ANALYSE

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Analyse


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Politiques antidopage

Ce chapitre présente une analyse critique de la littérature scientifique récente sur les politiques publiques en matière de dopage sportif, ainsi que celle relative aux approches de réduction des risques liés au dopage, lesquelles comportent une dimension éminemment socio-politique. L’analyse du corpus, constitué de quelque 240 articles, livres et rapports, s’articule autour de quatre axes thématiques majeurs, chacun répondant à une interrogation fondamentale. Le premier axe examine les fondements, la mise en place et l’évolution des dispositifs antidopage, questionnant ainsi les diverses trajectoires historiques de cette lutte. Le deuxième explore les acteurs impliqués et les dynamiques d’harmonisation des politiques, clarifiant leurs rôles et leurs actions. Le troisième volet analyse les opinions, les limitations et l’efficacité des mesures antidopage, portant un regard critique sur les stratégies déployées. Enfin, le dernier axe aborde les débats politiques et éthiques, ainsi que les approches alternatives, notamment celle de la réduction des risques, ouvrant ainsi la réflexion sur les perspectives d’avenir de la lutte contre le dopage.

Fondement, mise en place et évolution – Faut-il en faire toute une histoire ?

La littérature analysée dans ce domaine comprend quelques textes qui discutent des principes axiologiques fondant la lutte antidopage, mais le plus souvent le propos consiste à rapporter ces débats à des décisions ou événements importants dans l’histoire de la lutte antidopage. Alors que la France dispose d’excellents historiens, en particulier d’historiens du sport, on peut s’étonner de l’absence d’historiens du dopage ou de la lutte antidopage comme on peut en trouver notamment dans l’Europe du Nord.
Comment raconter l’histoire ? On peut raconter l’histoire de France à travers les dates des grandes batailles, ou bien grâce à des descriptions de moments précis ou encore au moyen d’une analyse des dispositifs ou de long processus. Il existe bien des débats interrogeant le statut d’un texte historique mais nous n’en trouvons pas trace dans le corpus. Celui-ci est très éclaté. Il l’est du point de vue des moments ou événements étudiés puisque certains auteurs pointent les débuts de la lutte antidopage à 1928 lorsque la Fédération internationale d’athlétisme se préoccupe de certaines consommations (Willick et coll., 2016renvoi vers). L’histoire se déroulerait pendant presque un siècle. Certaines périodes font l’objet de plus de recherches : le dopage organisé pendant la guerre froide, les débats sur les premières législations nationales dans les années 1960 – liés à des accidents suspects et à des décès, les premières organisations internationales de lutte antidopage jusqu’à 1999, date clé puisque c’est celle de la décision de créer une Agence mondiale antidopage (AMA) qui organisera l’activité au moyen de textes normatifs et contraignants à partir de 2003 en enrôlant l’UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization)1 au moyen d’une Convention internationale datant de 2005. Le corpus n’est pas homogène non plus en raison de la posture des auteurs. À un premier niveau, on peut distinguer des récits marqués par une situation particulière : ils peuvent émaner d’auteurs appartenant et revendiquant leur appartenance à des institutions, de personnes assumant un récit national ou un argument à soutenir ; on est alors plus proche de l’essayisme. Un second grand groupe de contributions rassure le chercheur en sciences sociales puisqu’il s’agit d’analyses historiques ou de recherche socio-historiques de dispositifs antidopage. Enfin, il convient de noter que de nombreux textes qui se proposent de discuter différents aspects du dopage ou de la lutte antidopage commencent par en faire l’histoire, ou plutôt produisent des récits en puisant dans la série des faits considérés comme marquants et partagés, des éléments soutenant l’argument.
On peut être tentés d’écarter la première et la dernière catégorie sous prétexte que les textes ne répondent pas aux canons de la recherche : les sources ne proviennent que d’un seul canal, sont rarement croisées avec d’autres, et le récit vise un objectif, défend un point de vue normatif, soutient une cause. Il nous semble toutefois intéressant de les mentionner car ils participent de la connaissance sur des aspects par ailleurs peu étudiés par les « vrais historiens ». Par exemple, pour saisir l’évolution de la lutte antidopage vers des méthodes forensiques, la contribution de leurs acteurs (Marclay et Saugy, 2017renvoi vers) est pertinente dans l’attente d’une production d’historien sur ce sujet. De même, des récits d’acteurs qui décrivent la personnalité de certains protagonistes2 pourraient nourrir une approche prosopographique non réalisée à ce jour.
Comme l’histoire de France ne peut se résumer à l’ensemble des dates importantes que les écoliers d’antan devaient apprendre par cœur, une frise historique mentionnant les dates clés du dopage et de la lutte antidopage ne constitue pas une histoire du dopage ou de la lutte antidopage. Mais nous proposons d’en dresser une en l’enrichissant d’autres séries (figure 12.1). Le schéma suivant rassemble donc une partie des récits institutionnels et des événements autres que des historiens se proposent de convoquer. Il est également intéressant de rajouter les références historiques de certains protagonistes : ainsi, à titre d’exemple, lorsque le Pr. Escande démissionne bruyamment au bout de 6 ans de la Commission nationale de lutte contre le dopage sous prétexte qu’il ne veut pas être le docteur Garretta de la lutte antidopage3 , la relation avec l’affaire dite du sang contaminé devient claire4 .
Figure Figure 12.1 Frise historique des dates clés du dopage et de la lutte antidopage
Ce schéma peut inviter à lire une première période qui s’arrêterait aux premières réglementations antidopage. Ce sont des préoccupations sanitaires qui auraient conduit les premiers États (la Belgique et la France en 1965) à légiférer, puis le Comité international olympique (CIO) à fixer des règles et les premiers contrôles. Des auteurs contestent l’usage des premiers morts qui ont été attribués au dopage. Comme le résume Møller en reprenant les travaux de Dimeo (2007renvoi vers) : « Suite au décès du cycliste danois Jensen dans les JO de Rome en 1960, Prokop a publié un rapport affirmant qu’il est mort d’une overdose d’amphétamines. L’autopsie a révélé qu’il était mort suite à un arrêt cardiaque, mais la version de Prokop a prévalu, elle a été largement diffusée et a même circulé (et circule encore) dans des travaux scientifiques. Prokop a admis dans un entretien en 2001 qu’il n’y avait pas de preuves qui liaient la mort de Jensen à l’usage d’amphétamines, mais que le message qu’il a diffusé a quand même servi à alerter les personnes sur l’usage des produits dopants dans le sport »5 (Møller, 2014renvoi vers). Cette période est marquée selon Krasnoff par une tension entre « la course à l’armement » (le sport pendant la guerre froide a joué un rôle important de soft power6 ) et le développement, en tout cas dans certains pays, de la médecine du sport (Krasnoff, 2013renvoi vers). Selon cette historienne, qui parle du dopage comme « l’arme atomique du soft power », il existe en France une tension entre la quête des médailles et la nécessité d’une supervision médicale. Le mot d’ordre pourrait être celui-ci : « win, but perhaps not at any cost » (gagner mais peut-être pas à n’importe quel prix). L’auteur poursuit son travail plus spécifiquement sur le cas français, lequel cherche à la fois l’amélioration des résultats pour des raisons géopolitiques tout en protégeant ses athlètes. Pour cela, elle précise les difficultés politiques de la France (guerre d’Algérie, mai 68…) pour expliquer ses ambitions internationales mais rappelle le développement de la médecine du sport dès 1921 placé au service de l’État, son travail législatif (1965, 1989), la formalisation de la place de la médecine dans la préparation du sportif (loi Mazeaud de 1975), l’instauration d’une supervision médico-éducative pour le Sport-Études dès 1976, une assistance sociale et financière pour les sportifs de haut niveau. D’autres travaux retracent le mouvement de constitution de la médecine du sport, décrit comme celui d’une spécialité professionnelle (Brissonneau et Le Noé, 2006renvoi vers). Le colloque d’Uriage-les-Bains en 1963 posera la tension entre le thérapeutique et l’amélioration puisqu’il est proposé de distinguer, d’une part, la « préparation biologique » considérée comme « l’ensemble des conditions d’hygiène de vie qui sont proposées à un athlète en vue d’améliorer sa santé et, par conséquent, ses performances » et qui sera donc autorisée et, d’autre part, ce que l’on nommera alors le « doping » défini comme « l’utilisation de substances et de tous moyens destinés à augmenter artificiellement le rendement, en vue ou à l’occasion d’une compétition, et qui peut porter préjudice à l’éthique sportive et à l’intégrité physique et psychique de l’athlète »7 .
Cette histoire croise celle de l’Europe sur cette question. Macedo (2020renvoi vers) la décrit en soulignant que la lutte antidopage est liée à l’action du Council for Cultural Co-operation du Conseil de l’Europe qui en 1962 promeut l’idée d’un développement du sport de masse, puis à une résolution sur l’éducation physique en 1966, une autre sur les aspects médicaux dans le sport en 1970 et des textes sur l’hygiène dans les installations sportives en 1972 et 1973. Mais selon l’auteur, les premiers textes ne cherchent pas la promotion de la santé mais l’accord démocratique, la paix. Il faut attendre les années 1970 pour définir un programme « sport pour tous » et lire une préoccupation sanitaire. L’analyse est intéressante puisqu’elle lie les velléités gouvernementales en matière de lutte contre le dopage à l’action du CIO. L’auteur décrit des disputes avec le mouvement olympique sur la nécessité d’une harmonisation. La Convention européenne de 1989 rassemblera ces textes et ces approches et constituerait, selon Macedo, un moment important puisque le mouvement olympique ne peut plus contraindre les États à modifier leurs lois pour les adapter aux leurs. On note des études qui décrivent également comment des États non européens, à la même période, ont très rapidement pu s’engager dans une course à l’antidopage dans un contexte particulier. Ritchie et Jackson (2014renvoi vers) soulignent que lorsque le CIO a commencé à agir en réaction à des événements marquants, « les politiques antidopage au Canada sont passées d’une situation inexistante à l’une des plus strictes au monde en un peu plus de deux décennies ».
Il convient en effet d’examiner l’histoire de l’action du mouvement olympique sur la même période : de la création de la commission médicale du CIO en 1961, aux premiers tests aux Jeux de Mexico en 1968, et jusqu’à la création du Tribunal arbitral du sport (TAS) en 1984, le mouvement sportif a construit des dispositifs qui ont largement marqué l’AMA (David, 2013renvoi vers ; Ljungqvist, 2017renvoi vers ; Macedo, 2020renvoi vers). On décrit souvent le Code antidopage du mouvement olympique (CAMO) comme le précurseur du Code de l’AMA (David, 2013renvoi vers) et les interrelations voire la proximité entre l’Agence mondiale et le mouvement sportif font l’objet d’analyses sur lesquelles nous reviendrons8 .
Cet exemple montre que l’évolution de la lutte antidopage peut se décrire via l’histoire des dispositifs renouant en cela, de façon implicite, avec une tradition liée à l’École des Annales. Krieger propose une entrée par l’histoire des techniques : il étudie notamment l’influence des scientifiques dans la lutte antidopage (Krieger, 2016renvoi vers), le changement engendré par l’introduction de la spectrométrie de masse (Krieger et Wassong, 2012renvoi vers), le processus d’accréditation des laboratoires par le CIO entre 1972 et 1985 (Krieger, 2015renvoi vers) jusqu’à la nécessité de les consulter dans les plus récentes affaires9 . Cette approche est particulièrement heuristique lorsqu’elle propose d’entrer par des controverses, replacées dans leur épaisseur historique car elle permet de saisir l’évolution de la lutte antidopage. C’est notamment le cas, examiné par Krieger et coll. (2019renvoi vers), de l’utilisation de méthodes scientifiques pour confirmer le sexe d’athlètes féminines dites « ambiguës » (ayant des caractéristiques physiques masculines) afin de déterminer l’éligibilité à participer à des compétitions. Retraçant l’histoire des réglementations et des tests, les auteurs soulignent des polémiques sur les premiers contrôles portant sur le coût et les questions juridiques que cela soulève. La question des seuils est également éclairante : ils analysent pour cela les suites à un test positif à l’éphédrine d’un médaillé asthmatique (il s’agit du nageur américain Rick DeMont), qui seraient à l’origine des controverses sur les seuils dans les années 1970. Dans les années 1980, ce sont des problèmes de la détection de la testostérone exogène (car l’hormone est produite naturellement par les hommes et les femmes) qui ont donné naissance au ratio de la testostérone sur épitestostérone (T/E). Selon les auteurs, le succès de certains tests a paradoxalement généré une opposition aux contrôles en raison de craintes d’une perte de réputation du sport international.
La décision de créer l’AMA et les premiers moments de l’institution ont fait l’objet de plusieurs analyses. La création de l’entité est décrite selon diverses approches. Certains auteurs mobilisent les « modèles de jeux » du sociologue Norbert Elias pour analyser la façon dont le CIO a tenté de contrôler le processus de changement, mais en vain (Hanstad et coll., 2008renvoi vers). Il reste que la « défaite » du mouvement olympique comme le fait que « le CIO n’a atteint aucun de ses objectifs » apparaissent bien relatifs, 15 ans après la publication de l’article. De nombreux auteurs soulignent le manque actuel d’indépendance de l’AMA vis-à-vis du mouvement sportif et les analyses, contemporaines du texte de Hanstad et coll. invitant à saisir des processus dans la durée (Demeslay et Trabal, 2007renvoi vers), résistent mieux à l’évolution de la lutte antidopage notamment lorsqu’ils prennent l’harmonisation comme objet (Demeslay, 2013renvoi vers).
Nous reviendrons sur les études du fonctionnement de l’AMA et les analyses de ces dispositifs dans des parties ultérieures de ce chapitre. Mais Waddington, co-auteur avec Hanstad de l’article précédemment cité, pose avec son collègue Møller un bilan plus critique lors des 20 ans de l’Agence (Waddington et Møller, 2019renvoi vers). Les auteurs soulignent la difficulté d’évaluer la politique menée en l’absence de critères (nous verrons que plusieurs chercheurs partagent cette idée en proposant, pour une partie d’entre eux, des indicateurs) tout en insistant d’une part sur la forte autosatisfaction de l’AMA10 en reprenant à Houlihan (1999renvoi vers) cette vieille expression « outputs rather than outcomes » (« plus de produits que de résultats ») et en notant une forme d’addiction aux tests biologiques qui ne constitueraient pratiquement que le seul levier de l’action. Ils se montrent très critiques tant envers le fondement de la lutte antidopage que sur la mise en œuvre des politiques. Et de rappeler que la raison d’être de la politique antidopage repose sur deux principes : santé et équité de l’épreuve sportive11 . Or, selon Waddington et Møller (2019renvoi vers), de nombreuses études montrent que la lutte pour la santé publique est un leurre : il y aurait plus de morts avec l’alcool et le tabac qu’avec toutes les drogues réunies. De plus, ils convoquent des travaux montrant qu’il n’y a pas d’épreuve juste. C’est donc un bilan très critique que produisent les auteurs tout en suggérant des pistes d’amélioration. Ce constat est partagé par plusieurs chercheurs – nous y reviendrons.
Mais si on s’intéresse à l’histoire de la lutte antidopage, on peut également porter l’analyse sur les affaires. En effet, elles apparaissent comme le moteur de l’évolution des dispositifs. Les premiers morts ont suscité les premières législations antidopage, le scandale Ben Johnson a engendré la commission Dubin (Ritchie et Jackson, 2014renvoi vers), le Tour de France 1998 à l’origine de la Conférence de Lausanne au cours de laquelle, en 1999, l’AMA sera créée (Hanstad et coll., 2008renvoi vers). Depuis l’origine de l’Agence, on peut également convoquer un ensemble de cas considérés comme emblématiques pour saisir les réformes engagées lesquelles restent marquées par l’évolution de la Liste et la rédaction de nouveaux Standards internationaux. On peut prendre ces affaires pour objets en décrivant la dynamique (Duret et Trabal, 2001renvoi vers), mais on peut également interroger pourquoi la multiplication des problèmes ne conduit qu’à des aménagements (van Bottenburg et coll., 2021renvoi vers) et non à des remises en question plus radicales. Parmi les réponses, les auteurs convoquent la notion bourdieusienne d’illusio pour insister sur un travail de création et de maintien d’une réputation au service d’une croyance relevant d’une mission mystique. Ils analysent la crise russe en notant la maladresse des critiques. Ce scandale a fait l’objet de nombreuses études. Ohl et coll. (2021brenvoi vers), mobilisant les travaux de Karpik (1996renvoi vers), soulignent que le système vise non à attraper les tricheurs mais à construire un dispositif de confiance pour maintenir la croyance de la valeur de la compétition. Demeslay et Trabal (2019renvoi vers) s’intéressent à la façon dont les acteurs anticipent l’avenir et tentent de convaincre de la pertinence de leur vision du futur (il s’agit, selon eux, de définir un horizon temporel précis, de décrire un processus de transformation crédible, et d’inviter à une logique d’action). Read et coll. (2019renvoi vers), quant à eux, convoquent la notion de légitimité, définie comme une audience qui perçoit des actions ou des objectifs comme socialement appropriés, pour étudier comment l’affaire russe génère une perte de légitimité.
À la suite de Seippel et coll. (2018renvoi vers), on peut se demander pourquoi toutes ces affaires ne débouchent pas sur des crises majeures. Marquée par une approche foucaldienne, la réponse proposée par les auteurs tient au fait que les conflits soient culturellement encadrés : en insistant sur des « cadres » assez solides et consensuels (la santé, l’esprit du sport…), on pourrait construire politiquement une action publique. La dimension intrinsèquement politique du sport (malgré les revendications d’apolitisme du mouvement sportif) contraindrait donc les États à s’emparer de la question sportive, à prendre en charge ses « problèmes » et à mobiliser des acteurs à cette fin. Il reste que selon ces chercheurs, la question du dopage n’a pas d’acteurs mobilisateurs évidents pour porter les conflits potentiels à l’agenda politique : ce pourrait être les athlètes, mais vu l’état de l’opinion publique, ils ont plus à perdre qu’à gagner. On retrouve ici une critique, sur laquelle nous reviendrons, selon laquelle cette « lutte » contre le dopage est fondée sur l’idée d’une protection du sportif (protection de sa santé et protection de son activité qui repose sur l’équité des épreuves auxquelles il participe) alors qu’il est largement exclu des décisions. Peut-on argumenter, légiférer, fixer des règles assez contraignantes au nom du sport mais « à l’insu du plein gré » des sportifs pour ironiser sur cette formule célèbre attribuée à Richard Virenque lors du Tour de France 1998 ? Si les sportifs ne sont que des entités passives de l’activité antidopage, qui en sont les actifs ?

Organisation et harmonisation des acteurs de la lutte antidopage

Plusieurs auteurs s’efforcent de recenser et de préciser la liste des acteurs, leurs missions et leurs agissements. Par exemple, une analyse de l’organisation internationale de la lutte antidopage par Chappelet et van Luijk (2018renvoi vers), a mis en lumière l’hétérogénéité des acteurs impliqués (certains sont toutefois absents), mais cette approche ne retrace pas les relations, plus ou moins conflictuelles, entre ces acteurs. Elle permet néanmoins de mieux saisir la liste des protagonistes. Pour une meilleure compréhension, nous nous nous sommes inspirés de cette analyse pour recenser l’ensemble des acteurs et les travaux les prenant pour objet.
L’AMA occupe souvent une place centrale dans la description en raison de son statut, unique, de fondation financée et gouvernée à part égale par le mouvement sportif et les États. Elle s’appuie sur le Code mondial antidopage qui évolue périodiquement et sur des Standards internationaux pour assurer une harmonisation de la lutte antidopage au niveau international. Les « parties prenantes », pour reprendre le lexique institutionnel, sont à la fois des entités du mouvement sportif, des « organisations antidopage » parmi lesquels les organisations nationales antidopage (ONAD), mais aussi les laboratoires, les organisateurs d’événements majeurs… L’AMA est l’entité qui fait l’objet de plus de travaux dans le corpus documentaire analysé. Cette position permet de décrire une bonne partie des acteurs en distinguant deux blocs : celui du mouvement sportif d’une part, celui des États d’autre part.

