente une variance explicative relativement élevée pour les sportifs n’ayant jamais eu recours au dopage (41,2 %). Concernant les sportifs ayant déjà eu recours au dopage en revanche, la taille d’effet du modèle était particulièrement importante, expliquant 78,2 % de la variance dans leurs intentions de dopage. Il convient de noter que les intentions ne se transforment pas systématiquement en comportements réels. Néanmoins, le modèle en question, fondé sur un ensemble de variables tirées de cadres théoriques dominants en psychologie du sport et en cognition sociale, a réussi à expliquer une part substantielle de la variance dans les intentions de dopage.Modèle intégratif de Lazuras et coll. (2015)
présentent un modèle intégratif des prédicteurs du dopage appliqué à des sportifs adolescents (figure 9.6). Cette étude apporte un élément nouveau dans la compréhension du dopage en mettant en avant le rôle direct des regrets anticipés sur l’intention de dopage. Par ailleurs, ils confirment les résultats des études antérieures (Lucidi et coll., 2008
; Barkoukis et coll., 2013
) montrant que les normes sociales, l’auto-efficacité et les attitudes seraient les principaux prédicteurs proximaux des intentions de dopage, expliquant 34,4 % de la variance. Ces résultats étoffent la littérature sur le rôle crucial de l’auto-efficacité situationnelle (tentation) dans la relation entre motivation et intention cette fois chez des sportifs adolescents (Lazuras et coll., 2010
; Barkoukis et coll., 2013
). En effet, la relation entre les buts d’accomplissement et l’intention de dopage est médiée par l’auto-efficacité perçue dont essentiellement l’auto-efficacité situationnelle (c’est-à-dire tentation). En accord avec les résultats de Barkoukis et coll. (2013)
, les buts de performance apparaissent pertinents pour expliquer le dopage chez des sportifs adolescents. Le dopage serait perçu comme un moyen d’arriver à ses fins, expliquant la médiation observée : les adolescents qui cherchent à être meilleurs que les autres seraient tentés de se doper lorsqu’ils sont confrontés à la tentation.
montrent que la relation entre orientations de sportivité et intention de dopage est totalement médiée par les attentes perçues à l’égard du comportement : attitudes et regrets anticipés. Ces résultats sont conformes aux prédictions de la TIT (Flay et coll., 2009
), selon lesquelles les règles morales qui découlent de l’environnement et des institutions façonnent les attentes perçues des individus à l’égard d’un comportement. La distinction entre prédicteurs distaux et proximaux de l’intention est ici de nouveau soulignée (Fishbein, 2009
). Dans cette lignée, tous les prédicteurs proximaux (attitudes, normes sociales, auto-efficacité perçue et regrets anticipés) jouent un rôle médiateur entre le passif de consommation auto-rapporté et l’intention de dopage. Ces résultats attirent l’attention sur le fait que le comportement passé ou actuel puisse prédire l’intention comportementale au travers d’un processus de formations des croyances (Ajzen, 1991
; Fishbein, 2009
). La formation de ces croyances a posteriori du comportement fait écho au processus de désengagement moral.Modèle trans-contextuel de Chan et coll. (2015b)
, 2015b
et c
) ont examiné comment la motivation et la croyance dans le sport sont liées à la motivation des sportifs et à l’intention d’éviter de se doper. Ils ont constaté que la motivation autonome, la perception de contrôle du comportement et les normes subjectives dans l’évitement de comportement de dopage étaient des médiateurs dans la relation entre motivation autonome dans le sport et l’intention d’éviter de se doper (Chan et coll., 2015b
), offrant un premier aperçu des mécanismes psychologiques sous-jacents.
ont appliqué le modèle trans-contextuel de la motivation (Hagger et coll., 2003
et 2009
) au dopage (figure 9.7). Ce modèle intègre la TAD (Ryan et Deci, 2000
), et en particulier le modèle hiérarchique de la motivation en sport (Vallerand et Toward, 1997
), pour expliquer comment la motivation en sport influence les variables sociocognitives de la TCP (attitudes, normes subjectives et contrôle comportemental perçu ; Ajzen, 1991
) à l’égard d’une intention et d’un comportement relié (par exemple l’évitement du dopage). Le modèle proposé explique 30 % de variance d’évitement du dopage. Leurs résultats indiquent que les athlètes animés par une motivation autonome dans leur pratique sportive, comparés à ceux dont la motivation est contrôlée ou amotivée, sont plus susceptibles d’être motivés de manière autonome pour éviter le dopage. De plus, cette motivation autonome pour le sport est positivement reliée à chacune des variables de la TCP pour l’évitement du dopage (Chan et coll., 2015a
).Modèle intégratif du dopage de Corrion et coll. (2017)
a intégré à la fois les tenants de la TAD (Ryan et Deci, 2000
) et les mécanismes d’autorégulation issus des modèles sociocognitifs de Bandura (efficacité autorégulatrice des affects et de la pression sociale, désengagement moral ; Bandura et coll., 2001
et 2003
) afin d’examiner leurs rôles dans l’intention de dopage chez des athlètes élites (figure 9.8). Ce modèle intégratif montre une médiation de l’efficacité autorégulatrice (des affects et de la résistance à la pression sociale) et du désengagement moral dans les relations entre motivations autonome/contrôlée et intention de dopage, et il explique 47,3 % de la variance. Ainsi, la motivation contrôlée est positivement reliée aux intentions de se doper, à la fois directement et par le biais des variables d’efficacité d’autorégulation (autorégulation des affects et de la pression sociale) et du désengagement moral, tandis que la motivation autonome est négativement liée aux intentions de dopage, à la fois directement et par le biais des médiateurs.Modèles duals et processus implicites
; Bandura, 1991
; Bandura et coll., 2001
et 2003
). Ces fonctionnements sont regroupés sous le terme de processus explicites. Si certains comportements semblent résulter d’une démarche planifiée et réfléchie, d’autres quant à eux apparaissent impulsifs, non planifiés, et émergeant de situations spécifiques. Ce constat, en accord avec les modèles double-voie de la littérature (Strack et Deutsch, 2004
), invite à considérer l’implication des processus implicites dans l’étude du dopage.
), indiquent que les variables sociocognitives n’expliqueraient guère plus de 25 à 30 % de la variance comportementale, incitant les chercheurs à considérer l’implication d’autres processus comportementaux. Dans le domaine de la santé notamment, des scientifiques suggèrent que l’activité physique (Conroy et coll., 2010
), l’alimentation (Richetin et coll., 2007
) ou bien encore la consommation de tabac (Sherman et coll., 2003
) seraient en partie le fruit de mécanismes automatiques, qui émergent en situation et qui ne sont pas contrôlés : les processus implicites. Les recherches sur les processus implicites ont fait l’objet d’une attention particulière au cours de ces dernières années et leurs contributions sont conséquentes. Dans plusieurs domaines en lien avec la psychologie (santé, identité, personnalité, relations sociales, neurosciences comportementales) et même au-delà (sciences politiques, marketing), les processus implicites ont contribué au développement de nouvelles méthodes de mesures ou de cadres théoriques novateurs.
), par exemple, dans le cadre de notre thématique une proposition de dopage ou un accès facilité à un produit interdit. Les comportements seraient donc gouvernés non seulement par des processus raisonnés et des buts conscients mais également par des processus automatiques. Les théories, dites « duales » ou « double-voie » (Chaiken et Trope, 1999
), se rejoignent autour d’une explication selon laquelle les processus mentaux se divisent en deux catégories : les processus qui fonctionnent automatiquement et ceux qui fonctionnent de manière contrôlée. Aujourd’hui, nombreux sont les modèles duals appliqués à divers champs de la psychologie et utilisés pour mieux comprendre des processus cognitifs tels que le raisonnement (Evans, 1989
), le jugement, ou encore la prise de décision (Kahneman et Frederick, 2002
). Des cadres théoriques tels que le modèle des attitudes duales (Wilson et coll., 2000
) ou le modèle impulsif-réfléchi (Strack et Deutsch, 2004
) offrent des pistes d’explication concernant la formation des attitudes et des comportements. Dans le champ du dopage en sport, les études incorporent des processus implicites sans nécessairement se référer à un modèle double-voie spécifique.
