ANALYSE

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Analyse


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Déterminants sociaux du dopage

L’identification des déterminants du dopage, qui est au cœur de la littérature scientifique sur le dopage, repose sur des approches très diverses.
On peut identifier des différences d’ordre épistémologique, puisque les déterminants peuvent être abordés comme des facteurs relativement universels ou en tenant compte de configurations spécifiques. Ainsi, la plupart des économistes, et certains psychologues, tentent d’identifier des déterminants universels, alors que les sociologues, et les psychologues sociaux, sont plus attentifs aux effets des singularités des contextes sur le dopage. Les premiers privilégient une science plutôt nomothétique, parfois adossée à des formulations mathématiques ou des statistiques élaborées, notamment pour appréhender la rationalité des sportifs qui se dopent, alors que les seconds développent une science plus attentive à l’herméneutique, qui cherche à comprendre comment les acteurs élaborent le sens donné aux activités relatives à la question du dopage.
Une seconde différence est relative à l’identification du dopage qui peut se faire en référence au Code mondial de l’Agence mondiale antidopage (AMA) et a permis d’accorder un grand nombre d’acteurs (Demeslay, 2013renvoi vers). Mais il ne s’agit pas d’une norme universelle pour autant. En effet, seuls les signataires du Code retiennent cette définition du dopage alors que d’autres acteurs du sport, par exemple les ligues professionnelles aux États-Unis, utilisent d’autres cadres juridiques ou proposent de ne plus faire référence au dopage comme dans le projet de Enhanced Games1 . De plus, le dopage est une catégorie générique assez large qui regroupe des pratiques sociales extrêmement hétérogènes, qui vont d’une utilisation rationnelle et sophistiquée de substances et de méthodes interdites mise en œuvre au sein d’organisations structurées, à du dopage non intentionnel dû à des contaminations.
La diversité épistémologique des approches scientifiques et du rapport aux normes qui définissent le dopage sera donc présente dans ce chapitre pour expliquer la façon dont les recherches traitent des déterminants sociaux. Néanmoins, il nous semble que structurer ce chapitre en tenant compte des trois grandes catégories de dopage identifiées par Houlihan (2002renvoi vers) aidera à mieux comprendre la complexité des déterminants sociaux du dopage. La première section de ce chapitre est centrée sur la question de l’information comme facteur de dopage. Elle traite de la façon dont elle est appréhendée individuellement par les sportifs. Cette perspective, qui s’inscrit dans la lignée de modèles de l’action rationnelle mobilise principalement les travaux des sciences économiques, mais déborde aussi sur la psychologie et la sociologie. Mais si Houlihan (2002renvoi vers) se centre principalement sur les effets d’un manque d’information, par exemple sur la composition de médicaments ou de compléments alimentaires, qui peut conduire à un dopage non intentionnel, par contamination ou ignorance, cette question de l’information y est appréhendée de façon plus large, puisque de nombreux travaux la placent comme facteur central des décisions des athlètes. La deuxième section du chapitre regroupe les incitations directes au dopage, en s’appuyant principalement sur la littérature autour de la déviance mais aussi en questionnant le rôle des valeurs. Ces incitations directes s’observent dans des organisations sportives dans lesquelles l’entourage (dirigeants, entraîneurs, médecins…) et les athlètes collaborent à un dopage qui permet de gagner des compétitions prestigieuses et ainsi d’accroître leurs profits économiques ou symboliques. La dernière section regroupe les « facteurs indirects » qui engagent la responsabilité des organisations sportives, en particulier sur des conditions de travail, comme des situations de vulnérabilité, le risque de perdre son statut de professionnel ou une surcharge de travail, qui peuvent favoriser le dopage. Dans ce cas, les athlètes ne se dopent pas par conviction, mais pour faire face à un contexte contraignant. Cette classification n’est pas parfaite, les catégories ne sont d’ailleurs pas exclusives, mais elle permet de décrire les déterminismes sociaux à partir d’un ancrage empirique autour de trois sortes d’idéaux types du dopage.

Quel rôle de l’information dans les cas de dopage ?

Identifiée par Houlihan (2002renvoi vers), la question de l’information semble d’autant plus importante à analyser qu’une partie significative des cas de dopage, autour de 40 %, est rapportée comme « non intentionnelle » (De Hon et van Bottenburg, 2017renvoi vers). De plus, le manque d’information sur les risques de contamination par un médicament, un complément alimentaire ou des aliments n’a été pris en compte par l’AMA de façon systématique que depuis les années 2020 (Viret et Ohl, 2024renvoi vers). Or, la contamination est devenue une problématique importante de l’antidopage. Mais il serait réducteur de ne traiter de la question de l’information qu’autour des défaillances en la matière. L’histoire du dopage montre qu’au contraire l’information sur le dopage est un facteur déterminant de la façon de se doper, de prendre des risques, d’échapper aux contrôles ou de tirer profit des lacunes de l’antidopage. Lance Armstrong, cycliste célèbre pour l’élaboration de ses techniques de dopage, est l’exemple type d’un acteur qui semble calculer les rapports coûts-bénéfices et tirer profit de toutes les informations sur le dopage et l’antidopage pour construire sa carrière sportive (Walsh, 2013renvoi vers ; Macur, 2014renvoi vers). Cette première section porte donc sur les travaux, principalement par des approches économiques et psychologiques, qui traitent des enjeux de l’information pour les sportifs et leurs décisions.
Les économistes, et certains psychologues, qui s’inscrivent globalement dans un paradigme utilitariste, identifient le profit économique ou symbolique (prestige) (Westmattelmann et coll., 2020renvoi vers), et parfois le sentiment d’accomplissement, comme les déterminants principaux du dopage (Dimant et Deuster, 2019renvoi vers). Cette approche suppose que les sportifs agissent de façon relativement rationnelle à partir des informations dont ils disposent.
Cette perspective individuelle et rationnelle est parfois biologisante (Dimant et Deuster, 2019renvoi vers) lorsqu’elle s’appuie sur l’idée que le fonctionnement du cerveau, sous l’influence de l’entraînement, de la nutrition et des pressions psychologiques, pourrait être perturbé et conduire les athlètes à ressentir un épuisement de leurs ressources (deplete their resources) et, en conséquence, les inciter à la consommation de substances. Néanmoins, les fondements théoriques et cette manière d’identifier les déterminants du dopage sont contestables eu égard à la complexité des processus, puisque si tous les sportifs sont confrontés à un épuisement de leurs ressources physiques qui limite leurs performances, tous ne se dopent pas.
L’idée que les acteurs maximisent l’utilité, et/ou le calcul du ratio coût-bénéfice, est au fondement du raisonnement de nombreux économistes, par exemple : « As long as the benefits (e.g., glory, higher prize money, etc.) sufficiently outweigh the costs (e.g., punishment if caught, health costs, etc.), athletes will continue to use doping » (Vandeweghe, 2015renvoi vers, p. 304). Mais c’est une façon d’appréhender le dopage qui se retrouve aussi dans d’autres travaux, de façon assumée (Nica-Badea, 2016renvoi vers), ou plus discrète pour Kegelaers et coll. (2018renvoi vers). Ces derniers, à partir d’entretiens avec 36 athlètes pratiquant 10 sports différents, de focus-group avec 5 entraîneurs et 4 « experts » et de confrontation à un athlète dopé et deux biographies d’athlètes dopés, identifient d’une part des facteurs « push » (tableau 10.I), c’est-à-dire des incitations présentes dans une situation qui poussent les athlètes à se doper (par exemple, la peur de l’échec) et, d’autre part, des facteurs « pull » qui seraient les effets bénéfiques futurs perçus ou les récompenses associées à l’utilisation du dopage (par exemple, l’idée que le dopage va améliorer les performances). Ils observent aussi des facteurs « anti-push », soit des éléments dissuasifs présents dans la situation actuelle qui empêchent les athlètes de se doper (par exemple, un entraîneur compréhensif), et des facteurs « anti-pull » qui sont les effets négatifs ou les risques futurs perçus du dopage (par exemple, les sanctions).