Le mouvement sportif

Le mouvement sportif est constitué à l’international du CIO qui assure l’autorité du mouvement olympique, du Comité international paralympique (CIP), instance des handisports, des fédérations internationales qui s’assurent de la promotion et de l’intégrité de la pratique de leurs sports respectifs à un niveau international. Ces dernières sont regroupées en associations : l’ASOIF (Association des fédérations internationales des sports olympiques d’été), WOF (Fédérations des sports olympiques d’hiver), l’ARISF (Association des fédérations internationales de sports reconnues par le CIO). Notons l’existence depuis 1967 sous plusieurs noms et la dissolution en 2022 d’une autre entité : l’AGFIS (Association globale des fédérations internationales sportives). Les fédérations internationales sont signataires du Code mondial et doivent à ce titre être conformes. En dehors du CIO et de quelques grandes fédérations (le football, l’athlétisme, le cyclisme) qui font l’objet de quelques recherches (ces instances disposent d’un Fond d’archives et de bourses d’étude), il existe peu de travaux sur l’activité de ces entités concernant le dopage. Toutefois, elles apparaissent souvent parmi la liste des protagonistes. Au niveau national, il existe dans tous les pays des Comités nationaux olympiques (CNO) qui parfois jouent le rôle d’organisation nationale antidopage quand il n’existe pas d’ONAD : les missions de contrôle et de sanction sont alors confiées à une Organisation régionale antidopage (ORAD). En France, le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) a historiquement joué un rôle dans la lutte antidopage ; son action se développe localement via les Comités départementaux olympiques et sportifs (CDOS) et les Comités régionaux olympiques et sportifs (CROS) qui travaillent parfois avec les services déconcentrés du ministère chargé des Sports.
Bien qu’aujourd’hui indépendant des fédérations internationales, le Tribunal arbitral du sport (TAS) a été créé par le Président du CIO et est reconnu par cette institution au début des années 1980 ; il a vocation à arbitrer les litiges dans le domaine du sport, en particulier sur les questions de dopage (l’AMA dispose d’un droit d’appel devant le TAS pour les cas de dopage sous la juridiction d’organisations ayant mis en œuvre le Code). Il constitue également l’instance d’appel pour les sportifs internationaux.
Le CIO a également créé l’ITA (International Testing Agency), une agence internationale de contrôle basée en Suisse, pour mettre en œuvre le Code mondial. La plupart des fédérations internationales délèguent tout ou une partie de leurs obligations à l’ITA, ce qui leur assure une forme de sécurité via un transfert de leurs responsabilités. De grosses fédérations ont externalisé à une autre instance délégataire. C’est le cas de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF, rebaptisée World Athletics), de la Fédération internationale de football association (FIFA), de la Fédération internationale de tennis (ITF). La fédération internationale de cyclisme (UCI, pour Union cycliste internationale) a eu son opérateur qu’elle a abandonné pour préférer l’ITA en 2021.

Les parties prenantes étatiques

Les États doivent financer l’AMA mais le statut privé de l’Agence a conduit à la rédaction d’une convention onusienne pour le faire. Il avait été envisagé de mobiliser l’OMS12 , mais c’est l’UNESCO qui a porté la « Convention internationale contre le dopage dans le sport »13 , laquelle fut adoptée en 2005. En 2024, ce sont 193 États qui ont signé ce traité qui fournit une base juridique pour que les gouvernements puissent notamment financer l’AMA. Ils se retrouvent, tous les deux ans, lors d’une Conférence des Parties (COP) qui a pour objectif de suivre la mise en œuvre des dispositions de la Convention et la conformité des engagements des États qui sont renseignés sous la forme d’un questionnaire (ADLogic). Certains États n’atteignent pas un taux de conformité suffisant et la question des sanctions revient souvent dans les débats. À la suite de l’affaire russe, des États, aidés par le Secrétariat de la Convention, ont tenté de mettre en place un « cadre de conséquences » pour sanctionner les États parties qui s’acquittent insuffisamment de leurs obligations.
On note l’article intéressant sur l’Union européenne de Kornbeck, dans lequel cet ancien responsable de la politique antidopage au sein de la Commission européenne expose sa perspective sur l’implication des gouvernements et la structure des textes normatifs (Kornbeck, 2016renvoi vers). Il pose des questions, de façon assez critique, sur la transparence, le respect de la présomption d’innocence, la proportionnalité des sanctions avant de défendre dix propositions pour améliorer la transparence de la gouvernance de l’AMA afin de la rapprocher des pratiques européennes.
Les gouvernements ne sont pas directement signataires du Code mondial antidopage. Ce sont les ONAD qui le sont et qui, à ce titre, doivent assurer la conformité à ce Code. En cas de non-respect, il existe des sanctions assez lourdes qui pénalisent indirectement les États (interdiction de participer sous les couleurs de l’État à des manifestations sportives internationales, d’organiser des épreuves internationales majeures, de déployer le drapeau national…). En France, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), autorité publique indépendante, assure le rôle d’ONAD. Elle remplace le Conseil de prévention et de lutte contre le dopage (CPLD) suite à la transposition du Code mondial antidopage dans le droit français. Elle intégrait le Laboratoire national de dépistage du dopage (LNDD) jusqu’en 2021 mais l’AMA a contraint à la séparation des deux entités14 .

L’Agence mondiale antidopage

L’AMA est parfois prise comme objet d’étude. Il peut s’agir de son histoire, généralement partagée par les auteurs, bien que certains suggèrent qu’il s’agit d’une initiative du CIO (Holz et Robertson, 2017renvoi vers) tandis que d’autres soulignent l’existence d’un rapport de force de quelques gouvernements (Demeslay et Trabal, 2007renvoi vers ; Hanstad et coll., 2008renvoi vers). Mais on trouve également des travaux qui s’efforcent de qualifier cette entité atypique.
Ainsi, Malcourant et ses collègues interrogent son statut de « méta-organisation », un terme qui désigne des organisations dont les membres sont des organisations. L’intérêt de la question réside dans les marges de liberté que gardent les organisations membres à leur création (besoin d’un élément nouveau) et la propension des méta-organisations à se penser comme un monopole. Les auteurs confrontent les caractéristiques des méta-organisations au cas de l’AMA via des entretiens et des documents pour pointer des écarts (Malcourant et coll., 2015renvoi vers). Ils notent l’absence de réelles libertés (si un acteur n’est pas au cœur de l’AMA, il ne peut rien faire), la nécessité de la conformité qui se conjugue avec une perte d’indépendance, et la présence d’une hiérarchie lourde (malgré l’impression d’être moins hiérarchique que d’autres acteurs du mouvement sportif et d’être en quête de consensus, dans les faits affirment les auteurs, l’autorité décisionnelle ultime appartient à son Conseil de Fondation et Comité exécutif, et non à l’ensemble des membres de l’Agence).
Mais c’est souvent en termes de pouvoir (soit pour l’obtenir, soit pour le maintenir) que l’AMA est surtout décrite dans le corpus étudié. Harris et coll. (2021renvoi vers) convoquent un ouvrage classique en sociologie qui décrit trois formes de pouvoir (Lukes, 1974renvoi vers) : le pouvoir de décider et d’imposer une décision à autrui, le pouvoir d’éviter certains sujets en les sortant de « l’ordre du jour », et le pouvoir idéologique qui repose sur le pouvoir d’influencer les pensées et les souhaits des gens, sans qu’ils s’en aperçoivent, si bien que les agents finissent par faire des choses opposées à leurs « intérêts ». Les auteurs citent Bourdieu en considérant le pouvoir de l’AMA dans un champ marqué par des rapports de force et en examinant l’exercice d’un pouvoir direct, la mise en place d’un agenda et l’usage du pouvoir symbolique lors de la gestion de l’affaire russe. Il apparaît une évolution dans l’attitude du CIO qui, en 2016, rejette la responsabilité sur l’AMA et refuse de sanctionner les athlètes russes, pour suspendre le Comité olympique russe, tout en laissant les athlètes participer à titre individuel aux Jeux d’hiver de 2018 et pour laisser l’AMA décider pour les Jeux de 2020.
En dehors des rapports de pouvoir entre l’AMA et le CIO, on peut aussi porter l’analyse du rapport de force entre l’AMA et les États. La convocation de la notion de dé-délégation par Geeraert et Drieskens (2021renvoi vers) est éclairante. Les auteurs considèrent que les gouvernements ont délégué une mission à l’AMA et leur insatisfaction devrait conduire à une reprise en main du mandat. Dans cette perspective, le principe de la délégation invite à une mise en œuvre de formes de contrôles ou, dans sa forme extrême, à des dé-délégations, ce qui s’assimile à une perte, voire un renversement de l’autorité. Les auteurs notent que la littérature ne permet pas de comprendre pourquoi la puissance publique continue dans cette voie à moins de considérer que ce choix s’impose car il serait le moins coûteux. S’appuyant sur la notion d’intégrité institutionnelle (Buchanan et Keohane, 2006renvoi vers), ils soutiennent que la matrice des gains des mandants (par exemple, gouvernements) change lorsqu’ils en viennent à croire que les caractéristiques institutionnelles de l’agent (par exemple l’AMA) empêchent ce dernier de fournir efficacement les services fonctionnels (par exemple, une lutte antidopage efficace) qui ont initialement conduit à la délégation. Cependant, pour engendrer une action collective (par exemple une réforme de la lutte antidopage), ces croyances doivent être fermement et largement acceptées.
D’autres auteurs soulignent également le pouvoir de l’AMA en considérant la situation des pays africains. Ruwuya et coll. (2022renvoi vers) rappellent que l’Afrique n’a pas été consultée lors de la création de l’Agence et que le processus est marqué par une approche très occidentale qui ne prend pas en compte l’histoire de l’Afrique et son histoire du sport. Les auteurs parlent des formes de néo-colonialisme pour expliquer les difficultés actuelles et un lourd déficit de légitimité de l’AMA. Malgré des problèmes économiques et sanitaires sans doute plus prioritaires que la lutte contre le dopage, ils notent que 52 pays africains ont signé la Convention. Pour aider les pays africains, avancent les auteurs, il faudrait que l’AMA soutienne la création de leurs ONAD et qu’elle s’appuie, comme cela est le cas pour les questions de santé, sur l’expérience des institutions internationales : c’est en laissant les pays Africains organiser leurs propres programmes antidopage, que celui-ci fonctionnera. Ce vœu semble assez vain car il se heurte au fonctionnement de l’Agence et sa conception de l’harmonisation qui est plus proche d’une uniformisation (Demeslay, 2016renvoi vers).
Une autre approche convoque la notion d’emprise, développée par Chateauraynaud pour réconcilier les approches pragmatiques avec l’étude du pouvoir (Chateauraynaud, 2006renvoi vers et 2015renvoi vers)15 . Zubizarreta utilise ce modèle pour décrire l’emprise de l’AMA sur les États et examiner quelques moyens de se « déprendre » (Zubizarreta, 2021renvoi vers ; Zubizarreta et Demeslay, 2021renvoi vers)16 . Parmi elles, les activités des hackers russes connus sous le nom des Fancy Bears, ayant réussi à s’introduire dans des serveurs pour publier des données de santé des athlètes occidentaux en suggérant des formes de tricheries dans les autorisations d’usage à des fins thérapeutiques (AUT) et dans le traitement de cas positifs, sont parfois mentionnées sans faire l’objet d’études détaillées (van der Sloot et coll., 2017renvoi vers ; Borry et coll., 2018renvoi vers ; Harris et coll., 2021renvoi vers ; Ohl et coll., 2021arenvoi vers). La stratégie états-unienne pour critiquer la politique de l’AMA, marquée selon Washington par un manque de fermeté, peut être considérée comme une marque de défiance. Les tensions récurrentes entre l’USADA (United States Anti-Doping Agency, l’ONAD des États-Unis) et l’AMA notamment lorsqu’il s’agit de sanctionner des pays jugés trop complaisants envers le dopage prennent la forme de combats politiques et ont atteint un seuil de protestation significatif avec la publication du Rodchenkov Act, loi portant le nom de l’ancien directeur des laboratoires antidopage de Moscou et Sotchi exfiltré aux États-Unis, et qui permet à la justice américaine de poursuivre, par la voie de l’extraterritorialité, certaines infractions liées au dopage dès lors qu’elles mettent en cause des intérêts américains, même si elles ont été commises à l’étranger par des ressortissants d’autres pays. Plusieurs auteurs analysent l’initiative américaine comme une attaque contre l’AMA (Haas, 2020renvoi vers ; Henning et Andreasson, 2022brenvoi vers), que l’on peut assimiler à une tentative de « déprise » (Zubizarreta, 2021renvoi vers).
On peut trouver une autre forme de défiance, lors de la COP9 organisée à l’UNESCO dans le cadre de la Convention, laquelle a été marquée par une série de protestations assez inédites dans le monde de la diplomatie multilatérale comme le donne à lire le document reprenant les résolutions (UNESCO, 2023renvoi vers). On peut interpréter la mention d’un « possible consensus intergouvernemental sur le financement de l’AMA par les autorités publiques »17 tout comme « l’appel à l’Agence mondiale antidopage pour qu’elle examine avec le Secrétariat de la Convention les options relatives au processus de notification, dans le but de permettre aux États parties d’examiner les amendements approuvés par le Comité exécutif de l’AMA en temps voulu et de manière appropriée »18 comme des critiques ouvertes contre l’Agence, ce qui reste assez inédit.

Les ONAD et autres acteurs nationaux

Parmi les acteurs qui jouent un rôle clé dans la lutte antidopage, figurent les ONAD. Les recherches, qui portent essentiellement sur l’Europe, attestent d’une très grande diversité de réalités nationales. On trouve, par exemple, des analyses des effets de la politique antidopage dans les salles de fitness au Danemark (Thualagant et Pfister, 2012renvoi vers ; Thualagant, 2013renvoi vers et 2015renvoi vers). L’auteur est très critique envers les dispositifs danois, les qualifiant de « stigmatisants », et « contre-productifs » dans une perspective de durabilité sociale, et elle appelle à les revoir et pour développer une politique de promotion de la santé qui encourage le bien-être individuel et social. Toujours en Scandinavie, des chercheurs norvégiens produisent un ensemble de travaux sur la situation locale et discutent la politique de leur pays (Gilberg et coll., 2006renvoi vers) : ils interrogent les représentations des produits dopants dans la population générale et chez les athlètes d’élite (Breivik et coll., 2009renvoi vers), et l’influence de divers acteurs sur la perception des jeunes athlètes sur la prévention du dopage (Skilbred et coll., 2024renvoi vers), avant d’interroger la politique nationale. Sumner interroge les arguments des détracteurs de la lutte antidopage pour défendre l’idée de la criminalisation du dopage au Royaume-Uni, laquelle serait réellement dissuasive (Sumner, 2017renvoi vers). Müller livre quelques éléments expliquant la position et l’approche de l’ONAD autrichienne (Müller, 2017renvoi vers). Kustec Lipicer et McArdle (2014renvoi vers) en font de même en examinant divers modèles de changement de politique qui se sont produits dans le contexte slovène et discutent les marges de manœuvre que laissent les initiatives politiques mondiales qualifiées « d’ostensiblement contraignantes ». Les auteurs examinent la façon dont ce pays a tenté de mettre en œuvre, pratiquement, la politique demandée par les instances mondiales et les mécontentements engendrés. Soulignant qu’il est toujours possible de faire des efforts, ils notent de façon assez critique « qu’il ne sert pas à grand-chose de militer, ou de légiférer, pour une conformité formelle au Code sans ensuite mettre à disposition les ressources nécessaires » et comparent les demandes répétées de l’AMA à un « mantra ». C’est une invitation à explorer l’antidopage « en action » qui est ici proposée. Nous trouvons également des travaux qui explorent les situations dans des pays en dehors de l’Europe. Avsiyevich décrit la situation des lutteurs et haltérophiles kazakhs en discutant de la mobilisation des différents acteurs nationaux (Avsiyevich, 2017renvoi vers). Kondo présente, dans une perspective philosophique, le débat japonais autour de l’interdiction du dopage (Kondo, 2006renvoi vers). Gowthorp et coll. (2016renvoi vers), quant à eux, examinent une affaire mettant à mal la légitimité de l’ONAD australienne (ASADA) : un club de football dont plusieurs joueurs étaient suspectés d’usage de produits dopants a fait l’objet d’une enquête conjointe par l’ASADA et la Ligue australienne de football. La mise en cause du club a généré plusieurs litiges opposant notamment le club contre l’ASADA (la Cour fédérale tranchera en faveur de l’ONAD), et la Ligue (qui a sanctionné le club) à l’AMA qui saisira le TAS. Selon les auteurs qui mobilisent Bourdieu, le « décalage apparent entre l’autorité perçue, d’une part, et la légitimité juridique réelle, d’autre part », a des implications pour la gestion future de ces affaires. On peut noter également une étude ethnographique assez fouillée sur le Brésil. Vasquez et ses collègues décrivent les tensions entre les fédérations nationales, le ministère des sports, et ABCD (l’ONAD brésilienne), notamment lors d’un épisode important marqué par l’organisation des Jeux olympiques de 2016, la destitution de la Présidente brésilienne Dilma Rousseff et des dysfonctionnements importants dans la lutte antidopage ayant conduit l’AMA à critiquer très sévèrement les Jeux de Rio (AMA, 2016renvoi vers ; Vasques et coll., 2021arenvoi vers et brenvoi vers ; Vasques, 2023renvoi vers ; Vasques et coll., 2024renvoi vers).
On trouve également des informations sur des réalités nationales dans quelques travaux qui visent des comparaisons internationales. Il peut s’agir de pays voisins qui permettraient de comprendre des spécificités : ainsi Wagner et Hanstad (2011renvoi vers) interrogent les différences entre trois pays assez proches mais en même temps différents (la Suède se distinguerait de la Norvège et du Danemark). L’explication serait à chercher dans la façon dont ces pays lient les cultures sportives nationales et mondiales. Andreasson et Henning (2019renvoi vers) comparent des politiques de prévention et des pratiques aux États-Unis et en Suède. Dans le cas américain, le modèle est fondé sur la préservation des libertés individuelles et une politique de réduction des risques. Les consommations ne sont pas criminalisées. On y insiste sur le rôle du médecin mais on ne trouve pas réellement de prévention officielle (USADA se concentre sur les sportifs). Les salles de fitness apparaissent comme des lieux de débats sur les bons usages. En Suède, la détention et la consommation sont pénalisées. Les autorités ont mis en place une politique structurée en lien avec l’ONAD et une organisation fondée sur un réseau d’acteurs Prevention of Doping in Sweden (PRODIS), qui travaille en partenariat avec les salles, les municipalités… Les auteurs soulignent que les deux modèles sont conformes19 à l’AMA et à la Convention de l’UNESCO mais ils questionnent le rapport aux contraintes individuelles. Aux États-Unis, les personnes à l’intérieur ou à l’extérieur du fitness peuvent désapprouver le dopage des pratiquants mais cela ne génère pas de conséquences sociales, alors qu’en Suède, on peut parler d’une sanction sociale de la part des pratiquants (contre les normes globales du fitness) et de la part des personnes extérieures à la communauté du fitness (contre la loi ou le bien commun). Cette étude montre donc des variations socio-culturelles et politiques assez fortes. Dans la même perspective, Houlihan et coll. (2020renvoi vers) comparent les opinions publiques au Japon et au Royaume-Uni pour souligner des différences notables quant à l’importance de l’expérience personnelle dans la construction du jugement moral. Et de conclure : « Le défi pour l’AMA est de comprendre la nécessité de prendre en compte la variété des points de référence moraux que l’on trouve dans les sociétés. Si le Code est un ensemble de règles universelles, la manière dont il doit être promu doit s’aligner sur les particularités des contextes culturels ». Hanstad et Houlihan (2015renvoi vers) se proposent d’évaluer les formes de coopération multilatérale et bilatérale en prenant l’exemple de la Norvège et de la Chine. Après avoir décrit le fonctionnement des collaborations, ils soulignent l’existence de plusieurs formes d’isomorphisme20 dans le processus de traduction et d’implémentation des dispositifs antidopage qui ont été à l’œuvre à des moments différents : un isomorphisme coercitif, mimétique puis normatif. Dasgupta (2019renvoi vers) entreprend une comparaison de l’Inde et l’Australie, des pays culturellement plus éloignés, pour souligner les inégalités. L’analyse des sites Web des ONAD, les connaissances des sportifs des deux pays tant les conséquences du dopage que sur la réglementation, conduit l’auteur à dénoncer les difficultés dans laquelle se trouvent les athlètes indiens et pointent l’inégalité des athlètes devant le TAS, l’absence de prise en charge pour éviter le dopage comme pour aider les sportifs positifs. La question des inégalités est également soulevée, nous l’avons déjà évoqué, dans le travail de Ruwuya et coll. (2022renvoi vers) sur la situation africaine. Le propos est très critique puisque les auteurs associent l’harmonisation proposée par l’AMA à une forme de néo-colonialisme. Ces travaux de comparaison bilatérale convergent avec la recherche de Zubizarreta qui met en regard les réalités algériennes, colombiennes et sud-africaines (Zubizarreta, 2021renvoi vers). Par une description précise des situations des trois pays, l’auteur soutient que l’harmonisation revient à sous-estimer les spécificités historiques, politiques, économiques et culturelles. Le processus d’harmonisation a fait l’objet d’une étude de Demeslay (2013renvoi vers), et une enquête comparative entre cinq pays (le Brésil, l’Espagne, la France, le Japon et le Mozambique) a conduit Trabal à proposer la création d’un observatoire pour comprendre les modes d’articulation entre un processus d’internationalisation et les réalités locales ainsi que les fonctionnements d’institutions hétérogènes (Trabal et Le Noé, 2019renvoi vers).