; Whitaker et coll., 2016
). En ce sens, ces mesures semblent complémentaires aux évaluations explicites traditionnelles. Elles permettraient notamment de pallier certains biais associés à la désirabilité sociale, particulièrement dans les groupes réticents à auto-rapporter le dopage (Lotz et Hagemann, 2007
; Brand et coll., 2014
). Plusieurs études se sont concentrées sur la tâche délicate de comprendre et d’expliquer les divergences observées entre les évaluations implicites et explicites. Sont-elles le reflet d’un ajustement pour la désirabilité sociale ? Sont-elles dues à des erreurs inhérentes aux mesures implicites ? Ou bien encore d’autres mécanismes sont-ils en jeu ? L’étude de Baumgarten et coll. (2016)
offre une nouvelle perspective pour résoudre les divergences explicites-implicites. Leurs analyses révèlent que le désengagement moral médie la relation entre les divergences et l’intention des athlètes de se doper. Au travers du désengagement moral, les sportifs présentent une raison de rejeter leurs évaluations négatives du dopage. Pour illustrer ces propos, imaginons qu’un sportif déclare être contre le dopage alors qu’il présente des scores implicites relativement favorables au dopage. Selon Baumgarten et coll. (2016)
, ce sportif aura tendance à se désengager moralement (par exemple, « le dopage n’est pas si grave ») et à présenter une intention de dopage plus élevée. En lien avec cette constatation, l’étude montre une corrélation positive entre les évaluations explicites seules et le désengagement moral.
, 2018a
et b
). Ils ont examiné comment les attitudes implicites et explicites envers le dopage prédisaient l’évitement du dopage non intentionnel chez des sportifs de niveau amateur à international, et issus de sports individuels et collectifs variés. Dans leurs études, ils montrent que seulement 40,6 % des adolescents sportifs ont refusé de prendre ou manger un aliment inconnu, et seulement 16,1 % ont lu le tableau des ingrédients à consommer. Les attitudes explicites et implicites (Chan et coll., 2017
) envers le dopage prédisaient deux comportements pertinents dans l’évitement du dopage non intentionnel : lire la liste des ingrédients, et prendre conscience de la présence éventuelle de substances interdites dans un produit alimentaire inattendu et non étiqueté. Ainsi, ils ont observé que les sportifs ayant des scores d’attitudes implicites envers le dopage plus élevés, étaient moins susceptibles de lire les ingrédients d’un produit, et plus susceptibles d’être conscients de la présence possible de substances interdites dans certains produits alimentaires. Ces sportifs étaient alors davantage susceptibles de déclarer être conscients du risque de dopage non intentionnel. Les attitudes implicites envers le dopage (et non les attitudes explicites envers le dopage) semblent donc expliquer la réaction comportementale des sportifs à l’évitement du dopage involontaire. Les résultats de cette série d’études démontrent une fois de plus la pertinence et l’utilité de mesurer simultanément les attitudes explicites et implicites envers le dopage.
. La prise en compte de ces processus est importante à prendre en considération pour réduire le problème de franchise des répondants et des biais de désirabilité (Petróczi et coll., 2010
et 2011
) dans les futures études sur le dopage, qu’il soit intentionnel ou non.Rôle de l’entourage sur les déterminants psychosociaux du dopage
).Quel entourage pour quels objectifs ?
) ou la TAD (Ryan et Deci, 2000
), ou sur des modèles intégratifs appliqués au dopage explicités dans les parties précédentes (Modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport, Donovan et coll., 2002
; Théorie générale du crime, Gottfredson et Hirschi, 1990
), certaines études quantitatives visent à éclairer les mécanismes explicatifs du dopage en mettant à jour le rôle de l’entourage sur les attitudes vis-à-vis du dopage et intentions de dopage des athlètes. Cependant, les études longitudinales sont particulièrement rares limitant les preuves de l’effet causal de l’entourage sur les attitudes vis-à-vis du dopage et les intentions de dopage des athlètes.
) et les revues de littérature (Backhouse et McKenna, 2012
; Backhouse et coll., 2016
; Nicholls et coll., 2017
; Barnes et coll., 2022
) abordent un panel plus large d’autrui significatifs : i) entraîneurs (coachs, sport scientists, directeur de la performance) ; ii) parents ; iii) médecins (équipe médicale ; Delaunay et coll., 2014
) ; et iv) pairs (groupe d’entraînement). Certaines de ces études mettent en lumière la complexité des interrelations entre les différents autrui significatifs naviguant dans l’entourage de l’athlète (Vakhitova et Bell, 2018
). Les études qualitatives ont essentiellement exploré le rôle protecteur de l’entourage face au dopage ou au contraire en quoi l’entourage peut représenter un facteur de risque (vulnérabilité) incitant aux comportements de dopage.Rôle de l’entraîneur : connaissances et mécanismes
; entraîneurs d’équipes pensionnaires des 4 premières divisions de football chez les séniors et du plus haut niveau de pratique chez les moins de 16 ans et moins de 18 ans) et en Iran (Seif Barghi et coll., 2015
) ont mis en évidence de faibles connaissances des entraîneurs sur le dopage. A contrario, une étude conduite auprès d’entraîneurs d’athlètes des catégories jeunes en Allemagne (incluant les entraîneurs des équipes nationales et des entraîneurs de niveau inférieur) dans 4 sports de combats ou d’opposition duelle (boxe, escrime, judo, lutte) ont mis en évidence des connaissances satisfaisantes des entraîneurs sur le dopage (Pöppel et Büsch, 2019
). Comme on pouvait s’y attendre, les études rapportent de manière consistante des attitudes négatives (explicites) envers le dopage pour la très grande majorité des entraîneurs (Morente-Sanchez et Zabala, 2015
; Seif Barghi et coll., 2015
; Pöppel et Büsch, 2019
). L’utilisation d’une méthodologie auto-rapportée pourrait expliquer en partie ces résultats. Une étude conduite auprès d’entraîneurs d’une variété de sports (par exemple, football, musculation, natation, ski, volley, tennis) en Pologne observe que 10 % des entraîneurs interrogés rapportent que le dopage est une nécessité pour atteindre la haute performance (Zmuda Palka et coll., 2023
).