Tableau Tableau 10.I Facteurs favorisant le dopage (« push factors »).
Les chiffres entre parenthèses représentent respectivement le nombre de non-utilisateurs ou utilisateurs de substances dopantes mentionnant le sous-thème (d’après Kegelaers et coll., 2018renvoi vers)

Mauvaise performance (4)
Limitations de performance
 
Niveau athlétique
Ne pas être assez bon (3/2)
 
Ne pas avoir été sélectionné (2)
 
Perte soudaine de performance (1)
 
Stagnation de la performance (1)
 
Pour faire rapidement carrière (1)
 
Blessure (10/2)
Blessure
 
Période de récupération (1)
 
Ne pas retrouver le niveau après blessure (1)
 
Perte de condition physique (4)
Limitations physiques
 
Limites physiques (2)
 
Ne pas être assez fort physiquement (1)
 
Peur de l’échec (16)
Pression perçue
 
Niveau psychologique
Pression auto-imposée (8/3)
 
Peur de décevoir les autres (5)
 
Pression externe (3)
 
Prise de risque (1)
Comportement à risque
 
Curiosité (1/1)
 
Faible image de soi (2/2)
Faible image de soi
 
Événements de vie négatifs (4/1)
Événements de vie négatifs
 
Effet de relance/rebond (stepping stone) (8/3)
Utilisation de suppléments
 
Culture surmédicalisée (4)
 
Habitude d’utiliser des suppléments (2)
 
Entraîneur (21)
Influenceurs directs
Niveau micro
Niveau psychosocial
Médecin (14/3)
Parents (12)
Autres athlètes (9/2)
Nutritionniste (6)
Équipe technique (5)
Managers (2)
Autres athlètes qui se dopent (11/2)
Influenceurs indirects
Partenaires d’entraînement qui se dopent (3)
Rivaux qui se dopent (1)
Médias (sociaux) (11)
Pression médiatique
Niveau macro
Culture du dopage dans le sport (18/2)
Influence culturelle & zeitgeist
Culture nationale (7)
Pression sociétale (3)
Mentalité (Zeitgeist) (3/1)
Fédérations (2)
Sponsor exige des victoires (15)
Pression financière
 
Niveau financier
Aspects financiers (2)
 
Fin de contrat (1)
 
Perception d’une faible probabilité d’être pris (3/3)
Politiques inefficaces
 
Niveau politique
Savoir quand les contrôles auront lieu (3)
 
Absence de sanctions sévères (2)
 
Peu de contrôles (1)
 