Les sportifs

Les sportifs sont rarement qualifiés d’acteurs dans le corpus mais des auteurs produisent néanmoins quelques recherches sur leurs représentations et connaissances, sur leur pratique, sur leur opinion envers les dispositifs antidopage. Les sportifs, en particulier les amateurs, sont difficiles à cerner et à catégoriser. Ils sont pourtant tenus par le Code au même titre que d’autres acteurs (les laboratoires, les organisateurs d’événements majeurs), et il convient de recenser les connaissances de leurs pratiques et représentations.
Les travaux sur les représentations peuvent s’inscrire sous l’angle de la psychologie sociale. Mobilisant la théorie des représentations sociales de Moscovici et de Jodelet, Guerreschi et Garnier (2008renvoi vers) donnent la parole à 70 sportifs de haut niveau au Canada et en France (35, dans chaque pays) pour examiner leurs définitions du dopage, ses causes, les raisons du refus, les conséquences et les nuances qu’il convient d’apporter à leur propos. Les auteurs pensent identifier deux niveaux dans les représentations du dopage des sportifs : une opposition « sujet/hors-sujet » et une opposition « éthique traditionnelle/morale immanente »21 qui caractérisent l’univers du haut niveau sportif.
L’analyse des pratiques des sportifs conduit à distinguer les infractions qu’ils commettent (qu’elles soient identifiées ou non) des actions qu’ils peuvent mener en lien avec la lutte antidopage. Dans le premier cas, les chiffres avancés renvoient aux débats sur la prévalence22 . Mais cela ne donne pas d’indications sur les explications ou le sens qu’ils peuvent donner à leur pratique. Pour les analyser, on peut examiner d’une part les justifications qu’ils peuvent fournir ou les arguments qu’ils déploient dans le cadre d’affaires ou de contrôles positifs (Duret et Trabal, 2001renvoi vers). Certains auteurs produisent des analyses de cas pour justifier des positions sur le dopage : on pointe la complexité de la réglementation (et donc des cas de dopage accidentel), la responsabilité d’un acteur contraignant (Festina, dopage russe)… ou on alimente un discours critique. Mais cela apparaît plutôt dans le travail journalistique, repris dans certains textes : Hajo Seppelt et son documentaire diffusé sur la chaîne allemande ARD montrent, par exemple, combien les cures d’EPO (érythropoïétine) des athlètes kenyans répondent à la nécessité d’échapper à une situation économique difficile23 . On peut également étudier les autobiographies de sportifs qui avouent des pratiques dopantes. Ce matériau n’a été analysé qu’une seule fois d’un point de vue académique, et ce uniquement sur des cyclistes (Buisine, 2009renvoi vers). D’autres études donnent la parole à des sportifs pour leur faire exprimer « leurs positions », « leurs représentations » du dopage et leurs rapports à la dissuasion (Moston et coll., 2015renvoi vers ; Cox et coll., 2022arenvoi vers), ou encore « leurs expériences du dopage ». Enfin, on peut mentionner des études sur les discussions électroniques entre sportifs pour saisir les argumentations des consommateurs de produits interdits (Trabal et coll., 2010renvoi vers ; Trabal, 2015renvoi vers). Le lien entre le jugement et les pratiques est difficile à établir mais quelques éléments peuvent être soulignés. D’une part, la frontière incertaine entre le licite et l’illicite suscite des interrogations, et sans doute des pratiques non autorisées, comme le suggèrent certains auteurs (Outram et Stewart, 2015renvoi vers). Les consommations de compléments alimentaires peuvent déboucher sur un dopage accidentel jugé très fréquent (Moston et Engelberg, 2018renvoi vers). D’autre part, il y aurait selon Brissonneau et coll. (2009renvoi vers) une culture du dopage, marquée par des codes, l’omerta et un sentiment chez les cyclistes de ne pas vivre dans un monde ordinaire ; toutefois, selon les auteurs, les normes et la socialisation évoluent de façons différentes en raison de l’évolution de la lutte antidopage (Brissonneau et Ohl, 2016renvoi vers). Ces auteurs posent la question de l’implication des entraîneurs et du staff. Cette approche est compatible avec l’approche sur les temporalités du dopage (Trabal et coll., 2006renvoi vers) qui permettent de décrire des « configurations » (Le Noé et Trabal, 2008renvoi vers) marquées également par le degré de contrôle ou le lâcher-prise des sportifs et le poids du collectif.
On peut aussi décrire les sportifs comme des acteurs lorsqu’ils participent ou résistent à la lutte antidopage. Les institutions invitent les athlètes à être des « ambassadeurs du sport propre » et souhaitent les enrôler dans leurs missions (alors qu’elles ne les invitent pas à les définir). Une figure de cette mobilisation est le whistleblower, parfois traduit par « lanceur d’alerte » même si ces deux notions ne se superposent pas selon Trabal et Zubizarreta (2020brenvoi vers). Les sportifs sont de véritables acteurs dans ce processus diversement qualifié. D’un côté, des auteurs mentionnent Yulia Stepanova et son mari Vitali Stepanov, par qui le scandale russe a été porté dans l’espace public grâce au travail du journaliste Hajo Seppelt et avec les prises de parole d’un autre « lanceur d’alerte », Grigory Rodchenkov (Dasgupta, 2017renvoi vers ; Duval, 2017renvoi vers ; Alexander et coll., 2019renvoi vers). De l’autre, des chercheurs qui interrogent les sportifs et les personnels accompagnant la performance, soulignent la faible propension des athlètes à parler. Malgré les dispositifs mis en place par divers acteurs (l’AMA, l’ITA, les fédérations internationales, les ONAD…), Erickson et coll. (2017renvoi vers) soulignent que les sportifs témoins de faits de dopage préfèrent le plus souvent « s’expliquer » directement avec les personnes suspectées de s’adonner à des pratiques interdites.
En dehors des affaires assez médiatisées, au cours desquelles des sportifs se sont exprimés sur les instances antidopage (propos qui ne sont pas dans le corpus analysé car ils n’ont pas fait l’objet d’analyses scientifiques), les positions des athlètes concernant la lutte antidopage ne sont lisibles qu’à travers des enquêtes sur la réception et la légitimité de la réglementation. Elles seront analysées dans la partie suivante24 .

Les autres acteurs

Les autres acteurs font l’objet de peu de recherche : les fédérations internationales y compris celles sur le handisport, les personnels accompagnant la performance (Athlete Support Personnel, entraîneurs, médecins), les médias, les services de police qui luttent contre le trafic des produits dopants, les vendeurs de produits (légaux et illégaux), l’industrie pharmaceutique ou les sponsors. D’autres semblent complètement ignorés comme les parents et les proches des sportifs.
Si on écarte les articles visant à montrer l’excellence et la détermination du mouvement sportif25 , on peut signaler le travail de Mountjoy, notamment lorsqu’elle s’intéresse à la place de la santé dans les politiques menées par le mouvement olympique (Mountjoy et coll., 2015renvoi vers, 2017renvoi vers et 2018renvoi vers). L’auteur note que les fédérations internationales (n=28) affichent une préoccupation sanitaire importante mais que cette tendance décroît dans le temps. Par ailleurs, la préoccupation pour la santé reste très insuffisante quand on se focalise sur le sport amateur.
Le monde du handisport fait également l’objet de recherches, mais elles sont peu nombreuses. Adair (2017renvoi vers) passe en revue les questions liées à l’injection de toxine botulinique, au technodoping, il souligne l’existence persistante d’une tension entre réparation et amélioration pour réaffirmer que les règles antidopage s’appliquent de la même façon que chez les valides. D’autres auteurs ont examiné les fraudes liées aux classifications, considérées comme des formes de dopage, notamment en raison d’autorisations d’usage à des fins thérapeutiques abusives (Weber et coll., 2022renvoi vers).
Le rôle et les perceptions des personnels accompagnant la performance autour de la lutte antidopage sont abordés dans un article qui repose sur une enquête portant sur 292 personnes en Australie, suivie d’une enquête plus approfondie auprès de 39 individus (Mazanov et coll., 2015renvoi vers). Pris entre une double contrainte qui les invite d’une part à signaler les faits de dopage et à respecter la confidentialité de la relation avec les sportifs, ils expriment des pratiques et des opinions hétérogènes lorsqu’on les interroge sur leur attitude envers un athlète qui envisagerait le recours au dopage (certains tenteraient de discuter en présentant des arguments variés, d’autres le signaleraient) ou s’ils ont connaissance d’un usage de produits (certains le dénonceraient, d’autres refuseraient de le faire, d’autres enfin hésiteraient). Le verbatim est intéressant : « Je pense que d’un point de vue éthique, afin de maintenir la confiance et le rapport avec un athlète… une partie de mon rôle est que je dois garder cette information confidentielle. Ils ont cette confiance sachant que je ne vais pas le dire » affirme l’un d’eux. Un autre est critique envers l’organisation et la réglementation antidopage : « On veut nous aider tout en nous disant que Big Brother nous regarde ». Une attitude consisterait à se dégager de cette situation compliquée en privilégiant une posture, qualifiée dans un rapport parlementaire et cité par l’auteur : « Don’t ask, don’t tell ».
Le travail des chercheurs eux-mêmes en tant qu’acteurs de la politique antidopage est à peine abordé (Devriendt et coll., 2020renvoi vers ; Sanchini et coll., 2020renvoi vers), tout comme celui des praticiens de santé en dehors de quelques textes sur les médecins et pharmaciens26 , mais il y a un manque d’études sur les infirmiers, les masseurs-kinésithérapeutes ou les autres soignants qui pourtant sont impliqués dans quelques affaires de dopage. Des travaux s’intéressant à la presse et aux journalistes n’apparaissent pas dans le corpus (alors que des journalistes d’investigation ont joué un rôle central dans la révélation de cas de dopage), et celui des forces de police et de douane reste intrinsèquement lié à la production des rapports d’activité des institutions concernées. On trouve peu de trace dans la littérature d’attention au personnel de la lutte antidopage, par exemple sur les préleveurs27 , ni à leur formation. Il n’y a pas davantage de description d’acteurs comme les organiseurs d’événements sportifs, des scientifiques dans les laboratoires d’analyse, ou des producteurs de normes pour les compléments alimentaires28 .
Enfin, une attention doit être portée au travail de Meier et Reinold (2018renvoi vers) qui s’efforcent d’examiner la division du travail institutionnel sur l’organisation de la lutte antidopage. En distinguant trois périodes correspondant aux années 1960 (l’institutionnalisation d’un cadre technocratique), 1970 (la réinterprétation de ce cadre) et 1980 (le maintien de ce cadre jusqu’à la création de l’AMA), les auteurs examinent le travail technocratique en le rapportant à des catégories (travail politique, culturel et technique). Cette séparation est critiquable si on mobilise une tradition de sociologie politique qui montre l’hybridation de ces trois catégories, comme le suggère le titre de l’ouvrage classique « Gouverner par les instruments » (Lascoumes et Le Galès, 2005renvoi vers), mais l’article se présente comme une des rares contributions à s’intéresser au travail des acteurs institutionnels.