) a apporté des données empiriques étayant cette théorie chez les athlètes et entraîneurs (Psouni et coll., 2015
). Plus précisément, les normes subjectives, le contrôle comportemental perçu et les attitudes explicites envers le dopage prédisaient significativement les intentions comportementales de dopage à la fois chez les sportifs et chez les entraîneurs. Cependant, les auteurs n’ont pas testé l’effet des variables de l’entraîneur sur les athlètes. Par ailleurs, quelques études (Hodge et Lonsdale, 2011
; Matosic et coll., 2016
; Chen et coll., 2017 ; Ntoumanis et coll., 2017
; Guo et coll., 2021
) se sont appuyées sur la TAD (Ryan et Deci, 2000
). Globalement, ces études ont montré que le climat motivationnel instauré par l’entraîneur (c’est-à-dire le climat soutenant les besoins psychologiques fondamentaux d’autonomie, de compétence et de proximité sociale versus climat contrôlant) prédisait significativement les intentions de dopage directement et indirectement au travers de la satisfaction/frustration des besoins psychologiques fondamentaux, du désengagement moral ou des attitudes envers le dopage (Hodge et Lonsdale, 2011
; Matosic et coll., 2016
; Chen et coll., 2017 ; Ntoumanis et coll., 2017
; Guo et coll., 2021
). En s’appuyant sur le modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport (Donovan et coll., 2002
), une étude quantitative a apporté les preuves empiriques des postulats théoriques de ce modèle auprès d’une population d’entraîneurs (Garcia-Grimaud et coll., 2021
). En plus d’un certain nombre de variables individuelles (manque d’auto-efficacité à empêcher leurs athlètes à résister aux tentations du dopage, les buts orientés sur la performance, le désengagement moral), les normes sociales (opinion du groupe de référence) prédisaient significativement les attitudes explicites envers le dopage des entraîneurs qui prédisaient à leur tour significativement la susceptibilité au comportement de dopage évaluée par des scénarios hypothétiques (Garcia-Grimaud et coll., 2021
). Toutefois, cette étude s’appuyait uniquement sur l’utilisation de questionnaires auto-rapportés administrés à 207 entraîneurs espagnols hommes et femmes, sans inclure de mesures recueillies sur leurs athlètes. Une étude qualitative conduite auprès de 11 entraîneurs (10 hommes et 1 femme résidant en Grande-Bretagne, aux États-Unis, à Hong Kong ou en Australie) d’athlètes adolescents pratiquant l’athlétisme, le basketball, le kayak, le tennis, l’aviron et le rugby (Nicholls et coll., 2015
) a également exploré le modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport (Donovan et coll., 2002
) au travers d’entretiens semi-directifs. Au-delà des variables individuelles du modèle (estime de soi, perception de la menace liée aux contrôles antidopage et aux risques de santé – facteur dissuasif ; perception des bénéfices à court terme des produits dopants – facteur incitatif), cette étude a mis en évidence le rôle primordial de l’opinion des personnes gravitant autour de l’athlète – entraîneurs, parents, amis proches – dans les attitudes envers le dopage et les intentions de dopage de l’athlète (Nicholls et coll., 2015
).
; Mazanov et coll., 2011
; Overbye et coll., 2013
; Barkoukis et coll., 2019
) et documentaire (Vakhitova et Bell, 2018
) ont également apporté des preuves empiriques du rôle de l’entraîneur (et du staff technique plus globalement) sur les comportements de dopage des athlètes. Ces études ont ainsi montré que l’entraîneur pouvait représenter un facteur de vulnérabilité créant les conditions d’une situation de vulnérabilité pour l’athlète (périodes de faiblesse durant lesquelles l’intégrité d’un individu est ou peut être affectée, diminuée ou altérée ; Liendle, 2012
). Ainsi, des situations d’emprise caractérisées par des relations entraîneur-athlètes malsaines pourraient être vécues par les athlètes de manière délétère, ambiguë ou incompréhensible et augmenter par là même le risque de recours au dopage de la part de leurs athlètes (Smith et coll., 2010
; Mazanov et coll., 2011
; Overbye et coll., 2013
; Barkoukis et coll., 2019
). L’analyse des documents relatifs aux enquêtes menées en 2012 par l’Agence antidopage des États-Unis (USADA) et en 2015 par la Cycling Independent Reform Commission sur le programme de dopage mené par l’équipe cycliste de l’US Postal Service entre 1996 et 2012 a également mis en lumière le rôle délétère que l’entourage pouvait jouer (incluant les entraîneurs et le staff technique, ainsi que les pairs ou le personnel médical) en soulignant l’effet facilitateur joué par l’environnement dans cette étude de cas (Vakhitova et Bell, 2018
). À l’inverse, les entraîneurs peuvent également représenter un facteur protecteur prévenant la survenue de comportement de dopage sur les relations interpersonnelles parents-entraîneurs-athlètes présentées dans la sous-partie sur le rôle des parents (voir Allen et coll., 2017
; Lisinskiene et coll., 2019
).Rôle des parents : connaissances et mécanismes
). Les résultats de cette étude indiquent également que les pères ont obtenu des scores de connaissance sur les effets des produits dopants significativement plus élevés que les mères (Blank et coll., 2015a
). Les résultats indiquent également des attitudes (explicites) négatives envers le dopage pour la très grande majorité des parents avec un score moyen de 14 sur un total possible de 19 (Blank et coll., 2015a
). Si aucune étude sur les connaissances des entraîneurs ou des parents sur le dopage n’a été conduite auprès d’une population française, il est intéressant de noter qu’une étude nationale a examiné la connaissance des professionnels de santé sur le dopage en se centrant sur les médecins généralistes et pharmaciens d’officines (Delaunay et coll., 2014
). Ces résultats montrent que les professionnels interrogés ont dans la grande majorité une connaissance assez médiocre des problématiques liées au dopage. Plus précisément, 51,5 % des médecins généralistes ne connaissaient pas les autorisations d’usage à des fins thérapeutiques alors que 90 % d’entre eux ignoraient jusqu’à l’existence des antennes médicales de prévention du dopage (Delaunay et coll., 2014
). Par ailleurs, seuls 42 % des médecins et 35 % des pharmaciens déclaraient qu’ils pensaient à informer un patient sportif sur les produits pouvant positiver un contrôle antidopage (Delaunay et coll., 2014
).
) ont apporté des données empiriques étayant cette théorie au travers d’un recueil de données réalisé sur 606 et 784 athlètes professionnels iraniens respectivement (Kabiri et coll., 2018 et 2019
). Plus précisément, ces études ont montré qu’une gestion parentale défaillante (inférée par des scores d’attachement et de surveillance parentale perçus par les athlètes) prédisait significativement l’usage de produits dopants par les athlètes masculins et féminins (les participants ont été invités à indiquer s’ils consommaient actuellement une substance interdite, s’ils avaient déjà consommé une substance interdite ou s’ils avaient l’intention de consommer une substance interdite au moins une fois au cours des 12 prochains mois) directement et indirectement au travers de la faible capacité et désir de maîtrise de soi des athlètes (Kabiri et coll., 2019
). Par ailleurs, une étude conduite sur 527 athlètes jeunes (âgés de 14 à 18 ans) élites et leurs parents a montré que la susceptibilité de se doper des athlètes (quatre situations hypothétiques sont présentées aux athlètes et ils doivent rapporter s’ils seraient prêts à prendre une substance interdite dans ces scénarios) était prédite uniquement négativement au travers de la communication proactive des pères à propos du dopage avec leurs enfants (mais pas des mères) et que cette relation est modérée par la croyance des pères relative à est-ce que leur enfant a les compétences pour devenir un athlète professionnel et est mentalement et physiquement suffisamment fort pour gagner (Blank et coll., 2015b
). Plus précisément, la relation entre la susceptibilité de se doper des athlètes et la communication des pères était significative (et négative) uniquement chez les pères qui rapportaient des scores de croyances modérées (c’est-à-dire que lorsque les scores de croyance des pères étaient très faibles ou très élevés, le comportement de communication des pères n’était pas un prédicteur significatif de la susceptibilité de se doper de leurs athlètes adolescents).
; Lisinskiene et coll., 2019
). Ces études mettent en évidence que l’entourage familial (associé à l’entraîneur) peut grandement participer à prévenir la survenue de comportements de dopage des athlètes. Ainsi, les relations interpersonnelles parents-entraîneurs-athlètes peuvent représenter un facteur protecteur lorsque la communication entre les différentes parties est favorisée (par exemple, honnêteté dans les échanges, écoute active), le support social est disponible (faire attention à l’autre, se rendre disponible), le travail d’équipe est encouragé (chacun connaît son rôle et est impliqué activement dans la coopération mutuelle pour atteindre des buts communs partagés et clairement définis), et l’ambiance quotidienne promeut la confiance réciproque et le respect entre les différents membres du triptyque (athlète, entraîneur, parents) (Lisinskiene et coll., 2019
).Facteurs de risque et facteurs protecteurs du dopage
; Blank et coll., 2016
; Ntoumanis et coll., 2024
) et revues systématiques (Backhouse et coll., 2016
; Nicholls et coll., 2017
) ont cherché à synthétiser les connaissances sur les déterminants psychosociaux du dopage. Ces études, détaillées ci-dessous, ont permis d’identifier divers prédicteurs du comportement de dopage, dont des facteurs de risque, rendant l’individu plus vulnérable et augmentant la probabilité d’avoir recours au dopage et inversement des facteurs protecteurs.