La diversité de situations des acteurs interrogés et leur hétérogénéité conduisent Kegelaers et coll. (2018renvoi vers) à retenir une pluralité de facteurs sans pouvoir clairement les hiérarchiser. Enfin, quels que soient les facteurs identifiés, il semble que les calculs coûts-bénéfices restent en toile de fond des explications sans que des questionnements sur la diversité des façons de calculer ou de la genèse des modes de calcul ne soient engagés. Il n’est donc pas étonnant que le « rôle d’informer des athlètes sur les règles et règlements antidopage, les sanctions et les amendes, les effets du dopage, les effets indésirables et les risques pour la santé » (Kegelaers et coll., 2018renvoi vers, p. 127-128), soit central dans ce type d’approche (figure 10.1).
Figure Figure 10.1 Modélisation des facteurs « pull, push, anti-pull, anti-push » (Source : Wylleman et coll., 2016renvoi vers)
En toile de fond de beaucoup de modèles de la psychologie, on retrouve l’idée que le poids respectif des facteurs incitatifs et des facteurs de dissuasion serait déterminant des décisions de se doper. Pensée comme un calcul entre le pour et le contre, la métaphore d’une balance qui pencherait plutôt d’un côté que de l’autre est souvent sous-jacente au modèle pour expliquer les décisions de se doper (voir l’exemple de Johnson, 2012renvoi vers, ou de façon un peu plus élaborée celui de Mazanov et Huybers, 2010renvoi vers, cités par Backhouse et coll., 2016renvoi vers) (figure 10.2).
Figure Figure 10.2 Exemples de modélisation des déterminants du dopage issus de la littérature (Source : Backhouse et coll., 2016renvoi vers), avec respectivement l’exemple de Johnson (2012renvoi vers) (gauche) et l’exemple de Mazanov et Huybers (2010renvoi vers) (droite)
La littérature en économie ou en psychologie est souvent guidée par l’ambition de trouver un modèle universel. Une ambition qui se heurte cependant à des pratiques de dopage très diverses, complexes, dépendantes de temporalités et de contextes sociaux dans lesquels les individus donnent du sens à leur pratique. Bien que les contextes soient parfois pris en compte, comme c’est par exemple le cas de Kegelaers et coll. (2018renvoi vers) et Wylleman et coll. (2016renvoi vers), la description d’une liste de facteurs incitatifs ou dissuasifs relève néanmoins de logiques d’équilibre ou de calcul.
Cette inspiration rationaliste est également présente dans les modèles théoriques issus de la théorie des jeux, souvent utilisés dans les approches économiques du dopage mais sans lien avec des données empiriques (par exemple, Buechel et coll., 2016renvoi vers). Ces théories ont l’intérêt de rappeler, d’une part que la confiance joue un rôle déterminant dans le choix de se doper, et d’autre part, que le principe de la « main invisible » du marché selon lequel la recherche par chaque individu de son propre intérêt à maximiser ses bénéfices, et minimiser ses efforts, va servir l’intérêt général, ne fonctionne pas dans le cas du dopage (Bourg, 2016renvoi vers).
Enfin, l’idée qu’une mauvaise information sur les produits incite au dopage est souvent avancée. Par exemple, Vasireddi et coll. (2023renvoi vers) observent que la qualité, le contenu et la fiabilité des vidéos sur les SARM (Selective Androgen Receptor Modulators) sont faibles. Ils suggèrent que les médias sociaux sont probablement à l’origine de l’abus de SARM en diffusant des informations erronées et biaisées sur ces substances. Ils en déduisent qu’il faut alerter et éduquer les organismes de surveillance de la santé publique, les prestataires de soins de santé et les membres des équipes sportives à mieux identifier les signes d’abus de SARM, et à promouvoir la discussion pour décourager cet abus. Or, on constate que de nombreux utilisateurs connaissent les risques liés à l’utilisation des SARM. Et le problème ne vient pas de l’absence de connaissances scientifiques mais plutôt de pratiquants moins sensibles à la culture scientifique qu’à la culture de pairs jugés les plus experts (Monaghan, 2001renvoi vers ; Underwood, 2017renvoi vers ; Sverkersson et coll., 2020renvoi vers).

Lutter contre le dopage en réduisant ou en différant les bénéfices économiques des performances sportives

L’idée de calcul coût-bénéfice comme déterminant du dopage peut conduire à proposer d’augmenter le coût du dopage et d’en différer les bénéfices. Parmi les propositions, certains économistes suggèrent de retarder la perception des revenus afin de réduire l’incitation à se doper et de procéder à des re-tests des échantillons conservés en profitant des avancées sur les capacités d’identification des traces de dopage (Daumann et coll., 2015renvoi vers) (figure 10.3).
Figure Figure 10.3 Réduire le rapport coût-bénéfice du dopage. La situation actuelle favorise le dopage pour en tirer des bénéfices immédiats (gauche), alors que les différer pourrait réduire l’incitation au dopage (droite) (Source : Daumann et coll., 2015renvoi vers)
Outre que ces propositions sont difficiles à mettre en œuvre, les fondements empiriques de ces approches rationalistes sont rares, elles supposent un individu identique, quels que soient ses origines, ses expériences ou son lieu de vie, et ne s’intéressent pas aux effets des contextes sur les conduites (Whitaker et coll., 2017renvoi vers). En conséquence, certains articles comme celui de Daumann (2018renvoi vers) parlent de la prévalence du dopage en général en différenciant à peine les sports (ce qui n’est pas pertinent ; cf. chapitre « Approches méthodologiques et réflexions sur la prévalence du dopage »), rejoignant ainsi assez largement le sens commun qui est de dire que le dopage est omniprésent et massif dans le sport sans en apporter des preuves solides. De plus, de ces généralités émergent des explications et des méthodes universelles de prévention, indifférentes aux contextes et à la diversité des cultures (Daumann, 2018renvoi vers ; Westmattelmann et coll., 2020renvoi vers), ce que pourtant de nombreux psychologues commencent à critiquer (Whitaker et Backhouse, 2017renvoi vers ; Veltmaat et coll., 2023renvoi vers).
S’appuyer sur des modélisations économiques théoriques pour formuler des recommandations sur le dopage est périlleux. Par exemple, la conclusion tirée d’un article de Robeck (2015renvoi vers) qui modélise la conduite des entraîneurs affirme que « les directeurs d’équipe (cyclistes) sont intéressés par le dopage, et que les institutions actuelles de lutte contre le dopage ne peuvent pas supprimer l’abus de drogues interdites ». Cette façon d’appliquer des modèles théoriques, sans avoir jamais rencontré de directeur d’équipe, ni probablement connaître le cyclisme, mérite d’être questionnée. L’intérêt spéculatif des sciences économiques appliquées au dopage ne devrait pas conduire à la prétention de dire ce que pensent les acteurs sans les connaître.
De plus, l’élaboration de modèles généraux traitant de la catégorie « dopé » n’est pas pertinente dans la plupart des analyses parce qu’elle agrège des conduites totalement différentes. La modélisation d’un phénomène par des équations complexes ne compense pas l’absence de fondements empiriques qui limite l’intérêt de ces approches.
Les rares travaux qui reposent sur des données empiriques ont été effectués au Kenya par Ogama et Sakwa (2019renvoi vers). Ces auteurs montrent que plusieurs facteurs économiques contribuent au dopage notamment les gains en compétition, le coût du dopage, le coût de l’accès au dopage, le coût de la dissimulation, les contrats de sponsoring, la situation financière individuelle et familiale et l’amélioration de la situation économique. Mais l’adoption d’une posture morale par ces auteurs – ils suggèrent notamment que les parents devraient être sensibilisés par le gouvernement et les institutions religieuses afin de ne pas renoncer à leur responsabilité parentale et d’inculquer les valeurs morales/culturelles de la société à leurs enfants – peut conduire à s’interroger sur la fiabilité de l’enquête.