Le cas français

Le cas français mérite assurément d’être décrit séparément. Pour comprendre la situation, on peut se référer à quelques éléments d’histoire. Les travaux de Le Noé permettent de saisir le processus par lequel l’État français s’est emparé de la question sportive (Le Noé, 2000brenvoi vers)29 et de la question du dopage (Le Noé, 2000arenvoi vers). Il existe peu de travaux universitaires sur l’organisation de la lutte antidopage entre la création de la première loi en 1965 et la loi Buffet de 1999 alors qu’une autre loi en 1989 a joué un rôle important30 . Les travaux de Krasnoff (2013renvoi vers) portent sur la période 1958-1992 et l’auteur y consacre une analyse précise du cas français en analysant quelques archives. On dispose également du travail de Brissonneau et Ohl (2010renvoi vers) qui couvre une partie de cette période, et de la thèse de Sallé qui s’intéresse à la production de la loi Buffet marquée par le déploiement de l’affaire du Tour de France 1998 (Sallé, 2004renvoi vers). La période succédant la création de l’AMA fait l’objet de travaux plus éclatés : si les juristes produisent des états des lieux des débats autour des lois (Chaussard et Chiron, 2016renvoi vers et 2019renvoi vers), et les sociologues sur les conséquences sociales des réglementations (Brissonneau et Ohl, 2016renvoi vers), l’organisation de l’action publique en matière de dopage n’est accessible à ce jour que grâce à des documents institutionnels. Ceux-ci donnent à lire une liste d’acteurs, leur activité prescrite et les dysfonctionnements qui révèlent la réalité de leur travail et les difficultés auxquelles ils sont confrontés.
Il est difficile de dresser une carte d’acteurs et les divers liens qui pourraient schématiser les relations complexes qui marquent leurs activités. Pour recenser grossièrement les protagonistes, on peut mentionner deux groupes : l’un relevant des autorités publiques, l’autre du pouvoir sportif. Dans le premier cas, il faut considérer une série de ministères gravitant, sur ce dossier autour du ministère chargé des Sports à laquelle il faudrait ajouter les services déconcentrés. Un levier important de leur action consiste à mobiliser des Codes (Code du sport, de la santé publique, des douanes…). Pour identifier les infractions, les gendarmes, policiers et douaniers travaillent parfois avec des entités internationales comme Europol et Interpol. Ces pouvoirs publics sont liés et travaillent dans un cadre international fixé par une convention européenne (Conseil de l’Europe) et onusienne (celle de l’UNESCO). Dans le deuxième groupe, figure le pouvoir sportif, représenté en France par le CNOSF et d’un point de vue international par le CIO. Entre ces deux groupes, on trouve une série d’entités dont le degré de dépendance et les liens fonctionnels avec les autorités publiques et le pouvoir sportif sont complexes. Mais avant de les analyser, il convient sans doute de préciser les compétences et activités des principaux protagonistes.
Le ministère chargé des Sports, dont le nom, le statut et le périmètre changent selon le gouvernement (à ce jour, il s’agit du ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative) assure ses missions régaliennes et représente la France à l’UNESCO et dans les instances européennes. Toutefois, lors des dernières COP, la délégation française a pu être complétée également par un membre de l’AFLD ou par une personne de la Délégation permanente – qui dépend donc du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Depuis plusieurs années, le partage des compétences entre le ministère chargé des Sports et l’Agence a évolué. Sous la loi Bambuck de 1989, l’entité chargée de contrôler les sportifs, la Commission nationale de lutte contre le dopage (CNLD), était placée sous l’autorité directe du Ministère (même si le Ministre souhaitait une autorité indépendante). La loi de 1999, dite loi Buffet, ajoute une mission de prévention à cette institution ce qui s’appela alors le CPLD (pour Conseil de prévention et de lutte contre le dopage), en devenant une autorité publique indépendante qui « participe à la définition de la politique de protection de la santé des sportifs et contribue à la régulation des actions de lutte contre le dopage »31 . Les dispositions de la loi ont été intégrées au Code de la santé publique et adoptées par ordonnance l’année suivante. Afin de remettre la santé au cœur de la lutte antidopage, il a été aussi créé des Antennes médicales de lutte contre le dopage (AMLD) qui se sont spécialisées dans la prévention en devenant les Antennes médicales de prévention du dopage (AMPD) placées sous la responsabilité du ministère chargé des Sports.
La publication du premier Code mondial antidopage et la nécessité de le transposer dans le droit français ont posé problème. Le discours de Marc Sanson32 , alors président du CPLD, prononcé à la Faculté de médecine de Lille marque un embarras. En présentant « l’architecture prévue par le Code mondial antidopage », il commente : « Contrôles diligentés par des personnes morales de droit privé ; procédures disciplinaires instruites par des personnes morales de droit privé ; édiction des règles et pouvoir privilégié de contestation des décisions confiés à une fondation de droit privé (même si ses fondateurs sont pour moitié les États et pour moitié le mouvement sportif) ; justice privée : les pouvoirs publics sont de fait largement exclus du système mis en place par le Code mondial antidopage ». Et s’il affirme que « la législation française présente certaines similitudes avec les règles du Code mondial antidopage », il note que « toutefois, le « modèle français » et le Code mondial antidopage s’opposent sur plusieurs points ». Ce sera la loi Lamour de 2006 qui transposera le premier Code mondial antidopage. Elle clarifiera la répartition des compétences entre la nouvelle agence (l’AFLD) et le ministère des Sports lequel sera rattaché l’année suivante au ministère de la Santé en 2007 : à l’AFLD, la mission de contrôler, au ministère d’organiser et de coordonner la prévention. Il reste que le pouvoir de sanction était entre les mains des fédérations (en première instance) qui dépendent du ministère et que l’AFLD « participe aux actions de prévention, d’éducation et de recherche mises en œuvre en matière de lutte contre le dopage ». Le Laboratoire national de dépistage du dopage dépend également de l’AFLD contrairement aux souhaits de l’AMA qui exigeait une réelle indépendance. Le dernier texte législatif et les ordonnances qui ont suivi attribuent plus de pouvoir à l’AFLD et notamment la compétence de contrôle du respect, par les fédérations, de leurs obligations en matière de lutte contre le dopage, laquelle revenait au ministère chargé des Sports jusqu’en 2021. Le conseiller interrégional antidopage (CIRAD) était jusqu’en 2019 un agent du ministère chargé des Sports, qui animait et entretenait un réseau d’acteurs localement engagés dans la lutte antidopage. Mais, depuis l’ordonnance no 2018-1178 du 19 décembre 2018 relative aux mesures relevant du domaine de la loi nécessaires pour parfaire la transposition en droit interne des principes du Code mondial antidopage, il a été considéré que cette mission ne pouvait plus être confiée à des fonctionnaires placés sous l’autorité du ministère chargé des Sports. Plusieurs CIRAD ont alors démissionné sans être remplacés. Une partie des fonctions exercées auparavant par les CIRAD sont aujourd’hui assurées par des agents chargés des missions de conseil régional antidopage (Corad) qui n’interviennent plus directement dans l’organisation des contrôles antidopage.
Les pouvoirs publics interviennent également dans la lutte contre le trafic de produits dopants. Créé en 2004, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) est un service de police judiciaire à compétence nationale chargé entre autres de la lutte contre le trafic de substances et méthodes dopantes. Il travaille avec le ministère de la Justice pour poursuivre les auteurs d’infractions pénales. Les services de police et de gendarmerie collaborent également avec les douanes ainsi qu’avec Europol et Interpol pour démanteler des trafics. La coopération et la communication des informations entre l’AFLD et l’Oclaesp ont parfois été difficiles comme ce fut le cas dans l’affaire Calvin33  : chaque institution a ses objectifs indexés sur des temporalités différentes. Il semblerait que récemment, des formes de partenariat et de collaboration ont remplacé des relations longtemps dégradées.
Nous ne reviendrons pas sur le mouvement sportif et sa structuration aux niveaux national, régional et départemental et ses relations avec le CIO. Il s’agit de comprendre en revanche comment la structure hybride de l’AMA et donc de ses dispositifs (le Code, les Standards internationaux) se déclinent dans les institutions françaises marquées par un rôle central de l’État. À ce titre, analysons l’AFLD, l’ONAD française qui a pour mission de prévenir et de lutter contre le dopage dans le sport en France tout en assurant la conformité avec le Code de l’AMA. Elle a pris la place à d’autres instances qui ont assuré, dans le passé, une partie de ses missions actuelles. La structuration de l’agence est celle de toutes les ONAD qui s’organisent donc en départements dont les missions respectives s’alignent sur les Standards internationaux de l’AMA : un Département des affaires juridiques et institutionnelles, un Département de l’éducation et de la prévention, un Département des enquêtes et du renseignement, et un Département des contrôles. Le reste du personnel est au service de la Présidence et du Secrétariat Général ou assure des missions d’administration. Les partenaires de l’AFLD sont donc naturellement l’AMA (à qui il convient de rendre des comptes), le ministère chargé des Sports (avec lequel il s’agit de coopérer), le Laboratoire antidopage français (LADF) qui assure désormais un rôle de prestataire, tout comme l’ITA (qui a assuré des contrôles pendant les Jeux olympiques de Paris de 2024). La question est celle de l’ancrage sur le terrain sportif. Dans l’ancienne organisation, le ministère chargé des Sports assurait le lien avec les fédérations et collaborait avec le CNOSF et les AMPD. Ces structures ont des services déconcentrés qui assuraient le relais des décisions prises au niveau national. En récupérant une série de compétences, y compris sur la prévention et l’éducation en raison du Standard international pour l’éducation (SIE), l’AFLD devait s’appuyer sur des relais. Les relations avec les AMPD sont très détériorées. L’Agence maintient des relations avec le CNOSF mais c’est surtout avec les fédérations qu’elle a souhaité travailler. Celles-ci, via les sites régionaux, sont présentes dans les différents territoires. La politique menée s’appuie donc sur un rapprochement avec les fédérations. De fait, les dernières ordonnances ont donné à l’AFLD une compétence de contrôle qui lui permet de s’assurer que les fédérations s’acquittent bien de leurs obligations. Le guide des référents antidopage précise cette orientation :
« Les fédérations sportives et leurs personnels doivent également être un relai déterminant pour mieux débusquer les pratiques dopantes. Certes, contrôler, enquêter et sanctionner sont devenus, en France, les prérogatives de l’Agence française de lutte contre le dopage. La pleine collaboration des fédérations sportives qui sont, en retour, informées des procédures disciplinaires ouvertes, permet néanmoins d’assurer l’effectivité de la dissuasion et des sanctions prononcées. Dans ce dialogue entre fédérations et Agence, le référent antidopage a vocation à être la cheville ouvrière de ce partenariat. En coordonnant les actions d’une fédération, il devient ainsi l’interlocuteur privilégié de la fédération pour l’Agence, et ce, dans toutes ses composantes : développement de l’éducation et de la prévention, meilleure organisation des contrôles, facilitation des investigations, bonne communication autour des procédures disciplinaires, etc. La désignation formelle d’un référent antidopage auprès du ministère chargé des sports est une obligation légale » (AFLD, 2022renvoi vers).
La lecture de la carte des acteurs pointe une juxtaposition de services à la fois éloignés les uns des autres et isolés au sein de leur administration d’origine. Les questions du travail de coordination et de l’évaluation de la lutte antidopage sont au cœur de prises de positions et d’évolutions.
Les institutions françaises doivent rendre des comptes et se soumettre à trois instances. Historiquement, le Conseil de l’Europe évalue la France (comme les autres pays) afin de vérifier qu’elle tient ses engagements par rapport à la Convention de 1989. Ceci suppose de renseigner un formulaire34 et d’être audité. Les stratégies pour se soumettre à ces dispositifs, comme celles visant à authentifier la réalité des politiques nationales antidopage, ne sont pas décrites dans la littérature scientifique. Du point de vue de la Convention de l’UNESCO, la France est passée d’une conformité à 100 % en 2013 à une situation de non-conformité deux ans après. Dans la mesure où cette évaluation est fondée sur un questionnaire auto-renseigné, on peut supposer que cet écart peut être imputable à la façon dont il est rempli. Pour éviter que cette charge ne repose que sur une seule institution (voire un seul agent), l’UNESCO préconise la création d’une plateforme de conformité qui rassemblerait l’ensemble des acteurs. Enfin, du point de vue de l’AMA, l’AFLD est restée non conforme pendant plusieurs années ; plus précisément, il restait plusieurs points de non-conformité imputables à l’inconstitutionnalité de la traduction de certains articles du Code mondial antidopage. La pression liée à l’organisation des Jeux olympiques, relayée par des institutions – cf. infra – a conduit les pouvoirs publics à engager le travail politique nécessaire, et par une ordonnance de 2022, l’Agence française est devenue pleinement conforme.
Certaines évaluations sont accessibles ; elles marquent des critiques assez sévères, des réponses, des évolutions, des hésitations.
En 2013, une commission d’enquête parlementaire du Sénat sur « l’efficacité de la lutte contre le dopage » s’est penchée sur la façon d’améliorer la lutte antidopage. Notant dans son rapport que « le dopage traverse toutes les disciplines et à tous les niveaux de performance » (Sénat, 2013renvoi vers), la commission pointe de nombreux dysfonctionnements avant de faire des recommandations. La coordination des différents acteurs, en particulier dans la prévention pose problème et la politique apparaît au rapporteur « à la fois trop peu dynamique et mal ciblée ». Nous y reviendrons. Il est notable que le périmètre du travail parlementaire est assez étendu puisqu’il s’agissait d’intégrer « des pratiquants d’une activité physique qui ne disposent pas de licence dans une fédération, mais qui sont susceptibles d’avoir une pratique dopante néfaste pour la santé et d’entretenir le trafic de produits ». Les jugements sur la situation de la lutte antidopage pointent les dispositifs et leurs articulations mais également les missions assignées et les publics visés.
En 2015, la Cour des comptes publie un rapport assez sévère sur l’organisation de la lutte antidopage dans le sport (Cour des comptes, 2015renvoi vers). Elle distingue trois types d’activités jugées perfectibles. Concernant l’AFLD, elle considère que « L’agence ne différencie pas suffisamment sa stratégie de contrôle pour chacune des trois cibles (le groupe cible, les sportifs d’élite et les autres licenciés), et ses indicateurs de performance sont inadaptés ». La Cour ne discute pas cette répartition, et reconnaît notamment que « pour l’agence, conformément au code du sport, la lutte contre le dopage doit également servir des préoccupations de santé publique », mais recommande « d’établir des stratégies de contrôle plus sélectives ». Le modèle préconisé est celui que retiendra plus tard l’AMA et selon lequel les contrôles doivent être indexés sur une analyse des risques liés aux différents sports et niveaux et sur le renseignement. Par ailleurs, la Cour suggère le rattachement des CIRAD à l’AFLD35 , un effort pour la recherche sur le dopage, et une maîtrise des coûts du laboratoire.
Concernant la prévention, le diagnostic de la Cour des comptes de 2015 s’appuie sur une enquête de la Fédération nationale des observatoires régionaux de santé (FNORS)36 et s’inquiète d’un « véritable courant de tolérance ou d’acceptation du dopage ». Il est demandé des connaissances fiables avec des indicateurs et de revoir la politique de prévention en impliquant différents partenaires : le CNOSF, les AMPD, le ministère, les fédérations (la Cour rappelle que le ministère a les moyens de sanctionner les fédérations qui font preuve de peu d’empressement en matière de prévention du dopage). Nous y reviendrons.
Enfin, la Cour a également suggéré d’accroître la participation à la lutte internationale contre les trafics de produits dopants en améliorant la coordination entre l’AFLD, l’Oclaesp et la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières. La Cour suggère quelques pistes pour améliorer les collaborations effectives.
Dans leurs réponses, les différents protagonistes expriment quelques critiques envers le rapport et s’engagent sur différents points. Les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche soulignent la possibilité de former des intervenants en éducation pour la santé et des intervenants en santé scolaire au thème des conduites dopantes et du dopage dans le cadre du plan gouvernemental de lutte contre les drogues et les conduites addictives 2013-2017. Ils précisent que ces formations de formateurs, qui pourraient mobiliser des médecins des Directions déconcentrées de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS) et des cadres des Agences régionales de santé (ARS), permettront, dans un second temps, de former les acteurs de terrain. Le ministère chargé des Sports, dans sa réponse, souligne l’indépendance de l’AFLD en matière de la politique de contrôle et nuance l’appréciation de la Cour sur l’absence de financement alloué par l’État depuis 2009 à la recherche sur le dopage en rappelant son engagement à contribuer au Fonds de recherche antidopage de l’AMA (un dispositif assez éphémère, mis en place à l’initiative du Comité international olympique et géré par le Comité santé, médecine et recherche de l’AMA).
La Cour des comptes a émis en 2021 un référé qui, en partant des écarts importants dans l’organisation et le fonctionnement de l’AFLD mis à jour par des audits de l’AMA, avance une série de recommandations s’ordonnant autour de trois orientations (Cour des comptes, 2021renvoi vers) : i) améliorer la compétitivité du laboratoire national qui coûte trop cher (il est question de prix en hausse de 11 % quand les prix du marché baissent) et les prévisions produites apparaissent très optimistes pour la juridiction financière ; ii) mieux cibler leurs actions de contrôle et de prévention en les concentrant sur les sportifs de haut niveau, et donc moins contrôler les sportifs amateurs37  ; et iii) rendre plus efficace la lutte antidopage en facilitant les échanges d’informations et en étendant les pouvoirs d’enquête autonomes de l’Agence.
Les réponses des institutions critiquées pointent l’indépendance de l’Agence en reconnaissant la nécessité de se mettre en conformité. Avec l’échéance des Jeux olympiques de 2024, des ordonnances permettront d’enjamber les écueils constitutionnels et de transférer pratiquement toutes les compétences à l’AFLD.
On peut lire l’évolution de la lutte antidopage en France et les ajustements réalisés sous la pression des institutions internationales (essentiellement celle de l’AMA) d’une part et de la Cour des comptes et la représentation nationale d’autre part, comme l’histoire d’un transfert de modèle. On est passé initialement d’une volonté de l’État de s’engager fortement au motif que l’organisation du sport est pensée comme une mission de service public, inscrite dans le Code du sport, qui structure (entre autres) la lutte contre le dopage laquelle se fonde également sur une politique de santé publique. C’était le ministère chargé des Sports qui en était le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre. En déléguant progressivement des compétences au CNLD, puis au CPLD puis à l’AFLD (et ce à plusieurs niveaux), c’est cette autorité publique indépendante, qui doit rendre des comptes à l’AMA, qui assure l’intégralité de ces missions. Les activités liées à l’organisation du contrôle et aux procédures disciplinaires posent peu de problèmes sur les sportifs du groupe cible et sur l’élite. La question du contrôle des amateurs et celles liées à l’éducation et à la prévention génèrent beaucoup plus de tensions.

Focus sur un débat actuel : la prévention et l’éducation
au cœur de querelles

Prévention, sensibilisation ou éducation ? Les acteurs semblent s’entendre et ne pas s’entendre… ou s’entendre sur leurs mésententes voire sur leurs malentendus. Il convient sans doute de clarifier la nature de l’activité avant de comprendre les points de vue défendus dans le corpus documentaire. Le ministère chargé des Sports a développé un ensemble de plans nationaux de prévention du dopage et des conduites dopantes38 . Au cours des trois plans, il a été décidé que le ministère, avec des parties prenantes (l’AFLD, les fédérations, les AMPD, l’Oclaesp, le ministère de l’Éducation nationale…) développent des actions. Certaines ont abouti, d’autres ont été abandonnées, d’autres encore ont été mises en place avant d’être obsolètes, d’autres sont toujours en attente. Listons quelques-unes d’entre elles issues des trois plans :
• Mobiliser le CSA (aujourd’hui l’ARCOM) pour parler du dopage et de la prévention ;
• Sensibiliser les usagers des clubs et salles de remise en forme ;
• Proposer une charte d’engagement contre le dopage à des fédérations et aux salles de remise en forme ;
• Soutenir les fédérations via les conventions d’objectifs ;
• Soutenir les demandes de projet de prévention via le Centre national pour le développement du sport (CNDS) au moyen de subventions ;
• Recenser, évaluer et créer des outils de prévention ;
• Créer un outil institutionnel de prévention ;
• Fournir des guides pour les acteurs du monde sportif ;
• Piloter les AMPD ;
• Élargir la norme AFNOR ;
• Faciliter les échanges de renseignements sur la lutte contre le trafic de produits dopants ;
• Développer des collaborations avec les industries pharmaceutiques.
Cette liste montre une volonté de mobiliser des acteurs hétérogènes dans la perspective d’une prévention primaire, secondaire et tertiaire. La question de la santé est centrale et les efforts portent sur la coordination des acteurs – compétence explicitement mentionnée dans la loi Lamour (2006). Les mots « prévention » et « sensibilisation » sont utilisés, mais ce dernier est à entendre dans le sens d’une prévention primaire. On peut noter que dans cette liste, il n’est pas fait mention d’une action incluant l’éducation. Par ailleurs, les contenus des messages sont au centre de débats qui se cristallisent lors de l’évaluation des outils de prévention ; celle-ci se déroulent par l’intermédiaire de rapports présentés à des comités de pilotage (COPIL) mis en place pour accompagner ces processus. Un premier rapport, dit rapport Lenfant du nom de son auteur, commandé par le CPLD n’a pas été officiellement publié en raison de tension entre les protagonistes (Trabal et coll., 2022renvoi vers). Le rapport Dufaut39 , élaboré dans le cadre de l’examen du projet de loi Lamour, reprend quelques éléments critiques sur les outils de prévention40 du rapport Lenfant en soulignant que « ces instruments avaient pour la plupart manqué leur cible, faute d’une diffusion appropriée et d’un manque de coordination ». Le ministère chargé des Sports prend en charge l’évaluation des outils en sollicitant les universitaires de Nanterre (Trabal et coll., 2008renvoi vers), puis le Pr Parquet de l’Institut de recherche du bien-être, de la médecine et du sport santé (IRBMS), puis le Comité d’accompagnement, d’évaluation et de validation des outils de prévention du dopage (CAEVOPD) à partir de 2012. Les contenus portent tout à la fois sur les risques pour la santé, « l’argument éthique », « les valeurs du sport » ainsi que des éléments sur la réglementation antidopage. Les disputes se nourrissent de ces messages contradictoires qui renvoient à la fois à des cibles à privilégier ainsi qu’à leur qualification. Indirectement, ce sont les territoires de compétence des institutions qui produisent les outils – et qui, via le COPIL – participent à leur évaluation laquelle alimente des tensions. Trabal et Zubizarreta (2020arenvoi vers) résument dans un tableau les jeux de qualification de la cible en référence avec les messages et les appuis normatifs qui les portent (tableau 12.I).

Tableau Tableau 12.I Objectifs, messages et appuis normatifs des acteurs de la prévention du dopage en France (d’après Trabal et Zubizarreta, 2020arenvoi vers ; Trabal et coll., 2022renvoi vers)

Qualification de la cible
Risque à prévenir
Identification du risque
Logique d’action
Appui normatif
Compétiteur
Contrôle positif
Contrôle antidopage
Information sur le cadre juridique
Code mondial antidopage
Licencié
Épreuve non équitable
Triche
Éducation par les valeurs
Éthique Fair-play
Sportif
Pathologie Maladie
Symptôme
Alerte sanitaire
Médecine
Patient
Conduite dopante
Addiction Consommation
Alerte sanitaire
Addictologie Psychologie Comportementalisme
Citoyen
Consommation de médicament inutile
Épidémiologie sociale
Éducation à la santé
Charte d’Ottawa
On peut considérer que ces débats, en dehors des enjeux institutionnels, se focalisent sur deux pôles associés aux deux valences de la lutte antidopage : l’équité des épreuves sportives et la santé. Cette opposition se concentre sur deux acteurs, respectivement l’AFLD et les AMPD. Indirectement, cela recoupe une partition des cibles en deux groupes : les sportifs de haut niveau et un plus grand public. Pour le premier, la priorité est de les informer sur les règles antidopage. Pour le second, il s’agit de fournir des informations sur les conséquences sanitaires du dopage. Le terme éducation est du même coup utilisé dans deux contextes différents. Au sens de l’AMA, il s’agit de l’éducation à un « sport propre » via la plateforme d’éducation et d’apprentissage antidopage ADEL (Anti-Doping Education and Learning), l’outil créé en référence avec le SIE (AMA, 2021renvoi vers). Il s’agit d’une approche marquée par l’éthique protestante. De l’autre, l’appui normatif est la Charte d’Ottawa défendant une éducation à la santé.
La polarisation entre ces deux approches est connue par l’ensemble des protagonistes. Le rapport sénatorial précédemment cité relève que Michel Rieu, ancien conseiller scientifique de l’AFLD, a parlé de « rupture calamiteuse entre les antennes médicales de lutte contre le dopage et l’AFLD »41 . Un Président de l’AFLD, Pierre Bordry, souligne que « le plus gênant réside dans le fait que l’AFLD perd les antennes médicales au profit du ministère, qui ne les a pas développées, ainsi qu’un certain nombre de moyens en matière de recherche et de prévention »42 . On peut lire cet énoncé en pointant la volonté de l’AFLD de piloter exclusivement la prévention (on ne parle pas encore d’éducation), ce qui peut être interprété comme une attaque territoriale contre le ministère qui en a la charge (alors qu’historiquement elles dépendaient du CPLD43 ). On notera la critique explicite envers l’institution accusée de ne pas développer cette activité. La Commission parlementaire retiendra cette option en proposant de « confier à l’AFLD la compétence en matière de prévention du dopage, en la chargeant de la coordination des politiques régionales, de l’animation des AMPD via son correspondant interrégional et de la gestion du numéro vert » (proposition 19). Du côté des AMPD, on dénonce le manque de moyens liés au financement44 et la fragilité des structures indexées sur les politiques régionales. Il est pointé « l’absence de pilotage stratégique par le ministère des Sports ». Leur porte-parole soutient « qu’il n’y a plus de pilotage national effectif : nous n’avons pas eu de réunion avec notre ministère de tutelle depuis deux ans ! »45 . L’ensemble des dysfonctionnements pointés par le rapport conduira à l’intervention de la Ministre qui saisira l’Inspection générale de la jeunesse et des sports, laquelle rendra un rapport tout aussi accablant (IGJS, 2014renvoi vers). Et d’insister sur la nécessité d’un pilotage :
« Il revient au ministère chargé des Sports (Direction des sports) d’assurer le pilotage des AMPD, la prévention du dopage relevant de ses prérogatives et s’inscrivant dans le champ de la santé du sportif et de l’éthique. La prévention doit s’attacher à concilier le principe de la protection du sportif et celui de l’accompagnement pour l’aider. Elle s’articule avec le volet disciplinaire de la lutte contre le dopage notamment en termes de relais lors de la prise en charge et du suivi de sportifs ayant été sanctionnés46 , mais ne peut être confondue ».
Le rapport note que les approches préventives en France peuvent être considérées sous trois angles (la santé du sportif, l’explication des raisons qui fondent la réglementation et des objectifs qu’elle vise, et les déterminants comportementaux), mais que ceux-ci sont insuffisamment confrontés et enrichis, portés de façon inégale et sans articulation entre les acteurs concernés.
La dénonciation par les AMPD de l’absence de pilotage perdure et l’introduction du SIE et la politique qui donne à l’AFLD compétence en matière de prévention sont vivement critiquées. On trouve, dans leur bulletin national (AMPD, 2021renvoi vers) :
« Du point de vue des AMPD qui œuvrent avec ténacité depuis plus 20 ans pour la mise en place d’une véritable prévention auprès des sportifs, cette décision suscite à la fois de l’incompréhension et des inquiétudes. Incompréhension car le plan de prévention du dopage récemment élaboré par les services du ministère chargé des Sports a été récemment publié47 . Or à l’évidence, les objectifs du SIE ne sont pas à la hauteur du plan de prévention national. Incompréhension également quand on constate que l’organisation de la « prévention du dopage » est confiée à une agence dont le cœur de métier est la répression du dopage. Le mouvement sportif et les institutions en charge de la lutte contre le dopage justifient l’escalade des mesures réglementaires depuis plus de 50 ans au motif que le dopage serait aussi un problème de santé publique (le dopage sportif est-il un fléau sanitaire comme l’est l’usage de l’alcool ou du tabac par exemple ?). Si c’est le cas, pourquoi ne se donnent-elles pas les moyens d’une prévention efficace basée sur les connaissances actuelles en matière de promotion de la santé ? Même si l’information, la sensibilisation et l’éducation des sportifs vis-à-vis de la réglementation et de son respect est nécessaire, elles ne sont pas pour autant suffisantes pour modifier les comportements de consommation, surtout lorsqu’elles sont délivrées de façon injonctive ».
L’audition par le groupe d’experts, de la représentante de l’ANAMPréDo (association qui regroupent les AMPD) confirmera un malaise. De la position forte énoncée précédemment à l’éditorial de la dernière livraison du bulletin de l’association (AMPD, 2022renvoi vers), Sandra Winter auteur par ailleurs d’une thèse sur les AMPD (Winter, 2013renvoi vers), décrit une situation difficile en soulignant de nombreuses démissions des responsables d’antennes et de structures qui peu à peu ferment.
L’arbitrage de cette querelle repose implicitement sur les acteurs impliqués. L’absence de pilotage des AMPD par le ministère chargé des Sports et les critiques dont elles font par ailleurs l’objet, conduisent les personnels travaillant dans ces antennes à gérer ou composer avec des injonctions et propositions opposées, voire à démissionner.
En 2025, le ministère chargé des Sports souhaite préciser « la déclinaison territoriale de la prévention du dopage et des conduites dopantes » en indiquant les publics cibles, les objectifs de prévention et les acteurs (MENESR, 2025renvoi vers). La publication de ce document pointe la difficulté à stabiliser une description de la lutte antidopage puisqu’elle évolue beaucoup et rapidement. Ce bulletin s’inscrit dans la série de positionnements visant à fixer le périmètre d’action de l’AFLD (en fait largement défini par le SIE), du ministère, plus précisément de ses services déconcentrés et des AMPD dont la place dans l’organisation de la lutte antidopage nationale est soumise à de nombreuses critiques.
En ce qui concerne les fédérations, elles sont désormais tenues d’établir un plan de prévention fédéral (qui revient à identifier les publics cibles, les ressources disponibles ou à mobiliser, les moyens mis en place ou à développer et les actions à déployer). Ce plan doit s’inscrire dans le cadre du programme d’éducation défini par l’Agence lequel est indexé au SIE de l’AMA qui définit des publics « prioritaires »48 (le haut niveau, en particulier les athlètes internationaux) et des publics « identifiés » (les sportifs licenciés). Du point de vue des contenus, il convient « prioritairement » de s’inscrire dans une éducation au sport propre, au sens du SIE. La question de la part à accorder à l’éducation à la santé ou plus largement au développement des compétences psychosociales qui pourraient détourner les jeunes des pratiques dopantes – ce qui caractérise l’approche des AMPD – reste à l’appréciation des personnels. Les antennes sollicitent des interventions sur ces thèmes dans les fédérations mais peinent à être entendues.
Les autres instances qui pourraient s’intéresser à des interventions sur le dopage doivent composer avec l’offre disponible ou avec des propositions des acteurs de la prévention. Un club, un établissement scolaire, ou une association en lien avec des questions sportives qui solliciterait un intervenant peut disposer de prestations très différentes selon que la demande serait adressée à l’AFLD, à un service déconcentré du ministère (par exemple, les DRAJES49 voire les ARS), à un CDOS ou un CROS, à une AMPD ou à un collectif ou réseau d’acteurs comme il en existe dans quelques régions et qui s’efforce de définir et proposer une offre adaptée à un besoin pas forcément identifié.
En d’autres termes, si tous les protagonistes s’accordent sur la nécessité de faire de la prévention, il existe en France de vives tensions sur sa définition et sur le poids respectif à accorder aux dimensions sanitaire et éthique (pris généralement sous l’acception de l’honnêteté des épreuves sportives). Malgré une volonté de coordination, de pilotage, et de planification, les réalités de la prévention héritent de querelles et de contradictions de politiques nationales.