. Les auteurs ont analysé 63 études menées dans 18 pays entre 1990 et 2014 portant sur l’intention et/ou le comportement de dopage en relation avec au moins une variable démographique, psychologique ou socio-contextuelle. Pour ce qui concerne les variables démographiques, l’analyse montre que le sexe masculin est un facteur de risque pour le comportement de dopage (OR=2,72 ; IC 95 % [2,16 ; 3,42]), de même que l’âge qui est positivement corrélé avec l’intention de dopage bien que la taille de l’effet soit faible. Pour les variables psychologiques, les attitudes positives à l’égard du dopage, le désengagement moral, et l’amotivation sont des facteurs de risque, alors que l’auto-efficacité à ne pas recourir au dopage et les valeurs morales sont des facteurs protecteurs. Parmi les variables socio-contextuelles, les normes sociales perçues sont des facteurs prédictifs de l’intention et, dans une moindre mesure, du comportement de dopage, alors qu’aucune corrélation significative n’a été mise en évidence pour la participation à des sports d’équipe, ou le climat motivationnel. Ainsi, les facteurs de risque présentant la corrélation positive la plus forte avec le comportement de dopage sont : la consommation de compléments alimentaires (OR=8,24 ; IC 95 % [5,07 ; 13,39]), les normes sociales perçues (r=0,36 ; IC 95 % [0,23 ; 0,48]), et les attitudes positives à l’égard du dopage (r=0,17 ; IC 95 % [0,04 ; 0,29]). En revanche, les valeurs morales (r=−0,21 ; IC 95 % [ −0,32 ; −0,10]) et l’auto-efficacité à ne pas recourir au dopage (r=−0,22 ; IC 95 % [−0,29 ; −0,16]) sont, quant à elles, les facteurs protecteurs les plus fortement corrélés. Bien que significatives, les auteurs soulèvent toutefois que les tailles d’effets allaient de faibles à modérées, et surtout, rares sont les études qui les mesuraient.
). L’analyse a également cherché à identifier des prédicteurs du dopage non intentionnel. Les résultats renforcent ceux de la méta-analyse de 2014 et apportent des informations sur des facteurs prédictifs émergeants. Ainsi, les facteurs de risque identifiés pour l’intention et le comportement de dopage sont les normes et les attitudes envers le dopage, l’insatisfaction corporelle et le mal-être. Des associations positives ont également été mises en évidence entre la consommation de compléments alimentaires et l’intention (r=0,23 ; IC 95 % [0,11 ; 0,35] ; 13 études) et le comportement de dopage (r=0,22 ; IC 95 % [0,13 ; 0,32] ; 21 études). Cependant, les auteurs notent que le lien avec le comportement est observé notamment dans des études transversales (z=0,28) et non pas longitudinales (z=0,02), suggérant la co-occurrence de ces comportements plutôt qu’un effet de « porte d’entrée » au dopage, comme cela a été suggéré par d’autres auteurs (Elbe et Barkoukis, 2017
)8
. L’auto-efficacité et les valeurs morales ont été confirmées comme des facteurs protecteurs de l’intention et du comportement de dopage. En général, les forces des associations entre les facteurs prédictifs et le comportement de dopage sont qualifiées de faibles ou modérées, tandis que celles pour l’intention sont considérées comme importantes. Les facteurs protecteurs sont associés à un risque plus faible de dopage non intentionnel, mais les auteurs soulignent que la littérature sur cette question est trop limitée pour tirer des conclusions définitives. Ils notent également que les facteurs de risque sont beaucoup plus étudiés que les facteurs protecteurs, notamment en lien avec le comportement de dopage, soulignant la nécessité de poursuivre les recherches pour mieux comprendre le rôle de ces derniers dans le phénomène du dopage. Enfin, ils signalent que de nouveaux facteurs prédictifs du dopage, non liés à la performance sportive, semblent avoir émergé avec l’évolution des médias sociaux, en particulier l’insatisfaction à l’égard de l’image corporelle, et l’exposition à des messages médiatiques sur l’apparence physique.
, a examiné les facteurs prédictifs de l’intention et du comportement de dopage chez les athlètes élites en se basant sur 14 études réalisées dans 7 pays et publiées entre 2006 et 2015. La quasi-totalité de ces études a été prise en compte dans les méta-analyses plus approfondies décrites ci-dessus et, en général, les résultats sont concordants : les principaux facteurs de risque identifiés sont les attitudes positives à l’égard du dopage (facteur prédictif pour l’intention et le comportement, respectivement r=0,60 ; IC 95 % [0,56 ; 0,63] et r=0,30 ; IC 95 % [0,16 ; 0,42]) et, pour l’intention seulement, deux prédicteurs pouvant représenter des facettes de la culture sportive dont la tentation situationnelle (r=0,72 ; IC 95 % [0,69 ; 0,75]) et les normes subjectives (r=0,50 ; IC 95 % [0,45 ; 0,55]). Bien que quelques facteurs protecteurs potentiels (regret anticipé, sportivité) aient été identifiés dans des études individuelles, aucun n’a été confirmé par plusieurs études.
ont réalisé une revue systématique de 52 études portant en total sur plus de 187 000 sujets entre 10 et 21 ans. Les études ont été menées entre 1990 et 2017, principalement dans des pays européens (France, Allemagne, Grèce, Italie, Norvège, Suède, Royaume-Uni), ainsi que les États-Unis et l’Australie, et seule la moitié environ ont été prises en compte dans la méta-analyse de Ntoumanis et coll. (2024)
. L’analyse s’est centrée sur neuf facteurs prédictifs de nature démographique, psychologique ou socio-contextuelle, identifiés dans les études considérées dont : le sexe, l’âge, l’ethnicité, la participation sportive, le type de sport, une vingtaine de variables psychologiques, l’entourage, les compléments alimentaires, et les comportements à risque pour la santé. Ces facteurs sont brièvement détaillés ci-dessous. Pour certains d’entre eux, nous indiquons les études particulièrement pertinentes, discutons de la solidité des associations et les mettons en contexte à la lumière d’autres études non considérées dans la revue systématique ou publiées ultérieurement. En ce qui concerne les facteurs démographiques, l’influence du sexe a été explorée dans 13 études et, globalement, les résultats indiquent que les adolescents de sexe masculin présentent un risque plus élevé de dopage (voir Hoffman et coll., 2008
; Dunn et White, 2011
; Mallia et coll., 2013
; Elkins et coll., 2017
). Une étude récente confirme ce constat et suggère que les attitudes à l’égard du dopage sous-tendent l’association (Puchades et Molina, 2020
). Elle pourrait également refléter des différences de perception entre les sexes concernant les effets du dopage sur la performance. En effet, une enquête par Giraldi et coll. (2015)
menée auprès de 423 joueurs de foot a montré que 6,5 % des garçons estiment que la consommation de produits dopants peut améliorer la performance sportive, tandis qu’aucune des filles (n=24) n’a cette perception. Les travaux examinant l’âge (11 études), l’ethnicité (5 études), ou la pratique ou non d’une activité sportive (5 études) sont équivoques : certains d’entre eux rapportent une association positive avec le dopage, alors que d’autres ne font état d’aucun lien ou montrent le contraire. En revanche, la participation à des sports où la force et la forme corporelle jouent un rôle déterminant dans la performance est un facteur de risque de dopage chez les jeunes. Cette conclusion est étayée par une étude ultérieure qui montre que les jeunes cyclistes ou ceux qui pratiquent régulièrement la musculation ont des attitudes plus positives à l’égard du dopage (Ruiz-Rico Ruiz et coll., 2017