Augmenter le coût financier et symbolique du dopage

Afin d’agir sur le calcul coût-bénéfice réalisé par les sportifs, plutôt que d’agir sur les bénéfices, des économistes et des psychologues proposent aussi d’augmenter le coût du dopage. L’idée est que les sportifs mieux informés des coûts pourraient, selon ces perspectives, être incités à changer leur manière de calculer les coûts-bénéfices du dopage. Augmenter le coût des sanctions serait donc cohérent pour lutter efficacement contre le dopage puisque des athlètes informés des conséquences (pécuniaires, exclusion, sur la réputation) pourraient être moins incités à se doper. Mais il faudrait pour cela des dispositifs institutionnels solides, qui impliquent par exemple plus de contrôles et de sanctions, et des dispositifs symboliques qui permettraient d’accroître les coûts liés à une exposition du dopage, par une accentuation du sentiment de honte ou de déshonneur auxquels sont sensibles certaines catégories de sportifs (Mohamed et coll., 2013renvoi vers). Une telle démarche soulèverait à la fois des problèmes de faisabilité et des problèmes éthiques, la vocation des organisations antidopage n’étant pas de stigmatiser les sportifs qui se dopent.
Une autre proposition, issue des recherches de Dimant et Deuster (2019renvoi vers), serait d’augmenter la réalisation de contrôles antidopage au hasard (randomized testing). L’idée est que des sportifs informés du principe de contrôles aléatoires, en opposition aux contrôles systématiques et prévisibles des athlètes, par exemple les médaillés de certaines compétitions, seraient dissuadés de se doper. Mais ces auteurs connaissent probablement assez mal l’antidopage. D’une part parce que les contrôles aléatoires ne se font plus en raison de leur inefficience à cibler les tricheurs ; les contrôles sont aujourd’hui davantage inspirés de démarches de type forensique qui permettent de mieux cibler les athlètes les plus à risque (Hayward et coll., 2022renvoi vers). D’autre part, parce que ce qu’ils décrivent comme « randomized » correspond plutôt à un ciblage, puisqu’ils parlent par exemple d’augmenter les contrôles sur les athlètes revenant de blessure.
Certains économistes proposent de réguler la distribution des gains en compétition en s’appuyant sur l’idée que les revenus potentiels des compétitions sportives sont des incitations au dopage. Ainsi Westmattelmann et coll. (2020renvoi vers) s’appuient sur une modélisation supposée permettre l’analyse des comportements de dopage dans le sport de compétition, pour montrer que la distribution des prix a un « impact énorme » sur la prévalence du dopage. L’idée qu’une augmentation des gains en compétition puisse entraîner une augmentation considérable du dopage est discutable étant donné son caractère très général. Les auteurs développent un modèle théorique qui les conduit à proposer de réduire les différences de gains entre le vainqueur et les autres coureurs du Tour de France. Mais comme leurs données empiriques sont à la fois très limitées et discutables, leur proposition de réduire la prévalence du dopage s’avère très peu pertinente dans le cas du cyclisme. Un tel modèle théorique qui s’épargne une compréhension sérieuse du contexte des pratiques ne peut que tomber à plat. En effet, une connaissance ordinaire de l’économie du cyclisme aurait permis de comprendre que comme la part des gains liés aux compétitions est très réduite dans le financement des équipes cyclistes et les revenus des coureurs, puisque les sponsors contribuent à hauteur de 94 % de leur financement (Aubel et Ohl, 2015renvoi vers), l’identification de ce déterminant du dopage n’est pas pertinent.
La pénalisation du dopage en imposant des sanctions de la justice pénale ordinaire, y compris des sanctions de privations de liberté, fait également partie des propositions d’augmentation du coût du dopage. Ce n’est pas très original, certains pays prévoient déjà cela, mais la justice ordinaire est plus lente que la justice sportive et de plus la pénalisation du dopage doit être traitée avec la plus grande prudence parce qu’elle soulève des questions éthiques importantes.
Ces modélisations économiques des déterminants du dopage, souvent proches d’un cadre théorique inscrit dans la lignée des théories de l’action rationnelle (utilitariste), conduisent à des situations paradoxales qui questionnent les fondements des perspectives utilitaristes. Par exemple, Goldman et coll. (1984renvoi vers), un chercheur qui posait la question de savoir si les athlètes accepteraient de prendre une substance qui leur garantirait la gloire sportive mais les tuerait au bout de cinq ans, révélait un taux d’acceptation de 50 %. Ces résultats, identifiés comme le « Goldman dilemma », ont permis de diffuser l’idée que guidés par la gloire et le profit, les sportifs seraient prêts à tout pour gagner, y compris à sacrifier des années de vie. Or, cette idée d’athlètes prêts à tout pour gagner s’est propagée bien au-delà du milieu de la recherche alors qu’elle n’a pas de fondement scientifique solide. En effet, les données recueillies par Connor et coll. (2013renvoi vers) auprès d’athlètes interrogés en 2011, cette fois avec une méthodologie plus rigoureuse, n’ont révélé qu’un taux d’acceptation de 1 %. Et même si elles remettent complètement en cause les résultats de l’étude de Goldman, le « Goldman dilemma » est encore régulièrement mobilisé pour affirmer que les sportifs seraient prêts à tout pour gagner (Connor et coll., 2013renvoi vers) mais n’a aucune pertinence pour éclairer les débats sur les politiques antidopage dans le sport (Woolf et coll., 2017renvoi vers). Évidemment, il ne faudrait pas tomber dans le travers de faire de l’étude de Connor et coll. (2013renvoi vers) le nouvel étalon de la prise de risques des athlètes. Ce taux n’est certainement pas universel, il dépend très probablement du contexte et d’enjeux spécifiques.