Opinions, limitations, et efficacité des politiques antidopage

Consensuelles lorsqu’il s’agit de mobiliser pour « lutter » contre le dopage, les politiques antidopage génèrent des opinions variées et de nombreux travaux dans le corpus documentaire analysé sont très critiques. Nous proposons une classification des positions et des arguments.

Critiques et accusations

Une tradition, identifiée sous le label de « théorie critique du sport », fait du dopage une conséquence des sociétés néolibérales et des idéologies qu’elles véhiculent. Le dopage ne serait donc pas une déviance de quelques-uns, qui mettraient à mal l’idéal sportif, mais une pratique intrinsèquement inscrite dans les excès pathologiques du sport. Dans ces conditions, les institutions sportives ne seraient ni dépassées, ni complices du dopage en raison de leur incapacité à réguler le dopage, mais elles en seraient les responsables comme le suggère le titre de l’article d’Escriva (2015renvoi vers) : « Le dopage comme production de la démesure de l’institution sportive ». Une des limites de ce type d’analyse tient dans le fait qu’elles s’affranchissent de toute tentative de descriptions fines des dispositifs et de leurs effets.
Il existe d’autres analyses critiques fondées sur une étude des dysfonctionnements identifiés par des séries de cas. Parfois, il s’agit d’une posture auto-évaluative visant à proposer « une évolution plus qu’une révolution » comme le suggèrent Pitsiladis et coll. (2017renvoi vers) : il s’agit toutefois d’une critique qui semble peu sévère dans un objectif de développement d’une approche plus holistique.
La critique est plus lourde quand elle porte sur l’élaboration des politiques antidopage. Par exemple, Teetzel (2022renvoi vers) dénonce l’oubli de la question du genre entretenant les stéréotypes et les attentes hétéronormatives liées au dopage à l’origine d’un malentendu sur le chevauchement entre le contrôle du sexe et le contrôle du dopage, ce qui a des implications pour l’éligibilité des athlètes intersexes et transsexuels. Il peut s’agir d’accusations plus directes : avec le rapport McLaren sur l’affaire russe, l’AMA aurait sapé la confiance dans le processus décisionnel concernant l’application de son Code selon Girginov et Parry (2018renvoi vers). Les auteurs parlent d’un non-respect du droit, pointent des insuffisances de l’Agence et soulignent que la fin ne peut justifier les moyens. Houlihan (2015renvoi vers) accuse quant à lui les fédérations internationales tout comme certains gouvernements d’être trop peu impliqués ; il s’indigne par ailleurs de la faiblesse des budgets de l’antidopage en comparaison de ce que gagnent les stars du sport.
Parfois, les accusations ne portent pas sur des entités mais sur des idéologies. C’est le cas de Hanstad et Waddington (2009renvoi vers) qui dénoncent une forme d’hypocrisie : « Si les instances dirigeantes souhaitaient réellement protéger la santé des sportifs, n’introduiraient-elles pas une disposition interdisant à un compétiteur de concourir alors qu’il est blessé ? », interrogent-ils. Müller (2017renvoi vers) parle aussi d’idéologie et s’en prend à l’AMA lorsqu’elle demande de l’indépendance à ses partenaires qu’elle ne s’appliquerait pas à elle-même. Selon l’auteur, le régulateur mondial serait trop proche des fédérations internationales.

Évaluations et critiques des évaluations

Certaines critiques portent sur le déficit d’évaluation des politiques antidopage et des auteurs proposent de convoquer des scientifiques ou des évaluateurs objectifs. Cisyk et Courty (2021renvoi vers), par exemple, s’étonnent de l’absence d’évaluation ex post des politiques antidopage comme on en trouve dans d’autres secteurs et plaident pour des critères et une analyse rigoureuse des politiques. Cela suppose de s’appuyer sur une métrique ce qui conduit les auteurs à discuter les méthodes pour recenser les moyens à disposition. Après avoir livré quelques chiffres sur la prévalence, ils mobilisent Berry (2008) pour affirmer qu’il n’est pas possible de conclure qu’un athlète est coupable de dopage lorsque son test est positif et convoquent également Pitsch (2009) qui soutient également que des méthodes de test imparfaites basées sur la logique bayésienne conduisent « à une importante remise en question éthique des politiques antidopage ». Et de s’interroger sur d’autres modes d’obtention des données. Ils livrent une courbe intéressante qui montre l’influence de l’âge sur l’aveu du dopage (cela intervient surtout après 40 ans mais cela ne croît pas de façon linéaire). Mais c’est surtout De Hon (2016renvoi vers) qui pose la question de l’efficacité des politiques antidopage actuelles dans sa thèse de doctorat, un travail exhaustif et assez critique envers l’AMA qui invite à « trouver le bon équilibre ». Il reproche au régulateur mondial de ne communiquer que sur les résultats anormaux ce qui nuit à la construction d’indicateurs pour évaluer l’efficacité de la lutte antidopage. De même, l’auteur rappelle l’existence de programmes de collecte de sang depuis de nombreuses années et souligne que l’utilisation de ces données, en particulier des biomarqueurs, fournirait des informations supplémentaires sur la prévalence. Il en est de même pour les tests rétrospectifs. Il dénonce par ailleurs l’absence de communication qu’il attribue à « une peur de la transparence ». Enfin, il regrette la faible interdisciplinarité des études alors que, selon lui, la coopération entre mathématiciens, statisticiens, physiologistes, biomécaniciens serait assurément heuristique. L’analyse assez précise permet à l’auteur de faire une série de propositions présentées comme « équilibrées » :
• il conviendrait de changer de paradigme et organiser les contrôles en renonçant à l’idée selon laquelle tous les athlètes devraient être testés sur tous les produits. Cette idée, qui vise à améliorer l’efficience de la lutte antidopage, revient à limiter la volonté d’une harmonisation qui souvent prend la forme d’une uniformisation. D’une façon plus générale, il plaide pour réduire la prétention de la lutte antidopage ;
• il appelle également à une plus grande transparence concernant la Liste des interdictions de l’AMA et exhorte l’Agence à expliquer et justifier ses choix d’inscription de substances et méthodes sur cette liste, une critique que l’on retrouve dans plusieurs articles du corpus ;
• il appelle par ailleurs à une réelle consultation des athlètes pour fixer des règles contraignantes comme la localisation, rejoignant en cela d’autres auteurs qui soulignent que l’exclusion des sportifs des processus de décision de règles supposées les protéger ne favorise pas le respect des réglementations ;
• il reprend également d’autres critiques selon lesquelles la lutte antidopage générerait des pratiques problématiques : surconsommation de compléments alimentaires, usage de produits masquants… Il suggère ainsi de prendre en compte l’impact de la lutte antidopage sur les pratiques ;
• enfin, il suggère d’accorder une plus grande attention aux amateurs de fitness non organisés qui utilisent des substances et/ou des méthodes qualifiées de « dopage » dans les compétitions d’élite.
On perçoit que l’analyse et les propositions de l’auteur reviennent à prendre acte de critiques que l’on retrouve dans le corpus, à bousculer la politique de l’AMA sans pour autant à appeler à une révolution comme suggérée dans certains articles.
La question des indicateurs est en effet souvent discutée. Gray (2019renvoi vers) souligne que l’AMA et l’UNESCO utilisent principalement le nombre de ratifications par les États de la convention antidopage de l’UNESCO et les résultats de la mise en œuvre comme indicateurs de succès. Mais sont-ils pour autant pertinents ? L’auteur analyse la littérature sur la conformité et réalise une série d’entretiens pour décrire le travail nécessaire pour rester conforme et souligne les effets d’une implémentation « top-down », l’importance des variations culturelles, le poids des contraintes budgétaires (en repérant notamment combien elles pèsent sur différents pays). En référence avec d’autres agences onusiennes, elle livre quelques conseils à l’AMA et à l’UNESCO pour favoriser la conformité : le renforcement de l’autorité via le pouvoir d’administrer des sanctions, l’amélioration du monitoring et le rapprochement de partenaires privés. Si Gray propose d’appréhender la situation de la lutte antidopage avec des modèles qui interrogent les théories de l’implémentation et de la conformité, Houlihan et Hanstad (2018renvoi vers) suggèrent également de penser les instances régulatrices du dopage comme des organisations internationales. Notant que le dossier est marqué par une critique de tous contre tous, ils proposent de mobiliser une théorie des relations internationales pour distinguer les facteurs internes ou structurels et les facteurs contextuels qui affectent l’efficacité des organisations internationales. La notion du régime d’intégration leur semble heuristique : elle fait référence à la mesure dans laquelle l’organisation est reconnue comme étant au cœur du régime politique. Les auteurs soulignent que des grosses fédérations cherchent à défendre leurs spécificités et que la cohésion des valeurs est limitée à une petite arène. La composition du personnel de l’AMA, de ses comités, conseils décisionnels et consultatifs est très déséquilibrée : l’Amérique du Nord et l’Europe sont surreprésentées. Ils interrogent par ailleurs le statut de quelques mises en cause et caractéristiques de l’organisation : l’AMA serait contrôlée par le sport, attaquée – voire lâchée – par le CIO et les fédérations internationales, prise dans un cycle que l’on retrouve dans les organisations internationales selon lequel l’euphorie et la volonté de s’engager dans la cause (ici la lutte contre le dopage) perdent en intensité (mais les scandales parviennent à remobiliser), le prix du contentieux est trop élevé (en 2007, l’AMA a dépensé environ 1,7 million de dollars américains – environ 7 % du budget annuel de l’Agence – pour contester l’appel d’un athlète, Floyd Landis, devant le TAS contre son interdiction par l’USADA pour dopage lors du Tour de France 2006). Ils rassemblent leurs analyses dans un tableau éclairant (tableau 12.II).
Le corpus présente quelques autres textes, visant à défendre des évaluations alternatives, fondées sur des approches scientifiques diverses, pour objectiver la critique en mobilisant d’autres ressources. Mais ces papiers sont presque toujours prescriptifs (voire normatifs). On notera un texte qui prend les évaluations construites par les protagonistes comme objet. Trabal et Le Noé (2019renvoi vers) décrivent le télescopage des techniques d’évaluation globale avec la logique de l’honneur national. Des techniques managériales d’évaluation comparative, désignées sous le nom de benchmarking, le niveau des actions entreprises par rapport à une norme visant à engendrer une réaction de rattrapage et l’analyse des « bonnes pratiques » des autres protagonistes participent, selon les auteurs, davantage au développement d’une logique concurrentielle qu’à des formes de collaborations entre « partenaires » pour reprendre le lexique de l’AMA.

Tableau Tableau 12.II Résumé des performances et de l’efficacité de l’AMA (d’après Houlihan et Hanstad, 2018renvoi vers)

Facteurs internes ou structurels
Compétences formelles accordées à l’organisation
Le transfert des responsabilités s’est déroulé plus facilement que le transfert d’autorité ou la volonté de respecter l’autonomie de l’AMA.
Clarté, stabilité et réalisme de la mission de l’AMA
Ambiguïté continue quant à savoir si le but principal est réglementaire ou de fournir un ensemble de services
Degré d’intégration et d’exclusivité du régime
Degré élevé d’exclusivité, le degré d’intégration reste superficiel dans la plupart des fédérations internationales et des pays.
Cohésion organisationnelle
Niveau élevé de cohésion parmi le personnel (moins parmi les membres du Conseil), mais peut-être au détriment de la représentation mondiale
Conception organisationnelle
Niveau élevé de flexibilité et d’adaptabilité à un environnement dynamique
Disponibilité et caractère des ressources
Très limité, en particulier les finances
Implication et soutien des parties prenantes
Implication modeste et niveaux de soutien très variables
Facteurs contextuels
Développements scientifiques
Environnement de plus en plus difficile, mais l’AMA a démontré une capacité à suivre la plupart des développements.
Développements économiques
L’obtention de ressources adéquates est une préoccupation constante et de plus en plus problématique pour l’Agence.
Saillance de l’enjeu
Le recours aux scandales pour maintenir le soutien politique et public s’est avéré raisonnablement efficace, mais il existe un risque de lassitude.

Interroger la critique : études de la perception de la légitimité

Gebert et coll. (2019renvoi vers) donnent la parole à des athlètes et entraîneurs suisses qui considèrent que le risque de se faire prendre pour dopage en Suisse est élevé, ce qui est dissuasif. Interrogés sur l’importance de diverses mesures pour la réglementation future du dopage, une très grande majorité des répondants plaide en faveur d’une interdiction stricte du dopage. Mais, ils considèrent que l’efficacité de la lutte antidopage varie considérablement à travers le monde. Henning et Dimeo (2018renvoi vers) portent également attention à ces variations en comparant la lutte contre le dopage et celle contre les drogues. Ils discutent de la légitimité de la politique antidopage envers les amateurs et soutiennent que celle-ci n’a pas appris de la lutte contre les drogues et reproduit les mêmes erreurs. Plutôt que de ne penser qu’une seule approche – la criminalisation – laquelle s’appliquerait également à des amateurs, il conviendrait, selon les auteurs, d’envisager une politique de réduction des dommages.
La question de la légitimité se pose également comme un préalable pour la lutte antidopage. C’est la position de Barkoukis et coll. (2022renvoi vers) qui défendent l’idée d’une éducation à la légitimité pour mieux soutenir la lutte antidopage. Efverstrom et coll. (2016renvoi vers) partagent ces préoccupations en s’intéressant à la perception de la légitimité des règles. Leurs enquêtes portant sur 261 sportifs d’élite évoluant dans 51 pays et 4 fédérations internationales différents montrent que les athlètes s’interrogent sur la manière dont les règles et les principes sont appliqués dans la pratique, et se préoccupent par ailleurs du manque de protection des données et de l’absence de protection de la vie privée. Cela leur apparaît comme d’autant plus problématique que les sportifs sont mis à l’écart du processus de décision (rejoignant en cela De Hon, 2016renvoi vers). Et de rappeler que « le pouvoir sans la reconnaissance de la légitimité est dépendant du rapport de force dans la coercition ». Woolway et coll. (2020renvoi vers) recensent quant à eux 39 études sur la question – qui revient à croiser les propos de 15 434 participants. Ceux-ci accepteraient ces règles contraignantes car elles sont peut-être appropriées, mais s’inquiètent de savoir si elles sont « juste ». La tension entre « fair » et « appropriate » renvoie au couple « justice » et « justesse » développée en sociologie du travail50 . Blank et coll. (2021renvoi vers) lient la perception de la légitimité à la perception de la sanction, alors que Qvarfordt et coll. (2021renvoi vers) travaillent le lien avec les modèles de la persuasion.
L’une des limites de ces études tient d’une part dans le fait qu’il semble y avoir une confusion entre perception et représentation. Des questions visant à obtenir le degré d’accord avec des énoncés comme « je pense que le système de localisation est important pour identifier les sportifs dopés » ou « je pense que les organisations antidopage interfèrent beaucoup dans la vie privée »51 superposent des niveaux d’appréciation, ce qui ne permet pas de saisir les pratiques des sportifs. L’intérêt d’une sociologie de l’action comme celle proposée par Aubel et Ohl (2016renvoi vers) qui s’intéressent à la critique de la légitimité dans le travail et qui suppose de « penser le dopage dans le sport comme le dopage dans le travail ordinaire » consiste à repérer comment se lient dans les pratiques quotidiennes les axiologies et les jugements ancrés dans les situations. Dans cette perspective, la mobilisation des Legal Consciousness Studies52 permet d’analyser comment le rapport à la règle peut évoluer en fonction de l’expérience de la coercition qu’elle génère (Trabal, 2020renvoi vers ; Trabal et coll., 2022renvoi vers).
Cette approche, illustrée dans le tableau 12.III, permet de comprendre comment un sportif peut accorder une légitimité aux règles antidopage tant qu’il n’est pas directement concerné (face au droit), changer ses opinions et ses pratiques lorsqu’il intègre par exemple le groupe cible (avec le droit), voire les penser comme des obstacles (éventuellement à surmonter) s’il a manqué un premier contrôle antidopage (« no show »), synonyme de menace pour sa carrière (contre le droit)53 .

Tableau Tableau 12.III Les trois formes de consciences du droit selon Ewick et Silbey (1998renvoi vers) (reproduit et traduit par Pélisse, 2009renvoi vers)

 
Face au droit
Avec le droit
Contre le droit
Normativité
Impartialité, objectivité de la loi et du droit
Légitimité partielle du droit, recherche de son propre intérêt
Pouvoir du droit, « la force fait le droit » (might makes right)
Contraintes
Liées aux structures organisationnelles
Contingentes, closes (par une décision, un verdict)
Visibles institutionnellement
Capacité
Donnée par les règles, l’organisation formelle
Liée à des ressources individuelles, expériences, habileté
Insérée dans les structures sociales (rôles, règles, hiérarchie)
Temps/Espace
Séparé de la vie de tous les jours
Simultané à la vie de tous les jours
Colonisant le temps/l’espace de la vie de tous les jours
Archétype
Bureaucratie
Jeux
Débrouillardise

Les quatre dimensions de la légalité présentées ci-dessus sont : la normativité (les bases morales de la légalité), la contrainte (qui détermine l’action), la capacité (à produire des effets), et sa localisation dans le temps et l’espace.