). Une vingtaine de construits psychologiques ont été identifiés dans la revue comme des facteurs prédictifs. Parmi les facteurs étayés par plusieurs études, certains sont des facteurs de risque (les attitudes, les intentions, les normes, le désengagement moral et la dépression), alors que d’autres sont des facteurs protecteurs (l’estime de soi et l’efficacité autorégulatrice). Le perfectionnisme a été identifié comme un facteur psychologique protecteur dans une étude portant sur 129 jeunes athlètes masculins (Madigan et coll., 2016
), mais une étude ultérieure par le même groupe et complétée par une méta-analyse a trouvé une faible association positive avec les attitudes à l’égard du dopage (Madigan et coll., 2020
). La revue a également abordé le rôle de l’entourage de l’athlète (entraîneurs, parents, amis ou groupes de pairs, médecins) qui a été exploré dans une dizaine d’études dont la grande majorité publiée avant 2008. L’entourage de l’athlète constitue un facteur de risque ou un facteur protecteur significatif dans le comportement de dopage (voir par exemple, Nicholls et coll., 2015
). La littérature sur cette question s’est étoffée ces dernières années, et elle est analysée dans la section précédente intitulée « Rôle de l’entourage sur les déterminants psychosociaux du dopage ». Par ailleurs, Nicholls et ses collègues ont identifié six études explorant l’association entre la consommation de compléments alimentaires et le dopage chez les adolescents. Ces études, qui se recoupent partiellement avec celles prises en compte dans les méta-analyses de Ntoumanis et coll. (2014
et 2024
), montrent que les jeunes qui en consomment ont une intention plus forte de dopage et des attitudes et des croyances plus positives à l’égard du dopage en comparaison de ceux qui n’en consomment pas (voir par exemple, Barkoukis et coll., 2015
). Cependant, la question de causalité du lien reste ouverte et mérite d’être étudiée de manière approfondie. Enfin, les auteurs montrent que les jeunes qui sont moins soucieux de leur santé et s’engagent dans des comportements potentiellement dangereux (abus d’alcool, consommation de drogues, multiplication des partenaires sexuels…) sont davantage susceptibles au dopage. Des études ultérieures ont également identifié la littératie en santé (Blank et coll., 2022
), les désordres alimentaires (Scoffier-Mériaux et coll., 2020
), et le niveau de connaissances autour du dopage (Duda et Stula, 2022
) comme des facteurs prédictifs.
ont réalisé une synthèse narrative très complète de la littérature scientifique portant sur : i) les corrélats psychosociaux et facteurs prédictifs du dopage ; ii) les connaissances, les attitudes, les croyances et les comportements ; et iii) les modèles et théories spécifiques au dopage. Cette revue a considéré plus de 200 études publiées entre 2007 et la mi-2015 menées auprès du personnel d’encadrement des sportifs (entraîneurs, directeurs, médecins…) (n=21 études), d’adolescents sportifs (n=37), de compétiteurs (n=56), de sportifs d’élite (n=61), des utilisateurs de salle de gym (n=24), et d’un public tout venant (n=15). Parmi les facteurs de risque de nature démographique, on peut citer le sexe masculin, la consommation antérieure de compléments alimentaires, la spécialisation précoce dans le sport et le nombre d’années dans le sport de compétition. Des facteurs de risque de nature psychologique, notamment une faible estime de soi, une intégrité compromise et une anxiété élevée, et la recherche de sensations sont également reconnus comme des éléments contributifs au dopage. S’agissant d’une revue narrative, les auteurs n’ont pas quantifié les tailles d’effets de ces facteurs sur les attitudes, les intentions ou les comportements de dopage. Certaines études, plus récentes, mettent en avant que l’efficacité autorégulatrice des affects et de la pression sociale sont des facteurs protecteurs du comportement de dopage (Corrion et coll., 2017
; Kavussanu et Ring, 2017
; Boardley et coll., 2018
). À l’inverse, les individus sont capables de se désengager d’auto-sanctions liées à un comportement répréhensible par le biais du désengagement moral, ce qui augmente le risque de dopage (Kavussanu et coll., 2016
; Corrion et coll., 2017
). Par ailleurs, certaines périodes ont été identifiées comme particulièrement critiques dans l’émergence du comportement de dopage, dont l’adolescence qui est un moment particulier dans le développement d’un individu et dans sa construction cognitive et morale, de par la confrontation aux limites et aux prises de risque (Backhouse et coll., 2012
). Les transitions marquant l’entrée dans le monde professionnel ou la fin de la carrière d’un athlète sont également des périodes de vulnérabilité. La première constitue un tournant dans une carrière et, chez les cyclistes par exemple, elle marque souvent le point de départ de la première expérience de dopage, qui s’apparente à une nouvelle méthode organisationnelle (Brissonneau et coll., 2008
; Lentillon-Kaestner et Carstairs, 2010
; Aubel et Ohl, 2014
).Tableau Tableau 9.I Facteurs de risque et facteurs protecteurs
|
Facteurs de risque
|
Facteurs protecteurs
|
|
Facteurs démographiques
|
|
|
Sexe masculin
Âge : adolescence
Nombre d’années dans le sport de compétition
Type de sport
Consommation de compléments alimentaires
|
|
|
Facteurs personnels ou psychologiques
|
|
|
Attitude, intention et normes favorables au dopage
But d’approche (chercher à performer à tout prix) ou d’évitement de la performance (éviter de faire moins bien que les autres)
Faible estime de soi
Motivation contrôlée
Peur de l’échec
Faible auto-efficacité/autorégulation, ou contrôle comportemental perçu
Désengagement moral
Perfectionnisme
Anxiété/stress élevé, burnout, dépression
Faible intégrité sportive ou valeurs morales
Insatisfaction de son apparence
Impulsivité, faible maîtrise de soi, recherche de sensations et prise de risque
Comportements à risque (alcool, drogue…)
Troubles du comportement alimentaire
|
Fort positionnement moral / adhésion aux valeurs sportives
Efficacité autorégulatrice (des affects, de la résistance à la pression sociale)
Motivation autonome
Forte estime de soi
But d’approche de la maîtrise (chercher à progresser)
Regrets anticipés, peur de se faire attraper, réputation, culpabilité
Faible tendance à prendre des risques
|
|
Facteurs situationnels
|
|
|
Période de transition de carrière, nombre d’années dans le sport de haut niveau
Spécialisation précoce dans le sport
Période de récupération après blessure ou après des séances d’entraînement particulièrement intenses
Problèmes de santé associés au sport
Recherche de l’amélioration de performance sur le court terme
Contact avec des personnes se dopant
Tentation situationnelle
Événements traumatisants (harcèlement, abus)
Disponibilité des produits dopants et accessibilité
|
Attachement sécurisant tout au long de la vie
Promotion de la prise de décision morale
|
|
Facteurs socio-contextuels
|
|
|
Influence de l’entourage (pairs, parents, entraîneurs)
Normes culturelles et sportives favorables au dopage
Climat motivationnel contrôlant
Organisation de l’équipe, charge de travail, précarité de l’emploi
Récompenses et motivation financière
Charges et climat d’entraînement
Enjeux de concurrence ou de rivalité
Culture du sport
Conditions climatiques
Politiques antidopage faibles
|
Légitimité perçue de la lutte antidopage
Climat motivationnel autonome et de maîtrise
|
Le tableau a été construit à partir des données décrites dans ce chapitre et les références additionnelles suivantes : Petróczi, 2007 ; Bloodworth et McNamee, 2010 ; Mitić et Radovanović, 2011 ; Whitaker et coll., 2012 et 2014 ; Aubel et Ohl, 2015 ; Erickson et coll., 2015 ; Zabala et coll., 2016 ; Garcia-Argibay, 2019 ; Ring et coll., 2022.