Identifier les externalités négatives

Une idée intéressante développée par les approches économiques est d’identifier les externalités négatives du dopage. Bien que les évaluations manquent de précision et ne reposent pas sur des données empiriques, l’argumentation sur les effets négatifs du dopage sur l’égalité des chances, sur les biais de concurrence, sur la réputation des sports, sur la confiance dans les institutions et le sentiment de corruption de l’ensemble du système sportif (Dimant et Deuster, 2019renvoi vers) donne des pistes intéressantes à explorer.
Cela dit, le mélange d’arguments économiques, biologiques et moraux par des économistes de référence – Preston et Szymanski (2003renvoi vers) – est surprenant : ils suggèrent notamment que le dopage est dommageable pour la santé, procure un avantage injuste aux dopés, diminue l’intérêt pour le sport, et affecte négativement l’image du sport. Il s’agit un peu de lieux communs sur le dopage qui ne sont pas adossés à des études empiriques.
D’autres économistes développent l’argument que les réglementations antidopage pourraient être un facteur de dopage en profitant aux athlètes dopés (Music, 2020renvoi vers). Un premier argument est de dire que si la régulation fonctionne bien, les gains des athlètes qui ne respectent pas les règles seraient potentiellement plus importants, parce que peu de concurrents se dopent et qu’ainsi le niveau de compétition serait moins élevé. Le second argument développe l’idée que les athlètes les plus talentueux seraient ceux qui pourraient se dispenser de dopage, et en conséquence la probabilité de gagner des athlètes dopés augmente ainsi que leurs gains. Mais là encore le raisonnement n’est que théorique, sans aucun fondement empirique, et éloigné de la complexité des processus qui conduisent au dopage et qui organisent l’antidopage.

De multiples enjeux autour des informations et des connaissances

Les enjeux autour de l’information et des connaissances n’impliquent pas nécessairement d’appliquer le cadre théorique d’une rationalité téléologique, ou rationalité en finalité (Zweckrationalität), identifiée dès 1922 par Max Weber (Weber, 1971renvoi vers). Ils peuvent aussi se comprendre en s’intéressant, par exemple dans le cadre d’une sociologie des épreuves, à la manière dont les sportifs se saisissent de multiples « prises », un concept développé par Bessy et Chateauraynaud (2014renvoi vers) pour indiquer comment une situation peut offrir des points d’appui aux sens et à la perception, pour interpréter les situations et prendre leurs décisions (Trabal et coll., 2022renvoi vers). Il est donc important d’identifier les ressources mobilisées par les acteurs pour faire face au dopage. Ainsi, l’enquête menée en France auprès de diverses populations par Trabal et coll. (2022renvoi vers) indique une grande méconnaissance de l’antidopage (par exemple, 70 % des répondants d’une enquête auprès d’étudiants spécialisés en sport ne connaissent aucune institution nationale ou internationale en charge de la lutte contre le dopage). En conséquence, les ressources des sportifs ne semblent pas leur permettre de faire face au risque d’éviter un contrôle positif, y compris par inadvertance.
L’information et les connaissances en matière de dopage et d’antidopage peuvent aussi être appréhendées par le prisme de la sociologie des sciences. En effet, les preuves analytiques de dopage reposent sur les sciences de l’antidopage produites par la recherche. Or, dans le cas de l’antidopage, l’AMA y joue un rôle central. En tant que commanditaire de sciences, l’AMA exerce une influence significative sur les sujets qui doivent être à l’agenda et sur les financements des recherches. L’impact de cette position influente de l’AMA n’a pas été évalué mais, en conséquence de son rôle de prescripteur, des domaines de recherche non identifiés par l’AMA peuvent être potentiellement délaissés par des chercheurs spécialisés dans l’antidopage (Viret et Ohl, 2024renvoi vers). Le rôle de l’AMA dans l’identification des connaissances qui manquent dans le domaine de l’antidopage est important. Par exemple, la gestion de la contamination est devenue un enjeu très important pour l’AMA car le phénomène met en péril les caractéristiques institutionnelles de la lutte contre le dopage, notamment le principe de responsabilité stricte selon lequel les sportifs sont considérés comme responsables de tout ce qui se trouve dans leur corps. Certains auteurs soulignent ainsi que l’AMA n’a pris en compte les questions de contamination comme enjeu de l’antidopage que tardivement, après avoir laissé d’autres organisations gérer ces situations (Viret et Ohl, 2024renvoi vers). Autre exemple, les singularités des femmes sont peu analysées dans les recherches dans lesquelles les femmes sont sous-représentées (Petróczi et coll., 2023renvoi vers). Une grande partie des régulations en matière d’antidopage se base sur des travaux effectués par des hommes sur des sujets masculins, mais s’appliquent aussi aux femmes alors que des connaissances spécifiques manquent malgré des recherches récentes qui se focalisent sur les femmes (par exemple, Collomp et coll., 2022renvoi vers).

Quels facteurs explicatifs « directs » du dopage ?

Les déterminants du dopage ne sont évidemment pas seulement liés à la gestion de l’information dans une perspective relativement rationaliste. Si l’on reprend l’exemple de Lance Armstrong, il semble bien illustrer le comportement d’un acteur à la rationalité limitée puisque son calcul a échoué ayant finalement été confondu pour dopage. Mais Lance Armstrong a su mettre en place un système de dopage sophistiqué, qui dépasse largement l’initiative individuelle. Ce dispositif a été rendu possible grâce à une convergence de soutiens : d’une part, l’appui économique de ses sponsors, d’autre part, l’implication des membres de son équipe dans l’organisation, incluant un encadrement médical spécialement dédié. À cela s’ajoutait le fait que les instances sportives comme l’UCI2 et l’ASO3 (société propriétaire du Tour de France) ont, pendant près de 15 ans, pu maintenir un cadre qui a favorisé la pérennité de ce système avant qu’il ne fasse l’objet de sanctions.
Ainsi, pour ce cas comme pour d’autres, une approche strictement individualiste s’avère insuffisante. Le système de dopage mis en place autour de Lance Armstrong ne repose pas uniquement sur des décisions personnelles, mais s’inscrit dans une dynamique collective où interagissent divers acteurs et soutiens institutionnels aux multiples facteurs explicatifs. C’est d’ailleurs pourquoi une partie de la recherche en économie ou en psychologie tente d’identifier d’autres déterminants du dopage, par exemple en effectuant des comparaisons entre sports, pays, régions, populations… ou encore en tentant de saisir les facteurs explicatifs des évolutions en matière de diffusion du dopage. Par exemple, des économistes cherchent à identifier les logiques de diffusion du dopage en intégrant des dimensions plus collectives. Ainsi, Dimant et Deuster (2019renvoi vers) parlent de logique d’imitation et d’alignement sur les normes des pairs en matière de dopage. Mais les logiques sociales d’imitation sont plus complexes que le modèle de contagion de Dimant et Deuster (2019renvoi vers). Ce modèle repose sur des éléments peu convaincants puisque l’hypothétique loi d’imitation qu’ils évoquent n’a pas de fondements empiriques. En conséquence, ce type d’études s’intéresse assez peu aux effets des contextes et propose souvent des rapprochements entre des données peu comparables produites dans des contextes très différents. Il y a certes un intérêt à vouloir identifier des déterminants du dopage qui seraient communs, mais cette ambition manque parfois de prudence. En effet, selon les populations, les âges, les niveaux de pratique, les organisations et les contextes nationaux ou locaux, les comparaisons peuvent être dénuées de sens. Plutôt que d’identifier des déterminants universels, nous avons trouvé plus raisonnable d’identifier quelques récurrences, mais aussi de prendre en compte les singularités des conditions « écologiques » dans lesquelles se font les choix et se construisent les rapports au dopage.