Critique interne : quand les chercheurs parlent de leur place dans la lutte antidopage

Quelques textes, plus réflexifs, prennent le statut et les conditions de la recherche sur le dopage comme objet.
Quatre d’entre eux sont normatifs et s’attachent à défendre des positions. C’est le cas de l’article de Pielke, Jr. et Boye (2019renvoi vers) selon lesquels la réglementation antidopage de l’AMA est parfois arbitraire et, trop souvent, ne repose pas sur une base solide de preuves. Le système actuel mettrait à mal l’intégrité scientifique et les deux auteurs examinent quatre domaines dans lesquels il existerait des problèmes : la prévalence du dopage, les avantages en termes de performance et les risques pour la santé, les erreurs et les incohérences dans les accusations, et l’évaluation des mesures antidopage. Le constat est assez sévère, car les cas soulevés qui pointent une série de dysfonctionnements ne seraient pas isolés mais relèveraient d’un défaut systémique qui ne peut être corrigé que par une exigence de transparence. Pour leur part, Hanstad et Waddington (2009renvoi vers) soulèvent des questions précédemment examinées (les effets d’une « idéologie » sport-santé qui disqualifieraient d’autres approches pour lutter contre le dopage) et soutiennent que les instances antidopage ont largement et trop longtemps oublié les sciences humaines et sociales. Viret (2020renvoi vers) partage cette dernière analyse et argumente pour défendre l’interdisciplinarité laquelle serait capable d’améliorer sensiblement la lutte antidopage. Ce point de vue n’est pas pleinement partagé par des sociologues des sciences54 qui considèrent l’interdisciplinarité comme un « mot d’ordre »55 et sa revendication comme une volonté de structuration d’une identité professionnelle56 . Boye et coll. (2017renvoi vers) attaquent la fiabilité des laboratoires en discutant deux cas. Celui d’Erik Tysse, un marcheur norvégien (pris au CERA57 – un dérivé de l’EPO) serait marqué par un manque de rigueur du laboratoire de Rome selon les auteurs (qui défendent le sportif). Lorsqu’ils demandent les données scientifiques, l’AMA refuse au nom du code de l’éthique sans pour autant fournir le document qui « interdirait aux scientifiques des laboratoires accrédités par l’AMA de discuter de leurs travaux avec la communauté scientifique ». Rappelant les mails envoyés par des lanceurs d’alerte concernant le laboratoire russe, lesquels n’ont pas été pris en compte, les auteurs de l’article affirment que l’AMA soutient des laboratoires problématiques ce qui, selon eux, jette un sérieux doute sur les relations de l’Agence à l’intégrité scientifique.
D’un point de vue moins normatif, il convient de mentionner deux textes qui déplacent la question de la recherche sur le dopage. Devriendt et coll. (2020renvoi vers) examinent les difficultés à surmonter les « comités d’éthique » pour faire de la recherche sur la lutte antidopage. Dans un autre texte, les mêmes auteurs confrontent le cadre du Standard international pour les laboratoires58 et la Déclaration d’Helsinki59 à laquelle il fait référence comme cadre d’orientation pour la recherche antidopage (Sanchini et coll., 2020renvoi vers). Et de souligner que, dans la mesure où la recherche antidopage diffère structurellement de la recherche sur des sujets humains telle qu’elle est considérée par la Déclaration d’Helsinki, l’applicabilité de cette dernière n’est pas garantie.

Critique d’expérimentations et de dispositifs alternatifs

Plusieurs expérimentations de dispositifs font l’objet d’évaluations critiques.
Il s’agit notamment du programme antidopage du NCAA (National Collegiate Athletic Association), qui concerne quelque 1 100 collèges et universités en impliquant 446 000 athlètes. Skinner et coll. (2017renvoi vers) examinent le dispositif pour en évaluer l’efficacité. Celle-ci serait très limitée : les taux de tests positifs sont très faibles et peu crédibles si on les rapporte à d’autres investigations. De même, Van de Ven et Mulrooney (2018renvoi vers) expriment des réserves sur l’antidopage aux États-Unis, où un test coûte environ 100 dollars60 , en indiquant que par exemple au Texas seulement 9 cas sur 19 000 tests ont été déclarés positifs. Bahrke (2015renvoi vers) calcule aussi ces ratios entre le nombre de tests réalisés et le nombre de cas positifs. Ses conclusions, tout en reconnaissant l’intérêt d’estimer la prévalence, soulignent surtout les risques juridiques de ce type d’entreprise d’évaluation ; ce qui confirme Van de Ven et Mulrooney qui rappellent qu’en cas d’un contrôle positif, les utilisateurs de salles de gym en Belgique pourraient être soumis à des amendes s’élevant en moyenne de 1 000 à 2 000 € et potentiellement jusqu’à 25 000 € ; le texte ne fournit pas d’éléments permettant de savoir si les recettes liées aux sanctions permettent ou non de financer le coût du dispositif.
Dans cette logique, le système danois est original et, à ce titre, il a fait l’objet d’une analyse fouillée par Christiansen (2011renvoi vers), après cinq ans de mise en place. Les salles de sport ou de fitness sont invitées à débourser 1 600 € par an pour afficher un smiley souriant avec la mention : « nous testons en collaboration avec Anti Doping Danemark ». Les autres salles doivent afficher un smiley boudeur « nous ne testons pas avec Anti Doping Danemark ». L’auteur note que près de 50 % des salles ont participé en 2010 (230/459), ce qui concerne 80 % de la population des 550 000 utilisateurs des salles que compte le pays. Il rappelle que ces « tests »61 doivent suivre les standards pour les organisations sportives et donc s’appuyer sur des définitions de l’AMA. Les sanctions sont assez lourdes puisque le « positif » est exclu pendant deux ans de cette salle mais aussi de toutes les autres salles et, comme pour les sportifs de haut niveau, le refus de se soumettre à un contrôle équivaut à un contrôle positif. Christiansen est très réservé sur ce dispositif qui pose, selon lui, quatre problèmes. D’une part si l’argument soutenant cette action est sanitaire, la sanction lui apparaît contre-productive. En effet, la suspension du contrevenant le conduit à une interdiction stricte de participer à des sports organisés (il ne peut par exemple s’inscrire dans un club de badminton), ce qui s’oppose à la promotion de la santé par le sport. D’autre part, ce même argument sanitaire est très discutable si on considère les salles non testées. On peut supposer certes que ce ne sont pas des endroits où on prend systématiquement des produits, mais on peut potentiellement y rencontrer des vendeurs. L’auteur ne tranche pas définitivement sur cet argument en soulignant qu’il faudrait des enquêtes empiriques, mais il critique ce dispositif qui revient à tester et à ne sanctionner qu’une partie de la population.
Par ailleurs, Christiansen reste réservé sur les substances recherchées par les tests, qu’il considère comme discutables. Ces dernières sont les mêmes que celles définies par le Code de l’AMA pour les contrôles hors compétition. Par conséquent, les stimulants (éphédrine, amphétamines…) ne sont pas recherchés, alors que ces produits sont utilisés par les personnes, notamment les sportives, cherchant à améliorer leur apparence physique. Ils ne sont cependant pas moins dangereux que les stéroïdes anabolisants. Enfin, dans cette perspective, il conviendrait de tester toutes les drogues illégales et dangereuses et non celles retenues par l’Agence. La discussion sur les atteintes à la vie privée que pose ce dispositif conduit l’auteur à une forte critique de cette approche qui revient à « s’attaquer à un problème social complexe par des moyens simplistes »62 .
Dans le corpus, seuls Petróczi et coll. (2021renvoi vers) semblent examiner l’expérimentation – assez éphémère – proposée par les promoteurs du programme Clean Protocol. Ce dispositif était étayé par l’argumentation suivante : « Vous êtes fier d’être un athlète propre. Il existe désormais un moyen facile pour le prouver ». Selon les auteurs, cette promesse de prouver le statut d’athlète « propre » est sans aucun doute attrayante pour beaucoup, étant donné l’importance de ce label pour les acteurs de la lutte contre le dopage. Le dispositif qui n’existe plus63 , visait à exiger des sportifs souhaitant s’engager dans cette quête de preuve d’adhérer au programme en signant un contrat, de publier leurs données biologiques, de divulguer l’identité de tout leur personnel d’encadrement ainsi que des informations sur leurs épreuves, calendriers, blessures, consommation de compléments alimentaires… Le protocole demandait également aux athlètes de se soumettre à des tests psychométriques et des dispositifs utilisant un détecteur de mensonge. Les auteurs analysent et critiquent fermement cette course à la « propreté », appelant les sportifs à la méfiance envers les risques de ce programme excessivement contraignant en soulignant qu’il n’est de toute façon pas possible de prouver scientifiquement l’absence de dopage. Et d’appeler à faire confiance aux dispositifs de l’AMA.
Ces opinions donnent parfois lieu à des débats qu’il convient de recenser.

Débats politiques et recherche d’alternatives

Les prises de position sont très variées et leur présentation exige une classification. On peut regrouper d’une part des considérations marquées par la critique de l’institution antidopage appelée à changer radicalement de politique, d’autre part des sujets qui ouvrent des débats politiques dans lesquels des auteurs opposent des jugements sur les mêmes questions et enfin des propositions d’alternatives.

Des positions critiques et normatives

De nombreuses positions se nourrissent d’une posture critique de la lutte antidopage actuelle en soulignant les difficultés dans sa mise en œuvre. C’est par exemple le cas de Dimeo (2016renvoi vers) qui s’en prend au « mythe » du sport propre. Cette notion de « propreté », qui comme certains l’ont souligné, manque d’une définition claire et cohérente (Petróczi et Boardley, 2022renvoi vers), serait très discutable – elle a même été largement discutée dans les années 1960. Ces débats pointent l’absence de pertinence de cette notion alors que l’AMA en fait un mot d’ordre. Dans la même perspective, Henning et Andreasson (2022brenvoi vers) dénoncent l’hégémonie (au sens de Gramsci) de l’anti-dopism64 qui limiterait les autres conceptions du sport ainsi que les contestations du rôle puissant de l’AMA. Ce texte, qui porte pour l’essentiel sur le Rodchenkov Act, discute des jeux de pouvoir entre le régulateur mondial du dopage et les États-Unis. Lopez discute cet anti-dopism, en analysant les arguments fondés sur les « décès dus au dopage » ou, plus largement, des « risques sanitaires liés au dopage ». Il salue l’approche de Møller65 , qui déconstruit ce cliché et souligne qu’il reste des doutes sur les causes de certains décès pour s’insurger contre les experts du dopage qui participent à la construction de la peur comme un produit social. Concernant les questions de pouvoir, nous pouvons mentionner le texte de Sefiha et Reichman (2015renvoi vers) lesquels soulignent que les athlètes internalisent la surveillance et la divulgation conformément à leurs normes professionnelles, et les relations de pouvoir qui entourent la performance deviennent de plus en plus difficiles à discerner.
Certains auteurs décrivent plus précisément les dispositifs pour étayer leur critique. C’est le cas de Teetzel et Mazzucco (2014renvoi vers) qui se préoccupent du statut des enfants qui, dans la littérature juridique et éthique, sont considérés comme des personnes vulnérables. Or, les règles antidopage de l’époque (Code de 2009), s’appliquaient universellement à tous quel que soit l’âge des participants ; la situation est différente depuis 2015 puisque les nouveaux Codes prennent davantage en compte des spécificités des mineurs. D’autres chercheurs soulignent les impasses ou les difficultés de la lutte antidopage. Camporesi et McNamee (2014renvoi vers), par exemple, interrogent l’expérimentation en comparant les sportifs à des « cobayes humains » pour discuter la traduction des normes éthiques en matière de médecine à la médecine sportive. Ils argumentent en faveur de la nécessité d’établir un cadre de gouvernance approprié pour réguler la recherche clinique dans le sport professionnel concernant les effets des substances sur l’amélioration des performances et la santé des sportifs. Ils critiquent notamment le fait que la Liste des interdictions de l’AMA ne soit pas suffisamment étayée par des bases scientifiques.