Conclusion
). Ainsi, pour protéger l’intégrité du sport et la santé des sportifs, les programmes mondiaux de lutte contre le dopage visent à prévenir le dopage et à susciter des comportements antidopage et de sport propre, par le biais de l’éducation, de la dissuasion, de la détection, et de l’application des règles (Filleul et coll., 2024c
; Williams et coll., 2024
). Les connaissances détaillées dans ce chapitre émanant de la littérature relative aux déterminants psychosociaux du dopage et à l’impact de l’entourage sont à même de venir informer les programmes de prévention pouvant être mis en œuvre sur le terrain.
; Woolf, 2020
; Barkoukis et coll., 2022
). Les résultats d’une revue systématique récente (Filleul et coll., 2024c
) montrent que les programmes de prévention du dopage abordent généralement plusieurs catégories d’éducation (Backhouse et coll., 2016
), où l’apport de connaissances et le développement de valeurs prédominent (Gatterer et coll., 2020
), en ligne directe avec la littérature sur les déterminants psychosociaux du dopage. Cependant, les programmes de prévention du dopage présentent des lacunes substantielles notamment en ce qui concerne la prise en compte des situations de vulnérabilité, des motivations des sportifs ainsi que de leur niveau de littératie antidopage (Filleul et coll., 2024c
). Par ailleurs, Backhouse (2015) a rapporté un déclin de l’accent mis sur la lutte contre le dopage au profit d’une promotion plus marquée du sport propre. Cette transition se reflète dans l’évolution du discours antidopage, où le terme propre devient de plus en plus saillant dans les programmes éducatifs dispensés par les organisations nationales antidopage. Le sport propre peut être défini comme une pratique sportive exempte de dopage ou exempte de drogues et d’autres formes d’améliorations artificielles (Dimeo et Møller, 2018
). Dans cette perspective, un athlète propre renvoie à un athlète qui n’enfreint intentionnellement aucune règle antidopage pendant l’entraînement ou la compétition (Englar-Carlson et coll., 2016
). La non-intentionnalité du dopage constitue alors un problème complexe dans le sport de haut niveau. Bien que les athlètes puissent ne pas avoir l’intention de se doper, la responsabilité stricte les rend responsables de toute substance retrouvée dans leur corps. Cela souligne l’importance de la vigilance et des bonnes pratiques pour éviter de compromettre une carrière à cause d’un dopage involontaire.
; Dodge et Clarke, 2015
; Morente-Sanchez et Zabala, 2015
; Tsorbatzoudis et coll., 2015
) ; et iii) en évaluant leur efficacité afin d’optimiser les programmes de prévention (Filleul et coll., 2024c
).
; Magyar-Moe et coll., 2015
; Englar-Carlson et coll., 2016
), ainsi que sur le développement des valeurs morales et éthiques (Melzer et coll., 2010
). En d’autres termes, si les contrôles antidopage constituent l’axe répressif de la prévention du dopage, les programmes de prévention gagneraient à utiliser comme leviers principaux les facteurs protecteurs et la promotion de la santé.Addendum : Variables du dopage et mesures
Comportement de dopage auto-rapporté
).Mesures
), Lucidi et ses collaborateurs (Lucidi, 2004
et 2008
) ont proposé de mesurer les comportements de dopage auto-rapportés en présentant aux sportifs deux listes dont une comprenant des suppléments (acides aminés, carnitine, créatine) et l’autre des produits dopants (testostérone, hormone de croissance, érythropoïétine, stéroïdes anabolisants, stimulants). Un format de réponse oui-non est utilisé en réponse à la question de l’utilisation de ces substances dans les 3 derniers mois. Le score final retenu pour le comportement de dopage inclue uniquement les réponses aux produits dopants. Une limite de cette mesure réside dans le fait que des sportifs peuvent consommer des produits en connaissant exclusivement leurs noms commerciaux, en ignorant complètement la composition de ces produits.L’intention de dopage et le jugement d’acceptabilité du dopage
), l’intention joue un rôle central et est un processus intermédiaire entre l’attitude et le comportement, ou entre le jugement et les comportements de transgression (Kavussanu, 2019
). Dans la littérature sportive en psychologie sociale, les études montrent que les intentions de dopage sont prédites de manière significative par les attitudes envers le dopage (Lazuras et coll., 2010
; Chan et coll., 2015a
et b
; Ring et Kavussanu, 2017
). Certains auteurs parlent de probabilité ou susceptibilité de se doper, ce qui renvoie également à l’intention de dopage (par exemple Blank et coll., 2016
; Boardley et coll., 2017
; Boardley et coll., 2019
; Scoffier-Mériaux et coll., 2020
). Le jugement d’acceptabilité est un jugement prescriptif fait à propos de l’acceptabilité ou non d’un acte précis (Shields et Bredemeier, 2001
). Le sujet se réfère à la fois à ses valeurs, à ses attitudes et/ou à ses croyances afin de se prononcer sur la légitimité ou l’acceptabilité d’un comportement. La mesure du jugement d’acceptabilité du dopage est souvent évaluée en parallèle de l’intention de dopage.Mesures
; Zelli et coll., 2010
; Barkoukis et coll., 2013
; Kavussanu et coll., 2016
; Ring et Kavussanu, 2017
). Ces questionnaires peuvent renvoyer à l’estimation dans un futur plus ou moins proche de la volonté du sujet d’adopter un comportement particulier à l’égard du dopage (Lazuras et coll., 2010
; Barkoukis et coll., 2013
). Barkoukis et ses collègues (2013)
ont proposé un questionnaire en 3 items au travers d’une échelle Likert en 7 points permettant de calculer un score unidimensionnel de l’intention de dopage. Par exemple, l’item suivant appartient à ce questionnaire : « J’ai l’intention d’utiliser des substances interdites pour améliorer mes performances au cours de cette saison ». De la même manière, Lucidi et ses collègues ont mesuré l’intention de dopage dans le cadre des variables de la TCP au travers des deux items suivants : « Dans quelle mesure avez-vous l’intention de consommer des substances illicites dans le but d’améliorer vos performances sportives ou votre apparence physique au cours des trois prochains mois ? », et « Quelle est la probabilité que vous utilisiez des substances illicites pour améliorer vos performances sportives ou votre apparence physique au cours des trois prochains mois ? » (Lucidi et coll., 2008
).
). De manière générale, les études basées sur les scénarios hypothétiques évaluent comment les participants réagiraient en fonction de situations données. Pour mesurer l’intention de dopage, les études ont développé des scénarios (Zelli et coll., 2010
; Kavussanu et coll., 2016
; Ring et Kavussanu, 2017
) basés sur les éléments utilisés pour mesurer l’intention de dopage dans des recherches antérieures (Lazuras et coll., 2010
; Barkoukis et coll., 2013
). Ainsi, il est demandé aux participants d’imaginer être le protagoniste de situations dans lesquelles quelqu’un d’autre leur proposait ou leur conseillait d’utiliser des substances améliorant les performances dans des contextes écologiquement valides, comme dans une installation sportive ou au sein d’une équipe sportive. Les participants sont alors invités à répondre à la question suivante : « Si vous étiez dans cette situation, feriez-vous ce qui vous a été suggéré ? Auriez-vous l’intention de… ? » (Zelli et coll., 2010
; Kavussanu et coll., 2016
; Ring et Kavussanu, 2017
).