Quels effets des valeurs des individus sur le dopage ?

La question des valeurs est très souvent évoquée dans la lutte contre le dopage. Le Standard international pour l’éducation du Code mondial antidopage est un standard obligatoire4 . Il a un rôle central dans les programmes de l’AMA dans lesquels l’éducation est fondée sur des valeurs qui visent à « soutenir la préservation de l’esprit sportif ». En tant qu’agence internationale, l’AMA est confrontée à de multiples sports et contextes de pratique qu’il est complexe d’intégrer dans des programmes d’éducation ou de prévention qui s’adressent à des athlètes et des organisations sportives situées dans des contextes culturels, économiques et politiques très différents.
Par exemple, si l’on s’intéresse à « l’esprit sportif », qui est un des trois fondements du Code, les différences d’interprétation selon les cultures peuvent être importantes comme le montrent les recherches portant sur les dimensions culturelles des valeurs.
Une étude comparant l’opinion publique au Japon et au Royaume-Uni sur les questions d’équité et d’intégrité dans le sport, réalisée par Houlihan et coll. (2020renvoi vers), montre que les différences peuvent être significatives. Ainsi, les femmes se déclarent environ deux fois plus sensibles que les hommes à ce que le sport puisse répondre aux besoins d’activité physique des personnes et les hommes se disent deux fois plus attentifs à l’amitié et au fair-play que les femmes (Houlihan et coll., 2020renvoi vers, p. 10). Le pourcentage de répondants qui s’opposent au dopage au motif qu’il porte atteinte à « l’esprit du sport » diffère sensiblement d’un pays à l’autre (tableau 10.II). Les auteurs en concluent qu’un des défis pour l’AMA est de comprendre la nécessité d’être plus attentive à la diversité des jugements moraux. Et même si le Code est un ensemble de règles universelles, ils suggèrent que pour le promouvoir il faut prendre en compte les particularités des contextes culturels.

Tableau Tableau 10.II Raisons de s’opposer au dopage : différences entre le Japon et le Royaume-Uni (RU) en fonction du genre (d’après Houlihan et coll., 2020renvoi vers)

 
Japon
RU
Japon
RU
Japon
RU
 
Population totale
Homme
Femme
Atteinte à l’esprit du sport
19,1
46,5
21,6
48,1
16,6
45,0
Atteinte au fair-play
50,2
39,6
46,9
38,2
53,5
40,8
Atteinte à la santé de l’athlète
17,0
3,7
17,7
3,3
16,2
4,0
Contre les valeurs de mon pays
9,8
3,8
9,7
3,2
10,0
4,4
Raccourci pour atteindre un but
3,9
6,5
4,1
7,2
3,7
5,8
En comparant 5 pays (Italie, Allemagne, Grèce, Russie, Royaume-Uni) à partir d’un échantillon de 1 225 personnes, principalement des sportifs, Woolway et coll. (2021renvoi vers) observent des variations significatives entre les 5 pays étudiés sur ce que les personnes estiment être les « valeurs » du sport, à l’importance qu’ils accordent au « sport propre », mais aussi des liens entre les valeurs relatives à « l’esprit du sport » et la perception de l’importance du « sport propre » (figure 10.4). Un niveau d’association statistique significative, avec une corrélation positive, est observé entre les valeurs d’honnêteté et d’éthique et le respect des règles et des lois du sport. Cela suggère que lorsque le comportement d’un athlète est guidé par ces valeurs, il est plus susceptible de croire en l’importance du sport « propre », et donc moins susceptible de s’engager dans des comportements de dopage. Bien que ces études ne l’appréhendent pas ainsi, c’est bien un rapport aux valeurs dominantes, à la doxa du sport (Ohl et coll., 2021brenvoi vers), que cette enquête identifie.
Figure Figure 10.4 Valeurs relatives de l’esprit du sport pour 5 pays (Source : Woolway et coll., 2021renvoi vers)
Les recherches de Woolway et coll. (2021renvoi vers) confirment celles de Mazanov et coll. (2019renvoi vers), qui ont porté sur une comparaison entre la Grèce (n=444) et l’Australie (n=785) et suggèrent que ces valeurs sont associées à des conceptions différentes de ce que pourrait être un sport « propre ».
Si ce questionnement autour des valeurs est important, puisqu’il apporte des connaissances sur la diversité culturelle du rapport aux valeurs de la lutte contre le dopage, les preuves que les valeurs soient un déterminant du dopage ne sont pas toujours très convaincantes. Les auteurs observent d’abord des corrélations entre des valeurs déclarées et des attitudes face au dopage et non des pratiques de dopage effectives.
L’idée de développer une culture du « sport propre » en promouvant et en intégrant les valeurs intrinsèques de l’esprit du sport et de l’intégrité humaine viserait à permettre « aux athlètes de développer des capacités de raisonnement et de prise de décision qui les protègent du dopage » (Woolway et coll., 2021renvoi vers). Mais les modèles explicatifs ne sont pas très développés et peinent à convaincre en raison d’un niveau d’analyse assez général, qui ne donne pas d’informations assez précises sur le contexte des jugements, les pratiques sportives et les consommations de substances des individus.
La question des conditions psychologiques et sociales de la production des valeurs n’est finalement pas souvent explorée même si certains auteurs soulignent la nécessité de prendre en compte les caractéristiques des contextes (un des fondements des sciences sociales) prépondérants dans le risque de se doper (Veltmaat et coll., 2023renvoi vers). Ces auteurs restent néanmoins attachés à des modèles plutôt rationalistes de calcul et d’équilibre « vulnerability is a balance between risks and protective factors in a complex interaction between environmental, personal, and situational influences » sans interroger la façon dont les personnes calculent ou sont disposées au calcul. Et l’idée que le rapport à la culture du dopage, et donc les prises de décision dépendraient des valeurs selon un modèle proche de la rationalité axiologique de Weber5 (Wertrationalität) (Weber, 1971renvoi vers).
Mais évidemment la réalité du dopage est plus complexe, ces idéaux-types se chevauchent et se combinent dans la réalité. Les rationalités axiologiques et basées sur les valeurs se combinent avec les actions traditionnelles, liées à la culture, et les actions affectives ou émotionnelles (finalement peu explorées directement dans ce domaine du dopage).