Considérations morales et politiques

Certains auteurs vont s’engager dans une discussion plus philosophique pour argumenter et contre-argumenter. On ne peut pas parler d’une sociologie morale et politique, qui prendrait les conceptions des protagonistes pour objet, mais d’une controverse dans lesquels ceux-ci s’affrontent.
On trouve trace d’un débat lancé par la proposition de Bowers et Paternoster (2017renvoi vers) de créer une communauté morale pour réguler le dopage. Il s’agit d’un concept de Durkheim visant à décrire des groupes caractérisés par l’intégration sociale et un ensemble de croyances partagées sur la moralité qui façonnent le comportement de ses membres. On parle d’un ensemble de normes capables de freiner les gens, de marquer les limites, d’indiquer quelles doivent être leurs relations avec les autres membres, de préciser où commencent les empiétements illicites, et le prix à payer pour se maintenir dans la communauté. Les auteurs proposent une communauté morale qui reposerait sur l’adoption par les athlètes d’une « forte identité de groupe qui soutient la norme de coopération via une concurrence propre ». En d’autres termes, ce serait parce qu’il partage une communauté morale que le sportif ne se doperait pas, et non par peur d’être sanctionné. Pour étayer leur proposition, les auteurs suggèrent de jouer sur la honte, une émotion « puissante », selon eux : il s’agirait de faire honte aux athlètes dont le test est positif en publiant leurs noms et contestant leur réputation.
Mais la recherche psychologique sur la honte indique que celle-ci n’est pas simplement « puissante », mais est en fait considérée comme « l’une des expériences les plus puissantes, douloureuses et potentiellement destructrices connues des humains » objectent Macedo et coll. (2019renvoi vers). Selon ces derniers auteurs, non seulement, l’expérience de la honte est variable selon les cultures (ce qui pose des problèmes pour une lutte antidopage harmonisée), mais elle générerait un sentiment négatif global à l’égard de soi ou de son essence, contrairement à la culpabilité qui engendre un sentiment négatif à propos d’un événement ou d’un comportement spécifique. Ils critiquent également Bowers et Paternoster en notant qu’il n’y a pas de possibilité d’une communauté morale si on pense les athlètes comme de potentiels tricheurs. Ils s’opposent également à Pound, ancien vice-président du CIO et premier président de l’AMA pour qui, « rien ne peut justifier le dopage » et à son idée selon laquelle « si les athlètes participaient en rédigeant les règles antidopage, il n’y aurait aucune réglementation du tout ». Or, objectent Macedo et se collègues, les tentatives du type « clean sport »66 ou « jeu du grattage »67 montrent une volonté de créer quelque chose. Cela montre qu’il s’agirait surtout d’envisager des mesures pour fournir aux athlètes plus de pouvoir dans le processus d’élaboration des politiques antidopage. Enfin, ils notent : « Avoir une voix dans la lutte contre le dopage est d’autant plus important car les politiques antidopage demandent aux athlètes de renoncer aux droits normalement accordés aux individus. Les athlètes acceptent de fournir des informations sur leur localisation, de se faire prélever du sang, d’uriner devant des inconnus, et ils acceptent l’arbitrage et la sanction s’ils sont accusés de violation des règles antidopage ».
Gleaves (2021renvoi vers) propose également une « analyse morale » en s’intéressant aux AUT. Selon la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la santé est plus importante que la conformité au Code. À ce titre, il est nécessaire d’organiser un dispositif d’obtention des AUT, lequel repose sur l’existence de quatre critères pour fonder une demande : i) sans le produit, il y aurait un préjudice pour la santé ; ii) le traitement peut potentiellement augmenter la performance ; iii) il n’existe pas d’alternatives ; et iv) la demande n’est pas liée à une consommation antérieure de substances interdites. L’auteur rappelle que ces AUT sont souvent au cœur de critiques qui peuvent, selon lui, se regrouper en deux catégories. L’une concerne les pratiques des AUT. Certains pointent la nécessité d’avoir les ressources suffisantes pour monter le dossier (le système serait donc source d’inégalités). D’autres soulignent la possibilité de simuler des maladies pour accéder à des produits. L’idée générale revient à penser que le système profite au mauvais public tout en portant préjudice aux personnes qui en auraient réellement besoin. L’autre s’attaquerait au principe même. Les AUT inviteraient à une surconsommation qui peut être préjudiciable et, par ailleurs, il serait impossible de compenser exactement la déficience : l’AUT donnerait un avantage si la personne n’était pas malade. Gleaves réfute ces arguments « moralement » en parlant du droit à vivre et à faire du sport (il détaille le cas de Nadine Ungerank68 , une athlète autrichienne déboutée par le TAS), de l’esprit du sport (et de la non-intention de tirer avantage de la situation) et selon lui, « s’opposer à la présence d’AUT médicalement légitimes dans le sport revient à accepter des stigmates sociaux implicites autour de la médecine, de la santé et des traitements qui réduisent toutes les maladies à des échecs moraux personnels ». Ainsi, il défend la position de l’AMA qui renforce l’idéal olympique à condition de bien vérifier la nécessité médicale.
Goldsworthy (2018renvoi vers), avec une autre approche morale et juridique qui mérite l’attention, confronte la conformité du Code aux standards des droits de l’Homme, à propos de la responsabilité objective. Il rappelle avant tout les conditions pour retenir ce principe : i) elle est appropriée lorsque seule la responsabilité objective peut dissuader des personnes ou des organisations motivées par le profit d’ignorer les intérêts de la population (dissuasion sur la base de l’intérêt général) ; ii) la recherche de l’intention de l’individu épuiserait les tribunaux, qui doivent traiter chaque jour des milliers d’infractions « mineures » (rapidité et efficacité de la procédure) ; iii) les sanctions sont légères et la condamnation n’entraîne pas de stigmatisation sociale ; et/ou iv) le Parlement avait l’intention de créer une responsabilité objective et peut le faire (il existe une autorité inhérente pour prescrire une telle responsabilité).
Certes, reconnaît l’auteur, l’inscription de ce principe dans une convention onusienne dispense l’AMA de se soumettre à ces critères puisqu’il existe une volonté des États de l’accepter. Le premier principe s’appliquerait mais s’il existe un intérêt social supérieur, il reste incompatible avec l’impératif kantien qui repose sur une injonction morale pour une personne. L’auteur poursuit son analyse : la suspension des droits individuels est justifiée par la satisfaction d’une autre valeur sociale (prétendument plus élevée), telle que l’idéal olympique. D’un point de vue moral, les délits de responsabilité objective nécessitent une justification claire et concise. Il incombe donc à ceux qui cherchent à restreindre les droits de démontrer de manière convaincante pourquoi ils le font. L’AMA a demandé un avis juridique avant de poser ce principe. Celui-ci stipule que dans la théorie et la pratique classique des droits de l’Homme, une restriction par l’État doit viser à protéger un intérêt public légitime. Mais dans quelle mesure s’agit-il d’un intérêt légitime, interroge Goldsworthy ? Qui doit le définir ? Un État ? Une organisation sportive ? Et de poursuivre : la position de l’AMA s’appuie sur la Cour constitutionnelle allemande où il a été jugé que « l’intérêt public » pertinent peut être défini par l’organe qui émet la déclaration. Il est curieux, du point de vue de l’auteur, de confier ce pouvoir déclaratoire à un organisme sportif, puis de lui donner le pouvoir de mettre en œuvre des restrictions affectant des individus. En outre, la Cour a expressément déclaré en l’espèce que dans le cas d’un organe directeur d’un sport prescrivant des restrictions antidopage, l’intérêt public légitime peut être la santé des athlètes, la réputation du sport et l’équité de la compétition. En examinant ce raisonnement, ce qui est « dans l’intérêt public » ne doit en aucun cas être assimilé à « tous les intérêts ». L’auteur rapporte une nouvelle sollicitation pour le Standard international pour la conformité au Code par les signataires. Dans l’avis juridique de 2017, les considérants et les termes de référence de l’AMA au début de l’avis notent simplement que les droits de l’Homme sont des droits fondamentaux. Et au début du texte, on mentionne qu’il existe un « intérêt public à préserver l’intégrité du sport ». Mais la chose n’est plus interrogée. Sans aucune explication, la valeur et l’intérêt légitime du sport d’élite sont auto-légitimés. Le sport est bon parce qu’il est bon. Mais rien n’est dit sur la nécessité au nom d’un principe autosuffisant de restreindre les droits des sportifs regrette l’auteur.
Ces questions sur le fondement même de la lutte antidopage ont été à nouveau soulevées lors d’un contentieux. La Fédération nationale des associations et syndicats de sportifs (FNASS) a lancé une procédure à la Cour européenne des droits de l’Homme en contestant le principe de localisation individuelle, qui repose sur le seul sportif et dont les modalités constitueraient une atteinte à sa vie privée. Après 7 ans, cette Cour a débouté les requérants pour deux motifs : sans géolocalisation, il y aurait une augmentation du danger pour la santé liée au dopage pour les professionnels ainsi que pour tous ceux qui s’adonnent à des activités sportives. Elle a estimé que du fait de l’inscription de la prévention du dopage dans des politiques de préservation de la santé, mise en œuvre par divers instruments nationaux et internationaux, cette interférence était justifiée car elle reflétait un certain consensus international. Par ailleurs, la Cour a estimé que le développement de divers régimes antidopage avait abouti à un cadre international dont le Code de l’AMA constituait le principal instrument. Si l’on considère les quatre motifs de justification de la responsabilité objective avancés plus haut dans cet article, le double raisonnement de la Cour repose sur les motifs i et iv tels qu’ils ont été énumérés, fondés sur le protectionnisme et le pouvoir inhérent. Olivier Niggli, Directeur Général de l’AMA a salué l’avis en disant que sans aucun doute, la lutte antidopage est dans l’intérêt du public. Mais, selon Goldsworthy (2018renvoi vers), il demeure un doute qui doit être questionné. L’auteur se propose de le faire, en fondant une théorie de la justice pour les sportifs, convoquant le philosophe Rawls (1971renvoi vers) pour « sortir de ce bourbier marqué des intérêts personnels ». Comment construire la structure d’une société juste (ici un système antidopage juste) ? À cette question, l’auteur propose une expérience de pensée : en nous imaginant comme des athlètes rationnels et intéressés, soumis à une réglementation antidopage, que pourrions-nous choisir dans ce contexte ? La question de l’intérêt social légitime suppose d’examiner la mesure dans laquelle nous serons satisfaits et butte sur ce qui constituerait un « consensus ». Concernant la dernière question, l’auteur soutient que des athlètes raisonnés, rationnels et intéressés n’incorporeraient pas la responsabilité objective.
On peut mentionner une analyse de Borry et coll. (2018renvoi vers) interrogeant les usages que l’on peut faire des récentes recherches sur la géolocalisation. Faut-il aller plus loin que le système actuel de géolocalisation (ADAMS69 ) ? Le comité d’éthique de l’AMA a été saisi pour répondre à une série de questions : Faut-il financer ces travaux ? Utiliser ces recherches ? Doit-on le faire sur la seule base du volontariat ? Si les sportifs considèrent cela comme un mal nécessaire, les auteurs rappellent l’existence de problèmes de sécurité comme l’a montré l’attaque des Fancy Bears qui a rendu publiques des informations de santé confidentielles stockées dans les serveurs de l’AMA. On peut défendre l’idée selon laquelle l’utilisation de la géolocalisation pourrait être utile dans un contexte de recherche dans le but de comprendre les associations entre le génotype, le phénotype et l’environnement (par exemple, la connaissance de l’effet de l’exposition à l’altitude sur les athlètes serait utile70 ) mais Borry et ses co-auteurs insistent sur la nécessité de convoquer un comité d’éthique. À la question de savoir si les derniers développements sur la géolocalisation pourraient être proposés aux athlètes en tant que dispositif complémentaire à ADAMS pour faciliter la géolocalisation, les auteurs répondent par la négative et soulignent que les avantages restent largement hypothétiques et minimes alors que l’atteinte potentielle à la vie privée et les menaces pour la sécurité sont réelles. Il leur semble tout aussi injustifié de proposer ces dispositifs sur une base volontaire ou même de les rendre obligatoires.
Une autre série de textes pointe sur un débat vif et clivant : la libéralisation du dopage et, dans sa version opposée, la pertinence d’une criminalisation.
Anderson (2013renvoi vers) s’interroge sur la durabilité de l’actuelle « tolérance zéro » en référence avec le débat sociétal plus large sur la criminalisation des drogues. Et en s’inspirant de la théorie du paternalisme libertaire, il oppose deux approches (l’une plus « douce », l’autre plus « dure ») pour construire le dossier jurisprudentiel et juridique pour ce qui pourrait s’avérer être l’approche la plus durable. Parmi les arguments, il souligne que beaucoup de produits sont contrefaits et mal contrôlés. Il convoque pour cela Graham et coll. (2009renvoi vers) qui citent une étude de l’AMA indiquant que 53 % des stéroïdes injectables et 21 % des comprimés oraux trouvés sur le marché noir sont des produits de contrefaçon. Deux études, plus récentes, évoquent des taux de 32 % à 36 % pour les produits contrefaits (Fabresse et coll., 2021renvoi vers ; Magnolini et coll., 2022renvoi vers) – l’équipe de Fabresse souligne même que 80 % des stéroïdes anabolisants ne sont pas originaux. Anderson affirme l’existence d’une augmentation des délits liés au trafic. Il avance également un autre argument selon lequel le succès sportif est en grande partie « une loterie génétique » ; il cite Savulescu et coll. (2004renvoi vers) selon lesquels, « le sport discrimine les personnes génétiquement inaptes », ce qui peut conduire à penser le dopage comme une pratique s’opposant à cette inégalité. L’auteur milite pour un changement de doctrine en matière de lutte antidopage, plus proche d’une politique de réduction des dommages : l’application et la surveillance réglementaire globale de cette nouvelle approche pourraient se concrétiser par la transformation de l’AMA en une agence mondiale de réglementation des drogues et des soins de santé axée sur le sport. Devi (2016renvoi vers), dans un article d’actualité publié dans la revue The Lancet, partage cet avis en citant les chiffres de Dimeo pour montrer l’inefficacité de la politique antidopage actuelle (270 000 tests par an, avec un coût unitaire entre 500 et 800 dollars pour un effet limité) et lui emprunte la critique selon laquelle ces règles n’associent pas les athlètes. Selon Devi, beaucoup de spécialistes demandent une refonte du système, militent pour soutenir la recherche médicale et l’utilisation de technologies pour la performance, et insistent sur le respect de la vie privée des athlètes, mais ils ont peur d’apparaître comme des promoteurs des drogues. Ces arguments l’invitent également à promouvoir une politique de réduction des dommages. Kayser (2019renvoi vers), pour les mêmes raisons, prône un régime antidopage partiellement assoupli, qui reviendrait à changer les règles en pensant une politique du point de vue de la santé. Selon lui, il conviendrait de retirer progressivement des méthodes et substances de la Liste, une par une, tout en surveillant les résultats. Dans un autre article, Kayser et Block (2021renvoi vers) réfutent l’idée de selon laquelle si tous les athlètes avaient recours au dopage, cela ne ferait que déplacer les règles du jeu vers un niveau plus élevé sans modifier le classement, mais avec un impact plus important sur la santé (effet Red Queen71 ). Un contre-argument revient à considérer les facteurs de la performance ; ils soutiennent par exemple l’importance du rôle des parents et invitent, d’une façon plus générale, à prendre en compte l’ampleur de la variation interindividuelle de cette interaction entre des gènes donnés et un environnement particulier. Ils critiquent par ailleurs le lien entre l’augmentation des quantités et celle des risques et réfutent l’usage de la théorie des jeux (mobilisés par leurs adversaires) pour prédire des catastrophes. Moore et Morrison (2022renvoi vers) vont jusqu’à demander la légalisation du dopage en insistant sur la nécessité d’un programme de prévention des méfaits bien conçu. Petersen (2022renvoi vers) soutient la légalisation sous contrôle médical en se fondant sur la théorie des jeux.
Brown (2019renvoi vers) travaille également cette question mais à l’occasion d’une réflexion sur le dopage génétique. Il discute la dangerosité des thérapies géniques en affirmant que la tension entre réparation et amélioration serait arbitraire. Il rapproche ce débat de celui sur le meldonium, interdit sur la base d’une « littérature peu abondante et scientifiquement peu fiable » alors que les chambres hypoxiques sont autorisées. Selon lui, ces distinctions problématiques s’inscrivent dans le propos de Rogge (ancien président du CIO) selon lequel l’interdiction de certaines substances ou méthodes est basée en grande partie sur « ce qui est ou n’est pas (vaguement) naturel », position que Brown critique. Il s’appuie sur l’analyse de Gardiner et coll. (2012renvoi vers), pour classer les grands dilemmes sur le dopage génétique en quatre catégories : l’argument esthétique, l’argument de l’humanité, l’argument sémantique et l’argument de l’équité. Cela conduit Brown à formuler une série de propositions : i) il convient d’assurer une base scientifique à la Liste et notamment requalifier le « dopage génétique » en « altération génétique » car le terme est trop connoté négativement ; ii) l’AMA doit participer, en coopération avec les gouvernements, à la lutte contre les technologies génétiques illégales ; iii) pour statuer sur la possibilité d’une amélioration génétique, il faudrait en discuter en s’appuyant sur des enquêtes d’opinion ; iv) de réfléchir aux difficultés de détection ; il conviendrait de développer un programme mondial de passeport biologique visant à établir des niveaux de référence pour chaque athlète pendant l’enfance ou à la naissance, de renforcer l’utilisation de preuves circonstancielles et la protection des whistleblower ; et v) il s’agit de défendre une régulation médicalement assistée. Très curieusement ces propositions ne semblent pas avoir été précisément critiquées dans la littérature, notamment cette idée qui laisse perplexe, d’un passeport biologique fondé sur des tests à la naissance, et ce d’autant plus que l’existence de ce dopage génétique reste à démontrer. Des auteurs (Chateauraynaud et coll., 2012renvoi vers ; Quet, 2015renvoi vers) étudient justement les processus d’anticipation des conséquences, alors même qu’elles ne sont pas établies. On peut ainsi identifier des modes argumentatifs apparaissant comme performatifs dès lors qu’ils s’emploient à construire les conditions d’une tangibilité à venir.
Mais des positions opposées à celles de Brown sont développées ; une concerne la criminalisation du dopage. C’est ce que préconise Sumner (2017renvoi vers) pour dissuader et contribuer à la perception du public de la véracité de la performance au nom de l’esprit du sport… qui est d’ailleurs défini dans le Code (la célébration de l’esprit humain, du corps et de l’esprit) et se reflète dans les valeurs que nous trouvons dans et à travers le sport, notamment l’éthique, le fair-play et l’honnêteté, la santé, l’excellence dans la performance, l’épanouissement de la personnalité et l’éducation, le divertissement et la joie, le travail d’équipe, le dévouement et l’engagement, le respect des règles et des lois, le respect de soi et des autres participants, le courage, l’esprit de groupe et la solidarité. Selon l’auteur, le dopage est contraire à l’esprit du sport car il génère une perte de confiance du public dans les performances qu’il voit. Elle postule que cela est dû au manque d’efficacité de l’actuel système de contrôle du dopage qui pourrait être corrigé par une criminalisation du dopage.
Son propos est vivement attaqué par Kornbeck et Kayser (2018renvoi vers) qui lui reprochent le fait de ne pas mentionner d’études pour parler de la perception du public. Certes une étude suisse montre une évolution vers un jugement plus strict, mais une étude auprès d’étudiants flamands a montré au contraire que leur opinion sur le dopage est devenue plus nuancée et libérale au fil des ans. Ils soulèvent plusieurs objections. Commençant par discuter de la question de l’inefficacité de la lutte antidopage, ils notent qu’il n’existe pas d’analyse des effets dans les pays qui ont criminalisé le dopage. Ils soulignent également des problèmes juridiques, parmi lesquels un problème concernant le statut de la preuve. En droit pénal, l’usage est de se fonder sur la présomption d’innocence et non le principe de responsabilité objective. Il faudrait également questionner le statut des preuves non analytiques72 . Enfin, de rappeler que l’antidopage, c’est une règle du jeu qui peut évoluer (notamment à travers la mise à jour de la Liste) ce qui rend difficile la pénalisation.
Lowther (2015renvoi vers) discute également cette question en notant que la pénalisation n’est généralement envisagée qu’en l’absence d’autres leviers. L’auteur examine les articles qui poussent à la pénalisation. Selon lui, ils s’appuient sur l’inefficacité du système actuel, suggèrent une meilleure coopération des agents de l’État, notamment entre le sport et la magistrature et convoquent l’esprit du sport. Mais il objecte que l’opinion selon laquelle les valeurs du sport sont mises à mal par le dopage n’est pas universellement partagée. Selon Lowther, la criminalisation du commerce de produits illicites est justifiable, et on peut réfléchir à un meilleur arsenal d’application des lois, mais pourquoi l’État devrait-il assister les organismes sportifs lorsqu’ils ne parviennent pas à maintenir l’ordre chez eux ? En examinant les juridictions qui ont adopté une voie de criminalisation spécifique, il note l’existence de catégories distinctes d’infractions, dont certaines qui correspondent à des infractions analogues dans des systèmes juridiques où l’approche privilégiée est de classer les substances dopantes avec toute autre drogue illicite. Avant 2005, seuls cinq pays entraient dans cette catégorie, mais en 2012 il y en avait 18. Selon l’auteur, il vaudrait mieux que le droit pénal soit orienté vers des questions de santé publique qui concernent une population plus large.
La question des amateurs est vivement discutée, généralement de façon très critique, mais cela ne fait pas objet d’un réel débat dans la mesure où les auteurs ne s’affrontent pas directement. Ils mobilisent des arguments différents pour souligner la difficulté à attribuer un statut à ces pratiquants. Henning (2017renvoi vers) interroge ce que pourrait être une politique sanitaire concernant les amateurs et soutient que la tendance d’étendre les dispositifs antidopage à cette population renvoie à une série de problèmes. En premier lieu, le choix du principe de responsabilité objective pour les sportifs d’élite est difficilement transposable pour les amateurs. Il leur est impossible de connaître le Code et leur consommation, assez courante, de compléments alimentaires, ce qui peut les placer dans une situation délicate puisque des étudiants, par exemple, pourraient perdre leur bourse en conséquence du dopage. D’autre part, la liste des produits à ne pas consommer interroge encore plus que chez les sportifs d’élite. L’auteur discute le statut des drogues récréatives mais aussi la possibilité d’une privation de moyens thérapeutiques. Elle donne l’exemple du cas d’athlètes participant aux Gay Games, analysé par Burke et Symons (2016renvoi vers), qui ont besoin de stéroïdes pour traiter le VIH73  : les individus sont contraints soit de renoncer à leur traitement, soit de rendre publique leur maladie. Henning propose de rompre avec cette logique pour définir une politique pour les amateurs centrée sur la protection de la santé, qui mettrait l’accent sur la responsabilisation et le choix de l’athlète et ce, par une prise de conscience critique d’une variété de substances, des risques et des bénéfices qui y sont associés et du rôle de l’expertise dans la prise de décision. Cox et coll. (2022brenvoi vers) soulignent qu’en 2021 le Code fait apparaître une nouvelle catégorie, les « recreational athletes », laquelle pose des questions. Ils discutent la définition proposée par l’AMA (on entre dans cette catégorie si, pendant 5 ans, on n’a pas participé à des compétitions de niveau international ou national, ni avoir représenté son pays, ni avoir été dans le groupe cible…) et les sanctions. Même si ces dernières sont moins lourdes que pour les sportifs d’élite, il reste problématique pour les auteurs d’appliquer les mêmes procédures aux athlètes récréatifs : les motivations et les bénéfices perçus du dopage diffèrent, tout comme l’intention de tricher (ils connaissent moins bien les règles). Les auteurs notent des progrès dans la prise en compte de ces publics mais restent très dubitatifs sur la pertinence des politiques antidopage organisées par l’AMA.

Propositions d’alternatives

En ce qui concerne les propositions d’alternatives aux politiques actuelles de lutte antidopage, la littérature est très critique, et nombre d’auteurs sont prescriptifs. On peut tenter de classer les recommandations en distinguant ce qui va de suggestions de modifications mineures à des appels à un changement complet de paradigme.
Pourquoi ne pas instaurer des journaux de dopage pour les coureurs cyclistes ? L’idée empruntée à Andreff (2015renvoi vers), puis défendue par Altukhov et coll. (2019renvoi vers) dans une approche spéculative, consiste à ce que les cyclistes ne puissent participer à une course qu’après avoir enregistré un journal, dans lequel ils acceptent de lister toutes les substances ou méthodes dopantes qu’ils utilisent. Si les substances figurant dans le journal et celles relevées par un contrôle sont identiques, alors le cycliste ne sera pas sanctionné. En revanche, ceux qui ont enfreint la déclaration en prenant des produits qui ne figuraient pas dans le journal doivent être disqualifiés à vie.
Camporesi (2017renvoi vers), quant à elle, défend l’idée de sanctionner assez sévèrement les encadrants de sportifs dopés, ce qui va d’ailleurs dans le sens des évolutions des différentes versions du Code mondial de l’AMA. Il s’agirait d’étendre la responsabilité du dopage à ceux qui détiennent le pouvoir et l’autorité sur les athlètes, en commençant par modifier les incitations à gagner. Elle propose de s’inspirer du développement durable en matière d’environnement pour faire peser la charge de la preuve sur les responsables. Ainsi, elle soutient l’idée d’arrêter de faire porter la sanction sur le sportif mais de la transférer sur les docteurs, les sponsors… en les punissant sévèrement. L’auteur reconnaît les difficultés de la mise en œuvre de cette proposition et rapporte des critiques possibles (difficultés à déployer ce principe pour tous les athlètes, frilosité des sponsors à s’engager), mais elle objecte que c’est le prix à payer (même si le sport professionnel doit diminuer) pour obtenir un sport sans dopage.
Des auteurs se réclamant de l’économie expérimentale se livrent également à des suggestions. Lenten et coll. (2017renvoi vers) et Wu et coll. (2020renvoi vers) proposent l’instauration d’un fonds restitué en fin de carrière : les sportifs payent pour un fonds qu’on leur restitue à la fin de la carrière s’ils n’ont pas été pris pour dopage. Des « expérimentations pilotes » valideraient cette idée. Le même argument qui s’appuie sur l’économie expérimentale est défendu par Maennig et Schumann (2021renvoi vers) qui défendent ainsi une approche fondée sur les chocs produits par les effets d’annonce. Ils se sont appuyés sur des tests sur deux « chocs » : l’annonce d’une nouvelle technologie de contrôle d’une part et l’annonce de l’augmentation de sanction financière. Dans les deux cas, les auteurs supposent que cela aurait un impact sur les choix des sportifs en matière de pratiques dopantes.
Salm et Sefiha (2023renvoi vers) proposent un changement de doctrine en souhaitant introduire la justice restaurative74 . Les auteurs rappellent que la lutte antidopage génère des tensions entre les athlètes et les instances antidopage, et engendre de la suspicion, de la honte et des traumas. Et de préciser les cinq principes de la justice restaurative : i) soutenir des valeurs humanisantes : respect, compassion, attention, honnêteté, pardon ; ii) rétablir les relations. Une perception de la justice qui passe seulement par la production de biens et services, avec leurs dimensions économiques ne serait plus que la manifestation des institutions actuelles marquées par le marché. Au contraire, la justice restaurative vise à explorer des pratiques inclusives qui co-construisent la justice, et permettent l’actualisation et l’auto-gratification ; iii) défendre une responsabilité partagée, collective et holistique. Cette perspective travaille la responsabilité individuelle mais dans le sens d’une forme d’appartenance collective (et s’oppose à l’ostracisation par la communauté) ; iv) remédier aux préjudices. Les communautés affectées peuvent diminuer la blessure sans infliger des blessures et des sanctions ; et v) renforcer la communauté pour égaliser les relations. La communauté embrasse la complexité, la différence, l’outsider, et offre à ses membres l’opportunité de raconter leurs et les histoires, de partager leurs et les traumas et hontes.
Les auteurs proposent des modalités de mise en œuvre de la justice restaurative, qui ne vise pas à éradiquer le dopage mais à une réduction des dommages : la médiation, une commission de vérité et de réconciliation, des cercles de rétablissement de la paix (tout le monde serait sur le même pied d’égalité à la recherche de consensus). Pour ce dernier, le processus consiste à identifier et assurer l’engagement des participants clés (athlètes, représentants de l’AMA et des ONAD), puis les réunir pour identifier les valeurs partagées et déterminer collectivement son fonctionnement.
Une politique fondée sur ce principe de réduction des dommages est défendue par de nombreux textes. Nous avons mentionné à plusieurs reprises que des auteurs – notamment quand ils évaluent des dysfonctionnements ou des ambivalences dans la politique antidopage actuelle – soutiennent l’idée d’un changement de paradigme pour s’engager dans cette voie. Explorons les arguments que nous n’avons pas encore recensés.