; Kavussanu et coll., 2016
; Ring et Kavussanu, 2017
). Il est alors demandé aux participants de préciser leur degré d’accord avec le protagoniste au sujet des comportements de dopage mentionnés dans les scénarios au moyen d’une échelle Likert (allant de pas du tout d’accord à tout à fait d’accord) en répondant à la question suivante : « Pensez-vous qu’il est acceptable de se comporter comme… [le personnage mentionné dans la vignette] ? » (d’Arripe-Longueville et coll., 2010
). Le jugement d’acceptabilité du dopage peut permettre d’introduire une distance pour le sportif par rapport à la mesure de l’intention du dopage dans le sens où ce n’est pas lui qui est en jeu dans la mesure de l’acceptabilité du dopage (contrairement à la mesure de l’intention de dopage où il lui est demandé de se positionner sur ces propres intentions).Les attitudes (explicites) envers le dopage
). Elles renvoient donc aux jugements évaluatifs positifs ou négatifs d’un sujet à propos d’un comportement résultant de processus conscients et de pensées délibérées. Les attitudes explicites envers le dopage sont mesurées au travers d’une tâche évaluative qui estime le comportement de dopage, intégrant les postulats que : i) les attitudes importantes restent dans la mémoire des individus ; et ii) les attitudes explicites peuvent avoir des causes affectives, cognitives et comportementales en même temps qu’elles peuvent à leur tour entraîner des changements affectifs, cognitifs et comportementaux (Olson et Zanna, 1993
). La littérature apporte de solides preuves empiriques que les attitudes envers le dopage prédisent de manière significative les intentions de dopage (Ntoumanis et coll., 2014
; Blank et coll., 2016
; Ntoumanis et coll., 2024
).
; Petróczi et Aidman, 2009
). En d’autres termes, l’évaluation indirecte explicite repose sur le fait que les répondants ne sont pas tenus d’évaluer l’attitude en elle-même mais plutôt le degré de leur évaluation (plus ou moins fortement positive ou négative) qui est déduit de leur accord ou de leur désaccord avec des éléments en lien avec l’attitude (Petróczi et Aidman, 2009
).Mesures
; Tricker et Connolly, 1997
). Le « Performance Enhancement Attitude Scale » (PEAS ; Petróczi, 2002
; Petróczi et Aidman, 2009
) fait office de précurseur et reste encore aujourd’hui le questionnaire de référence le plus utilisé pour mesurer les attitudes explicites envers le dopage. Validé en plusieurs langues (voir Hauw et coll., 2016
, pour la version française), il évalue de manière indirecte l’attitude explicite envers le dopage et permet de proposer un score unidimensionnel à celle-ci au travers de 17 items sur une échelle Likert allant de 1 à 7. Pour exemple, les items suivants sont empruntés à la version française du PEAS (Hauw et coll., 2016
) : « Le dopage n’est pas de la triche puisque tout le monde le fait » ; « Le dopage est une part incontournable du sport de compétition » ; « Les problèmes de santé liés à un entraînement rigoureux et aux blessures sont tout aussi néfastes que les effets négatifs du dopage » ; « Le dopage est nécessaire pour être compétitif ». Il s’agit donc bien d’une mesure indirecte auto-rapportée des attitudes explicites envers le dopage puisque ce sont les attitudes des personnes envers l’utilisation de substances ou de méthodes pour améliorer la performance qui sont évaluées. Par ailleurs, Lucidi et coll. (2008)
, en s’appuyant sur le cadre théorique de la TCP (Ajzen, 1991
) dans le contexte du dopage, ont proposé une mesure des attitudes explicites envers le dopage au travers de 6 items. Plus précisément, il est demandé aux participants au travers d’une échelle Likert si le fait de consommer des substances illicites dans le but d’améliorer les performances sportives ou l’apparence physique « est utile pour moi », « présente des risques pour moi », ou « est bénéfique pour moi ».
) ou de désirabilité sociale (Davis et coll., 2010
; Gucciardi et coll., 2010
). La désirabilité sociale se manifeste lorsque l’individu a tendance à répondre de manière à créer une perception favorable de lui-même auprès d’autrui. Les participants peuvent nier ou atténuer leurs réponses à propos d’éléments indésirables ou au contraire exagérer leurs réponses relatives à des attributs ou comportements qui seraient perçus comme désirables. Les chercheurs en sciences humaines et sociales considèrent le biais de désirabilité sociale comme une source importante d’erreurs, affectant la validité et la fiabilité des scores obtenus au travers de questionnaires auto-rapportés (Arthur et coll., 2021
). Ce risque est d’autant plus prégnant dans les études traitant de sujets sensibles comme celui de la consommation de substances dopantes (Vergés, 2022
). De fait, l’une des pistes consisterait en la mesure systématique (et fiable) et le contrôle de la désirabilité sociale, combinés à des protocoles adéquats pour la minimiser telle que l’amélioration des techniques d’anonymisation (Caputo, 2021
; Schell et coll., 2021
), et/ou l’utilisation de mesures implicites (voir pour plus de précisions la sous-partie suivante relative aux mesures des attitudes implicites).Les attitudes implicites envers le dopage
et b
; Greenwald et coll., 2009
). C’est pourquoi au cours des dernières décennies, l’intérêt pour ces mesures implicites s’est largement accru en psychologie sociale (Kurdi et coll., 2019
; voir pour une revue Perugini et coll., 2010
). Les tests d’associations implicites (IAT : Implicit Assciation Test) se sont alors progressivement imposés comme les outils de mesures majeurs des attitudes implicites dans la recherche en psychologie (Krosnick et coll., 2005
; Nosek, 2007
). Les IAT ont été utilisés dans plusieurs domaines tels que les préjugés raciaux, le marketing, les comportements d’addiction, la politique ou l’activité physique (Bardin et coll., 2014
; Chevance et coll., 2019
). Ils offrent donc une modalité précieuse sur des sujets sensibles tels que le dopage où le biais de désirabilité sociale représente une difficulté (Petróczi, 2021
), comme cela a été précédemment explicité sur la limite de l’utilisation des questionnaires auto-rapportés. Il est intéressant de noter que des études sur la phénoménologie des mesures et attitudes implicites indiquent que le caractère implicite d’une mesure ne signifie pas nécessairement qu’elle soit pour autant automatique ou qu’elle échappe totalement à la conscience de l’individu (Fazio et Olson, 2003
; De Houwer et Moors, 2007
).Mesures
; Brand et coll., 2014
; Chan et coll., 2017
). L’IAT de Chan et coll. (2017)
est un outil en papier-crayon valide, fiable mais aussi pratique, plus facilement utilisable que les tests développés sur internet, et peu coûteux pour mesurer les attitudes implicites à l’égard du dopage. Une version de ce test, l’IAT-Dop, est également disponible et validée sur des populations de sportifs francophones (Filleul et coll., 2023
).Autres variables liées au dopage
; Bandura et coll., 2001
et 2003
) ont largement évalué les concepts de désengagement moral et d’efficacité autorégulatrice (notamment des affects et de la pression sociale). Le désengagement moral renvoie aux processus qu’un individu utilise pour pouvoir justifier moralement le bien-fondé de ses actes transgressifs (comme le comportement de dopage) (Bandura, 1990
). Il se rapporte donc à un mécanisme autorégulateur qui consiste en une restructuration cognitive de l’activité vécue par laquelle les sportifs deviennent capables de violer leurs standards personnels, sans s’attribuer de sanctions par le biais de différentes manœuvres psychologiques qui correspondent aux mécanismes de désengagement moral (par exemple, attribution de blâme ; diffusion de responsabilité) (Bandura, 1999
). Le questionnaire de mesure du désengagement moral des athlètes envers le dopage (Doping Moral Disengagement Scale, DMDS ; Boardley et coll., 2018
) a ainsi été largement utilisé depuis sa création pour mesurer ce construit psychologique. Il comporte 18 items évaluant 6 sous-dimensions du désengagement moral au moyen d’une échelle Likert en 7 points : justification morale, étiquetage euphémique, comparaison avantageuse, déplacement de responsabilité, diffusion des responsabilités, et distorsion des conséquences. Des questionnaires plus courts sont également disponibles (par exemple, la version courte du DMDS en 6 items ; Boardley et coll., 2018
) et notamment dans la littérature francophone, le questionnaire court mesurant le désengagement moral en sport (ECDMS ; Corrion et coll., 2010
).