Des valeurs qui fondent les représentations du dopage ? Facteurs de protection ou d’incitation ?

La compréhension des déterminants du dopage peut aussi passer par l’identification de facteurs de protection. À partir d’une étude qui se base sur l’analyse de contenu d’appels téléphoniques à un service national antidopage gratuit et anonyme appelé « Écoute dopage », mis en service en France en 1998, destiné à aider et guider les athlètes et toute autre personne impliquée dans le dopage, Mohamed et coll. (2013renvoi vers) identifient deux catégories de facteurs de protection.
D’une part, les « Préoccupations de santé », le « Respect de la loi » et les « Contrôles antidopage » (tests antidopage « externes » à l’exclusion des autotests). Et, d’autre part, les « Doutes sur l’efficacité des produits illicites », la « Capacité de réflexion » et les « Doutes à l’égard des médecins ». Ces facteurs sont analysés en termes de classement dans trois sports différents et de conséquences sur l’expérience et la relation des athlètes avec le dopage. L’ordre des facteurs dans le football et le bodybuilding est assez proche, il est sensiblement différent dans le cyclisme (tableau 10.III). Des campagnes de prévention spécifiques sont proposées pour limiter les comportements dopants en général et pour chaque sport.

Tableau Tableau 10.III Classement des facteurs de protection
(d’après Mohamed et coll., 2013renvoi vers)

Rang
Population générale
n=446
Bodybuilders
n=255
Cyclistes
n=146
Footballeurs
n=45
1
Préoccupation santé : 48 %
Préoccupation santé : 63,1 %
Respect de la loi : 42,5 %
Préoccupation santé : 48,9 %
2
Respect de la loi : 29,4 %
Respect de la loi : 21,6 %
Contrôles antidopage : 26 %
Respect de la loi : 31,1 %
3
Contrôles antidopage : 14,6 %
Contrôles antidopage : 7 %
Préoccupation santé : 21,2 %
Contrôles antidopage : 20 %
4
Doutes sur l’efficacité des produits illicites : 3,8 %
Doutes sur l’efficacité des produits illicites : 4,7 %
Doutes à l’égard des médecins : 6,6 %
 
5
Doutes à l’égard des médecins : 2,2 %
Capacité de réflexion : 3,5 %
Doutes sur l’efficacité des produits illicites : 3,4 %
 
6
Capacité de réflexion : 2,0 %
 
 
 
Même si l’efficacité des contrôles antidopage peut être discutée, les résultats de Mohamed et coll. (2013renvoi vers) confirment l’idée qu’il s’agit d’un moyen de dissuasion efficient, d’autant plus que leur échantillon était principalement composé d’athlètes de niveau régional, pour lesquels la probabilité d’un contrôle antidopage est très faible.
Ils renforcent également les résultats des études montrant que plus un produit est perçu comme dangereux, moins la tentation de l’utiliser est grande. C’est le cas par exemple des travaux de Moore et Werch (2005renvoi vers) qui ont montré que lorsque les jeunes sportifs (n=891, enquête chez des collégiens en Floride) accordent une grande importance à la santé, ils sont moins tentés par la consommation de substances (alcool, tabac, marijuana). Les auteurs montrent également une différence de comportement entre les genres en fonction du type de pratique sportive : les sports organisés par l’école et dominés par les hommes semblent être associés à un risque accru de consommation de substances chez les garçons, alors que les sports organisés en dehors de l’école et mixtes semblent être plus à risque chez les filles.

Le rôle des apprentissages et des normes sociales

Sans exclure la rationalité ou le rôle des valeurs, l’absence de prise en compte des contextes et le manque de réflexivité autour du cadre théorique d’une éducation par les valeurs sont des limites importantes à la connaissance des déterminants du dopage.
En effet, cette culture, et les significations qui sont associées au dopage, a d’ailleurs significativement évolué dans le temps. Par exemple, les représentations positives des années 1950 de l’usage de substances dopantes comme application de savoirs scientifiques sur l’amélioration des corps, laissent progressivement place à des jugements plus défavorables à l’usage des substances par un groupe réduit de culturistes, puis à une diffusion beaucoup plus large de corps musclé et d’un nouveau marché du dopage, moins dans les excès mais plus massifié (Andreasson et Johansson, 2019renvoi vers).
Les critiques d’une approche décontextualisée se retrouvent aussi dans les arguments développés par Hoff (2022renvoi vers) dans une perspective psychosociale « d’apprentissage situé ». Cet auteur critique les modèles comportementaux et cognitifs de l’apprentissage social qui ne tiennent pas compte des singularités des cultures sportives dans un contexte donné. Ainsi, dans une étude qualitative sur des pratiquants d’haltérophilie (n=10), il montre que le dopage fait partie de la culture et qu’il cimente les liens entre les pratiquants, alors que ceux qui ne font pas partie des initiés deviennent des outsiders. Ces analyses rejoignent sur un certain nombre de points les perspectives de la sociologie de la déviance. Le dopage, comme d’autres déviances, s’apprend par des apprentissages sociaux qui permettent de devenir membre d’une communauté. À l’image de ce qui se passe pour les cyclistes étudiés par Ohl et coll. (2015renvoi vers) ou les bodybuilders (Coquet et coll., 2016renvoi vers), Hoff (2022renvoi vers) montre que ce sont les pratiquants les plus expérimentés qui jouent un rôle important dans la transmission de la culture du dopage. Mais ce sont aussi les interactions avec les responsables de la fédération et du club qui, par leur silence ou l’absence délibérée de questionnements sur le dopage, contribuent à le normaliser tout en condamnant et en rejetant, de façon inconséquente, les athlètes pris pour dopage. Pour Hoff (2022renvoi vers), le dopage ne résulte pas d’une incitation directe avec des pressions normatives exercées de façon très explicite, mais plutôt d’un processus d’apprentissage actif, qui est aussi une expérience stimulante du corps et d’affirmation identitaire de la part d’individus au sein de leur communauté sportive.