Une politique de réduction des dommages

Les débats sur les politiques antidopage s’accompagnent de nombreuses critiques qui poussent certains à appeler à rompre avec l’approche actuelle pour s’engager dans des dispositifs visant avant tout la santé. De nombreux textes s’en prennent aux effets induits par la lutte antidopage actuelle, son inefficacité ou ses fondements et la qualifient de politique « tolérance zéro » ou de « guerre au dopage ». Penser une alternative ne reviendrait pas à célébrer le dopage, selon cette perspective, mais à se départir d’une lutte « idéologique » focalisée sur la préservation de l’équité des épreuves sportives pour remettre la santé au cœur de l’action publique. Comme le dit Kayser, lorsqu’il rapproche le dopage des drogues récréatives (qui peuvent d’ailleurs avoir des effets sur la performance) :
« Bien sûr, nous préférerions tous un monde sans guerres, drogues ou dopage. Mais la réalité quotidienne est différente. Cinquante ans de lutte contre les drogues ont eu peu d’effet sur la prévalence des substances illicites mais de nombreuses conséquences négatives. Par conséquent, cela fait sens de commencer à explorer et à évaluer des politiques alternatives, comme une régulation des consommations fondée sur les droits humains et les principes de la santé publique, avec une combinaison de politique pragmatique incluant la réduction des dommages et prenant en compte les spécificités socio-culturelles et économiques et continuellement adaptée aux évolutions en cours » (Kayser, 2016renvoi vers).
Une cinquantaine de textes évoquant ces politiques dites de « réduction des dommages » ont été repérés dans le cadre de la présente expertise collective ; nous proposons dans un premier temps de décrire ce que serait cette approche avant de repérer les réserves exprimées dans d’autres articles et les pistes envisagées.
Une partie d’entre eux s’ancre sur des données empiriques qui concernent presque exclusivement les consommateurs de stéroïdes anabolisants. Christiansen et Bojsen-Møller (2012renvoi vers) analysent les demandes des consommateurs de ces substances, exprimées via des appels et mails anonymes adressés à une organisation antidopage au Danemark. Les auteurs repèrent deux types de sollicitations : l’une porte sur la santé (les consommateurs cherchent des informations, souhaitent parler des effets secondaires…), l’autre sur les « risques » par rapport à la législation, notamment sur les possibilités de tests positifs. Les services interrogés insistent sur la nécessité de réponses différentes de celles actuelles, ce qui conduit les auteurs à défendre une éducation de ces consommateurs en insistant sur le fait que les organisations impliquées envisagent des politiques de réduction des dommages en complément de la législation sur les stéroïdes anabolisants. Gilmore et coll. (2020renvoi vers) ont étudié une population de consommateurs de stéroïdes, dont la durée de consommation varie entre 1 et plus de 10 ans. L’un des sujets fabriquait lui-même ses propres produits à partir d’ingrédients bruts. Les participants à l’étude tendent à discréditer les compétences des professionnels de la santé se trouvant ainsi en dissonance cognitive en évitant des situations difficiles. Une micro-culture d’échange d’informations s’est développée parmi les utilisateurs de ces substances qui, au départ, s’auto-traitent pour contrer les effets secondaires, se rendant ainsi vulnérables à d’autres préjudices ; ils rejoignent à ce titre Jacka et coll. (2020renvoi vers), Fraser et coll. (2020renvoi vers) ou encore Harvey et coll. (2019renvoi vers) qui ont procédé à une analyse de 23 articles sur le sujet. En conclusion, selon Gilmore et coll. (2020renvoi vers), il est urgent de mettre en place des interventions éducatives qui soulignent les risques liés à l’utilisation non réglementée de ces produits et à l’auto-traitement, ainsi que la nécessité de recourir à une aide professionnelle. Afin de mieux comprendre cette communauté, Harvey et coll. (2020renvoi vers) ont examiné un corpus de récits pour déterminer les besoins de ces consommateurs (figure 12.2). On peut les classifier en distinguant des besoins d’information, les processus de communication souhaités, les aides souhaitées. Les auteurs ont également fait apparaître les thèmes revenant souvent dans les entretiens menés (les formes de stigmatisation, leur accord pour payer – raisonnablement – pour obtenir ces services, des discussions sur la pertinence de légaliser ces produits).
Figure Figure 12.2 Informations et soutien demandés par les utilisateurs de stéroïdes anabolisants (Source : Harvey et coll., 2020renvoi vers)
D’autres auteurs proposent de penser les conditions de leur prise en charge. Bonnecaze et coll. (2021renvoi vers) suggèrent des protocoles médicaux aux consommateurs qui souhaitent limiter voire arrêter ces pratiques, après avoir décrit les problèmes médicaux qu’elles génèrent75 . Butzke et coll. (2022renvoi vers) recensent leurs conséquences psychiatriques et insistent sur la nécessité de construire des espaces de dialogue, de considérer les sportifs comme des patients, et d’avoir une attitude compréhensive et d’écoute. Ils proposent des questions à poser pour les mettre en confiance et favoriser leur prise en charge.
Tighe et coll. (2017renvoi vers) travaillent sur des forums Internet pour mieux comprendre ce public qui n’hésite pas à échanger et à discuter sur ces plateformes. Selon les auteurs, qui rejoignent à ce titre une étude française (Trabal et coll., 2010renvoi vers), les forums Internet sont un moyen accessible pour les membres de cette communauté de rechercher et de partager des informations afin de réduire les méfaits associés à leurs consommations. L’engagement des professionnels de la santé au sein des forums pourrait s’avérer une stratégie utile pour s’engager auprès de cette population afin de fournir des interventions de réduction des dommages, en particulier dans la mesure où les utilisateurs recherchent clairement des informations.
Certains textes justifient la nécessité d’une politique de réduction des dommages en raison de problèmes de santé identifiés. Karavolos et coll. (2015renvoi vers) s’inquiètent des risques d’hypogonadisme chez les consommateurs de stéroïdes anabolisants et appellent à une politique de prévention chez les hommes qui en font usage. Comme ces pratiques prennent la forme d’injection, des auteurs comme Underwood (2019renvoi vers) se préoccupent des virus se transmettant par le sang rejoignant en cela Fomiatti et coll. (2020renvoi vers) qui évoquent les risques d’hépatite C. Des programmes d’échange de seringues qui visent à sécuriser ces consommations sont discutés (Rowe et coll., 2017renvoi vers ; Bates et coll., 2021renvoi vers).
Un dispositif qui revendique son inscription dans le cadre d’une politique de réduction de dommages est controversé : il s’agirait de recourir à des « anabolics coaches », c’est-à-dire des personnes qui fournissent des conseils et un soutien pour l’utilisation de stéroïdes anabolisants. Selon Harvey et van Teijlingen (2022renvoi vers), ces personnels devraient réunir la profession médicale axée sur la prévention et les personnes issues de la sous-culture consommatrice de produits pour développer une plateforme qui leur permettrait d’adopter une approche interdisciplinaire. Gibbs et coll. (2022renvoi vers) livrent une étude approfondie de ce phénomène basée sur des données ethnographiques et des entretiens avec plusieurs « anabolics coaches » et leurs clients. Cela les conduit à interroger si le phénomène est une forme « émique »76 de réduction des risques ou s’il va à l’encontre des efforts en santé publique. Ils soutiennent que, bien que cela ne soit pas sans risques, l’intervention des « anabolics coaches » pourrait renforcer des pratiques de consommation plus sûres et réduire les risques liés à la consommation des produits dopants à condition d’encadrer cette activité. Piatkowski et Dunn (2022renvoi vers) expriment des réserves sur cette perspective. Ils s’inquiètent de la possibilité d’avoir des « mauvais coaches » car il n’existe pas ou peu de contrôle possible, en particulier, précisent-ils quand nombre d’entre eux proposent leur « coaching » en ligne et qu’ils ne résident pas sur le même continent. Ces auteurs pensent qu’il est possible de contourner ces inconvénients en s’alignant davantage sur les cadres de référence des pairs et en l’organisant : ils pensent que ce type d’approche est rapidement extensible à l’échelle de l’État77 avec un potentiel évident de reproduction à l’échelle au niveau international. Underwood (2022renvoi vers) est plus réservée et affirme que cette approche peut être dangereuse. Selon elle, seuls les experts travaillant sur une base empirique solide devraient prendre des décisions en matière de médicaments au nom d’autres personnes. Le fait que des experts bien informés, s’appuyant sur des preuves de haute qualité, doivent conseiller les gens sur l’utilisation de médicaments ne peut être contesté. Mais en ce qui concerne ces substances, elle s’interroge : qui détient l’expertise et sur quelle base ?
L’ensemble de ces textes présente une propriété singulière : contrairement à tous les autres articles recensés dans ce chapitre, ils n’évoquent pratiquement pas l’AMA ou ses dispositifs car ils portent l’analyse sur la mise en place ou les velléités de mise en place d’une approche visant à promouvoir cette forme de « coaching ». Mais dans ce corpus, promoteurs et détracteurs s’opposent. Parmi les premiers, on trouve des auteurs qui pensent à l’opérationnalisation de cette politique, mais aussi des chercheurs qui analysent la lutte antidopage actuelle.
Henning et Andreasson (2022arenvoi vers) comparent deux approches de la lutte antidopage en choisissant la politique suédoise basée sur la prévention répressive et celle qui en Écosse est fondée sur la réduction des dommages. Pour cela, ils interrogent les réactions des individus et des communautés concernés mais l’enquête reste assez asymétrique (31 consommateurs de produits dopants en Suède versus le directeur d’une clinique en Écosse spécialisée dans les services liés à l’utilisation de substances visant à l’amélioration des performances et de l’apparence). Il semble néanmoins possible, selon les auteurs, d’expliciter les limites et les intérêts respectifs de ces deux approches. Ils restent réservés sur l’option prise en Suède qui vise à protéger la santé publique en prévenant, en punissant et traitant les conséquences de ces consommations. Les usagers doivent agir dans la clandestinité, souffrent de stigmatisation, et restent seuls et sans soutien pour réduire les risques et minimiser les dommages. Ici, la ligne de démarcation entre la santé (publique) et les dommages (individuels) s’estompe, selon les deux chercheurs. Les consommateurs écossais souffrent tout autant d’une peur du jugement social (ils savent que leur utilisation n’est pas largement acceptée par la société) mais la clinique, en proposant une approche non moralisatrice de l’usage, est en mesure de contrer certains des risques environnementaux de l’usage. L’objectif est d’accepter l’usage et de permettre des pratiques plus sûres mais, reconnaissent les auteurs, l’inconvénient de cette approche peut être le manque d’opportunités claires pour le travail de prévention en amont de la consommation. Appelant à développer des travaux pour évaluer les deux approches, les auteurs soutiennent que la réduction formelle des dommages, axée sur la santé et les besoins des consommateurs, offre un environnement dans lequel une consommation plus sûre est soutenue et encouragée. Dans un autre texte, ces auteurs soutiennent, à partir d’études de cas, que les faits de dopage sont les conséquences de la lutte antidopage qui expose les sportifs aux risques et que des risques comme l’extorsion ou l’intimidation résultent de l’environnement sportif prohibitif plus large qui contraint le dopage à la clandestinité et permet de tels abus (Henning et coll., 2021renvoi vers). De nombreux textes défendent ce point de vue. Van de Ven (2016renvoi vers) s’inscrit aussi dans une logique comparative mais en s’intéressant aux personnes directement ou indirectement impliquées dans le marché des produits dopants avec une analyse de contenu de 64 affaires de trafic initiées par des agences de justice pénale aux Pays-Bas et en Belgique et parvient à la même conclusion que Henning et ses collègues. Russell et Browne (2018renvoi vers) abordent la même question mais du point de vue éthique et pragmatique ; selon eux, une approche de réduction des dommages a plus de chances d’être respectée, et est cohérente avec le respect de l’intégrité du sport. Smith et Stewart (2015renvoi vers) soulignent que cette perspective accorde une plus grande place au droit à la vie privée et au droit à l’autonomie personnelle de l’athlète et proposent d’ailleurs, dans un autre texte, de l’étendre en incluant non seulement les substances dopantes, mais aussi toutes les autres drogues, illicites ou non, qui peuvent nuire à la santé à long terme des joueurs (Stewart et Smith, 2008renvoi vers).
On notera également l’enquête de Overbye (2018renvoi vers) qui interroge 775 athlètes au niveau élite, évoluant dans 40 sports, afin de les faire réagir via un questionnaire en ligne (taux de réponse : 51 %) à la présentation d’un scénario de dopage légalisé et supervisé par des médecins. L’interprétation des résultats, en considérant que le sport est un environnement de travail exceptionnel et risqué, suggère que la légalisation de certaines substances aurait un effet négatif sur la santé perçue des athlètes.
Dans ce dernier travail, la position est davantage celle d’une légalisation du dopage que d’une politique de réduction des dommages. En fait, il semble que les positions peuvent se superposer malgré les efforts de certains auteurs à les distinguer. Ainsi, la question de la réduction des dommages apparaît chez Lentillon-Kaestner (2015renvoi vers) dans les discours des cyclistes qu’elle interroge : l’acceptation des injections dans le peloton professionnel suit, selon elle, une stratégie de réduction des dommages. Cela lui permet d’affirmer qu’une réelle stratégie de réduction des dommages pourrait être une approche plus efficace contre le dopage que la tolérance zéro de l’AMA. Kirkwood (2009renvoi vers), quant à lui, considère une politique de réduction des dommages comme troisième voie entre le système actuel et la libéralisation à laquelle des auteurs s’opposent fermement78 . La frontière entre libéralisation et politique de réduction des dommages n’est pas toujours claire, la question des « anabolics coaches » opacifie cette limite, tout comme les débats sur le rééquilibrage hormonal dans les années 1970 ont pu le faire79 .
Mais certains auteurs, bien que critiques envers la politique de l’AMA, sont réservés quant aux approches de réduction des dommages. C’est le cas de Waddington et Smith (2009renvoi vers) ou Dimeo et Møller (2018renvoi vers). Un ensemble d’autres auteurs tentent de statuer sur ce débat qui n’oppose plus libéralisation versus politique antidopage de l’AMA mais celui de la réduction des dommages versus politique antidopage de l’AMA (appelée parfois « tolérance zéro », un terme qui reprend les expressions dominantes des acteurs de l’antidopage de cette période). McVeigh et coll. (2021renvoi vers) appellent à des évaluations des dispositifs existants. Mazanov (2016renvoi vers) est critique envers les politiques de réduction des dommages. Il rappelle notamment qu’il n’y a pas que des athlètes professionnels adultes et s’interroge sur les effets d’une telle politique pour les jeunes qui ont vocation à devenir professionnels, statut qui pourrait conduire à la consommation de produits dopants et nécessiterait donc un accompagnement. Il s’inquiète des possibilités qu’une telle politique finisse par augmenter les risques sanitaires et note que l’on ne considère essentiellement qu’une culture qui privilégie la médecine occidentale. Et de proposer une troisième voie : il défend une « approche des parties prenantes » et prend modèle sur l’entreprise qui doit être gérée de manière à équilibrer les intérêts des parties prenantes et de la société dans laquelle elle opère. Toute personne susceptible d’être affectée par les activités d’une entreprise est moralement en droit d’exiger que ses intérêts soient pris en compte, soutient-il. Il s’agirait donc de définir la meilleure politique en faisant en sorte que les règles soient fixées par tous, y compris par les athlètes.
Kayser et Broers (2015renvoi vers) proposent une identification des dommages à réduire. Passant en revue, les dommages pour l’athlète individuel (on pense à la santé), les dommages indirects (pertes d’autonomie, sanction…), les dommages pour les autres athlètes (perte de titre), les dommages pour l’image du sport, les dommages pour la société hors du sport, ils s’interrogent : qui cause(nt) des dommages ? Et de noter que les dommages ne sont pas très bien évalués et sont souvent basés sur des mythes. Les auteurs concluent : « Considérant qu’une possible « dé-sanctification » du sport d’élite va prendre du temps, que la lutte contre le dopage ne pourra pas l’éradiquer, et que vraisemblablement le dopage va continuer chez les amateurs comme chez les élites avec des vainqueurs qui seront les mieux dopés, nous pensons que des approches plus pragmatiques méritent d’être sérieusement prises en considération ». Cette troisième voie est celle d’un compromis qui combinerait la politique « tolérance zéro » et la politique de réduction des dommages. Elle passerait par un assouplissement graduel des règles.

Conclusion

Il est bien difficile de résumer les débats à quelques positions sur lesquelles les décideurs politiques pourraient s’appuyer. Cela est dû à l’étendue du sujet mais aussi à la forme des articles retenus dans le corpus. Rarement soutenus par des approches théoriques, inégalement fondés sur des enquêtes empiriques, parfois militants et normatifs, les textes peuvent être interrogés sur les formes de l’argumentation déployées. On doit également rappeler que ces débats se déroulent dans une arène réduite, tant du point de vue de la liste de protagonistes, de leur provenance que sur les ressources mobilisées. Deux figures reviennent souvent.
L’une est marquée par des positions normatives et militantes. Il peut s’agir aussi bien d’ailleurs de postures assez conservatrices visant à tout prix à défendre l’esprit du sport et les fondements de la lutte antidopage indispensables pour le promouvoir que de postures plus libertariennes soucieuses de défendre à la fois les libertés individuelles et la santé publique. Les matériaux empiriques reposent sur des enquêtes de qualité variable, mais aussi dans une tradition plus « essayiste », consistant à sélectionner des cas selon des critères « discutables » (voire non discutés) ou, pour le dire de façon plus critique, selon leur capacité à nourrir la position défendue.
L’autre s’appuie sur un schéma argumentatif frayé : l’article s’emploie à disqualifier le système actuel, en mobilisant des données de première ou seconde main et à proposer une ou des inflexion(s) souvent majeure(s). La faiblesse de l’argumentation dans ce cas tient souvent dans l’absence d’un cadre théorique et parfois dans la fragilité des données qui ne sont construites ou mobilisées dans le seul but de soutenir la position de l’auteur.
Les propositions des auteurs qui cherchent à rompre avec l’existant peuvent être malgré tout intéressantes mais elles semblent difficilement applicables. Plus précisément, les questions de la mise en œuvre et du modèle de transformation ne sont presque jamais abordées. L’argumentation porte sur l’idée que B est préférable à A, mais elle n’évoque (presque) jamais comment on peut mettre en place B. Elles gagneraient à préciser le processus décisionnel (qui peut décider et par quel moyen ?), le travail opératoire pour mettre en place la nouvelle organisation, ainsi que les modalités de gestion de la période de transition. On pourrait objecter que c’est aux décideurs de politiques de prendre en charge les opérations de mise sur agenda, de consultation, de travail politique et réglementaire, mais on peut également supposer que les argumentations qui prennent en charge la mise en œuvre des propositions ont plus de chance de les voir aboutir.
Il existe également de très bonnes recherches dans le corpus mais les analyses produites inspirent peu les décideurs ; tout au plus elles pèsent sur leur réflexivité.
Il semble qu’il y ait un décalage entre ces auteurs, pris dans une forme d’activité scolastique ou scientifique, et des acteurs de la lutte antidopage qui sont pris dans les contingences de leur activité. Cela ne signifie pas une absence de réflexivité. En effet, les acteurs expérimentés de la lutte antidopage montrent des capacités à envisager différentes options possibles. Ces capacités sont notamment liées au fait qu’ils développent une attention particulière à ce qui advient du passé (en gardant la mémoire de ce qui a été essayé et surtout des failles révélées par les affaires) ; ils sont également attentifs à ce qu’offrent les ouvertures d’avenir, en interrogeant la crédibilité des alertes et des promesses ; enfin, dotés d’un sens politique, et comme tous les acteurs soumis à une interprétation répétée de leurs actions, ils sont attentifs à ce qui se joue dans le présent en travaillant eux-mêmes les modalités de transformation.
Il semble que l’utilité des sciences sociales pourrait être de confronter les deux valences. L’idée n’est pas de choisir entre des systèmes interprétatifs antinomiques, mais bien de disposer des moyens d’évaluer ce que modifie chaque dispute dans les milieux dans lesquels agissent les personnes et les groupes.

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