), comme le dopage. C’est en cela que l’efficacité autorégulatrice est un concept central de la théorie de la pensée morale et de l’action (Bandura, 1999
). L’efficacité autorégulatrice de la pression sociale désigne la croyance dans ses possibilités d’éviter ou de résister aux incitations sociales vers une conduite transgressive (Bandura et coll., 1996). Ce construit est important dans le contexte du dopage au regard du rôle primordial joué par l’entourage sur les déterminants psychosociaux du dopage, notamment au travers de l’influence négative que les pairs, entraîneurs ou parents peuvent représenter (Backhouse et McKenna, 2012
; Backhouse et coll., 2016
; Nicholls et coll., 2017
; Barnes et coll., 2022
). L’efficacité autorégulatrice des affects désigne quant à elle la capacité des individus à réguler aussi bien leurs affects positifs (affection envers les autres, enthousiasme, joie, satisfaction) que négatifs (colère, rejet, peur) (Bandura et coll., 2003
) et s’affirme comme un facteur de protection du désengagement moral et des conduites de transgression chez les adolescents (Bandura et coll., 2003
). Des questionnaires psychométriques validés initialement en Anglais puis dans plusieurs langues étrangères (incluant le Français) ont été développés pour mesurer l’efficacité autorégulatrice de la pression sociale et des affects. Nous pouvons par exemple citer le Self-Regulatory Scale (Bandura et coll., 1996) pour mesurer l’efficacité autorégulatrice de la pression sociale qui a été adapté au contexte sportif en langue française (Corrion et coll., 2013
; par exemple, « Te sens-tu capable de résister à la pression des autres qui t’incitent à tricher dans ton sport ? » avec une échelle Likert en 6 points de (1) « Pas du tout capable » à (6) « Tout à fait capable »). Le Social Skills Rating System (SSRS ; Gresham et Elliot, 1990
; validé en Français par Corrion et coll., 2016
) a largement été utilisé pour mesurer l’efficacité autorégulatrice des affects au travers de 20 items (par exemple « Te sens-tu capable de surmonter ta colère ? ») renseignés par les participants sur une échelle Likert allant de (1) « Pas du tout capable » à (6) « Tout à fait capable ». Plus récemment, Boardley et coll. (2018)
ont développé une version courte adaptée au contexte du dopage permettant d’évaluer l’efficacité autorégulatrice spécifiquement pour le dopage nommée Doping Self-Regulatory Efficacy Scale (DSRES). Le DSRES se compose de 6 items et utilise une échelle Likert en 5 points (Boardley et coll., 2018
).
; Mallick et coll., 2023
), une équipe de recherche a développé un questionnaire mesurant les croyances des athlètes à l’égard des suppléments et apporté les preuves de sa validité structurelle auprès d’échantillons avoisinant au total les 600 participants (Hurst et coll., 2019
). Le questionnaire de croyances sur les compléments alimentaires sportifs (Sports Supplements Beliefs Scale, SSBS) se compose de 6 items (par exemple, « Les compléments alimentaires améliorent mes performances » ; « Les compléments alimentaires sont nécessaires pour que je sois compétitif ») sur une échelle Likert en 6 points permettant d’obtenir un score unidimensionnel des croyances relatives aux compléments alimentaires sportifs. L’usage de ce questionnaire pourrait aider les personnels d’encadrement des sportifs (entraîneurs, préparateurs mentaux, préparateurs physiques, psychologues du sport) à identifier les athlètes à risque de dopage pour pouvoir implémenter des interventions auprès de ces publics vulnérables (Hurst et coll., 2017
).
; AMA, 2015
; Nicholls et coll., 2019
). Plus précisément, Lucidi et coll. (2008)
ont fourni une adaptation des mesures des construits de la TCP (Ajzen, 1991
) au domaine du dopage incluant : i) les attitudes (explicites) envers le dopage (6 items) ; ii) les normes subjectives (2 items) ; iii) le contrôle comportemental perçu (2 items) ; iv) les intentions comportementales de dopage (2 items) ; et v) les comportements de dopage (5 items). De la même manière, l’Agence mondiale antidopage (AMA, 2015
) a développé une batterie de questionnaires permettant d’évaluer différents construits et facteurs identifiés dans la littérature scientifique (incluant notamment les variables issues du modèle du contrôle pour la consommation de produits en sport ; Donovan et coll., 2002
) : i) la moralité incluant le désengagement moral (4 items) ; ii) la légitimité renvoyant à la justice distributive (3 items) ; iii) les évaluations cognitives de bénéfice (perception des conséquences positives du dopage ; 4 items) et de menace (menaces reliées à l’application de la loi et aux dangers pour la santé ; 4 items) ; iv) les traits de personnalité de l’auto-efficacité à ne pas recourir au dopage (1 item) et de l’orientation des buts (1 item) ; v) les normes subjectives du groupe de référence (3 items) ; vi) la disponibilité et l’accès aux produits dopants ainsi que les efforts des autorités compétentes pour faire respecter la loi (5 items) ; vii) l’accessibilité financière des produits dopants (1 item) ; viii) les croyances relatives au dopage et au groupe de pairs (4 items) ; ix) l’utilisation de suppléments nutritionnels et autres technologies (2 items) ; x) l’utilisation de substances dopantes durant les 12 derniers mois (2 items) ; xi) les caractéristiques démographiques et sportives (discipline sportive pratiquée, niveau de compétition, argent gagné par la pratique du sport, âge, genre ; 5 items) ; et xii) la susceptibilité, les attitudes (explicites) et l’intention de dopage (5 items). Toutefois, les qualités psychométriques des scores issus de cette batterie de questionnaires n’ont pas fait l’objet d’une évaluation psychométrique en tant que telle. Plus récemment, Nicholls et coll. (2019)
ont développé et testé les qualités psychométriques de l’Adolescent Sport Drug Inventory (ASDI) auprès d’un échantillon de plus de 1 000 adolescents provenant de 4 continents (Asie, Europe, Amérique, Océanie). Ce questionnaire vise à mesurer une large variété de déterminants psychosociaux du dopage en s’appuyant sur la littérature existante. La version finale du questionnaire se compose de 9 dimensions (qui se recoupent pour bon nombre d’entre elles avec celles proposées par le questionnaire de l’Agence mondiale antidopage [AMA, 2015
] précédemment mentionné) : i) l’attitude explicite envers le dopage (4 items) ; ii) les évaluations cognitives de la menace (4 items) et iii) des bénéfices (5 items) ; iv) l’estime de soi (5 items) ; v) la tricherie (5 items) ; vi) la légitimité (5 items) ; vii) l’opinion du groupe de référence (5 items) ; viii) le stress ressenti en contexte sportif (5 items) ; et ix) la susceptibilité au dopage (5 items) (Nicholls et coll., 2019
). Ce questionnaire semble prometteur parce qu’il propose un outil fiable et valide à même d’évaluer des antécédents individuels et sociaux des comportements de dopage pouvant aider à identifier des sportifs adolescents à risque de comportement de dopage pour qui une intervention de prévention pourrait être particulièrement profitable (Nicholls et coll., 2019
).
). La littérature s’accorde également à reconnaître que la combinaison de méthodes de mesure directe et indirecte augmente la validité des réponses et minimise le biais de réponse et la désirabilité sociale (Tsorbatzoudis et coll., 2015
; Lucidi et coll., 2016
; Elbe et Barkoukis, 2017
). Toutefois, il importe de faire preuve de prudence en soulignant toutes les précautions à prendre concernant les mesures du dopage, de leur mise en œuvre à l’interprétation des données obtenues.Références
→ Aller vers SYNTHESE