Les effets du genre sur la consommation de produits dopants

Comme beaucoup de pratiques sociales, le dopage est genré. C’est même une question assez centrale dans les recherches qui portent sur le dopage dans le monde amateur, en particulier dans les salles de fitness. Bien que dans certains cas l’objectif soit de gagner des compétitions et de devenir Mr. Olympia ou Mr. Univers, la qualification de cette prise de produit comme dopage recouvre aussi un usage à des fins esthétiques par les pratiquants ordinaires de bodybuilding dont le déterminant principal est le goût pour le muscle hypertrophié. C’est donc à la fois autour de la question de la construction du goût pour le muscle, et de sa signification en termes d’identités genrées, d’appartenance à la communauté des bodybuilders et de participation à des compétitions qu’il faut comprendre l’usage des produits dopants (Klein, 1993renvoi vers ; Monaghan, 2001renvoi vers ; Roussel et coll., 2010renvoi vers ; Vallet, 2017renvoi vers).
Pour une grande partie des adeptes hommes, le recours aux produits dopants permet de se conformer aux normes que l’on pense être celles d’une « vraie » masculinité, et pour les femmes bodybuildeuses, il faut pouvoir gérer les contradictions entre des muscles très saillants et les normes de féminité, comme en attestent plusieurs travaux. Les différents aspects de la pratique (identitaires, esthétiques et sanitaires) sont bricolés, négociés, au quotidien ou sur des forums, pour qu’ils soient perçus comme compatibles avec les normes sociales de référence, c’est le cas en particulier des apparences corporelles des pratiquants (Andreasson, 2013renvoi vers ; Andreasson et Johansson, 2016renvoi vers et 2020renvoi vers ; Andreasson et Henning, 2022renvoi vers ; Sverkersson, 2022renvoi vers).
Les bodybuildeuses qui prennent des produits dopants sont confrontées à un plus grand risque de stigmatisation et de critique en dehors du cercle restreint des bodybuilders (Havnes et coll., 2021renvoi vers), dans leur vie quotidienne ou au travail (Coquet et coll., 2016renvoi vers et 2018renvoi vers). Sur les forums de discussion, parce qu’elles sont des femmes, leurs récits et expertise sur le dopage sont remis en question d’une manière qui n’a pas d’équivalent pour les membres masculins (Sverkersson, 2022renvoi vers).
L’ethnographie de Underwood (2017renvoi vers) sur la communauté internationale en ligne de milliers de bodybuilders récréatifs constituée autour de Zyzz, un jeune bodybuilder récréatif présumé utilisateur de dopage, qui a transformé son corps en quelques années, et décédé en 2011 d’un arrêt cardiaque (figure 10.5), suggère que la recherche d’un corps musclé à l’aide de produits dopants s’explique par une « crise de la masculinité », ou une « reconfiguration de la masculinité ».
Figure Figure 10.5 Trois photos de Aziz Shavershian (gauche) avant la création de son personnage « Zyzz » sur les forums internet, et photo de Aziz Shavershian (droite) après avoir transformé son corps et peu avant sa mort en 2011 (Source : Underwood, 2017renvoi vers)
Comme Underwood (2017renvoi vers), d’autres auteurs identifient une vraie culture ethnopharmacologique (Monaghan, 2001renvoi vers ; Sverkersson et coll., 2020renvoi vers) avec des partages d’expérience, des formes d’expertises (souvent internes) mais aussi des doutes à leur sujet (Richardson et coll., 2019renvoi vers) qui ne correspondent pas juste à un dopage instrumental, utilisé pour gagner, et vont à l’encontre des stéréotypes sur les bodybuilders comme des « monstres stéroïdés » et inconscients, sujets à des rages dues aux stéroïdes (Waddington, 2016renvoi vers).
Ces pratiquants peuvent avoir une bonne expertise des produits dopants mais ils ont aussi tendance à surestimer leur maîtrise de la nutrition et de la pharmacologie (Monaghan, 2001renvoi vers ; Coquet et coll., 2018renvoi vers). Ils sont enclins à adopter des techniques de « neutralisation » des risques, très courantes dans les déviances (Sykes et Matza, 1957renvoi vers), afin de minimiser les effets néfastes des produits dopants sur la santé et de se donner l’illusion d’une maîtrise de leurs effets. Les chercheurs ont certainement eu raison de ne pas stigmatiser cette population et d’essayer de comprendre leur culture, mais leur empathie, nécessaire à leur démarche, peut conduire à surestimer leur maîtrise de la culture ethnopharmacologique (Monaghan, 2001renvoi vers ; Sverkersson et coll., 2020renvoi vers) et, en conséquence, à en sous-estimer les risques.

Les effets de l’offre

L’offre de substances dopantes, qui s’est largement développée comme secteur économique profitable et moins à risque que le marché des drogues (Paoli et Donati, 2014renvoi vers), est un des déterminants de la consommation de produits dopants. Si les affaires retentissantes de dopage ont permis d’identifier des réseaux de distribution, l’accès à l’offre a été facilité par la mondialisation de la distribution qui permet à n’importe quel consommateur de trouver des produits dopants sur Internet et de se les faire envoyer dans un délai très raisonnable, avec un risque limité d’être pris à défaut par les organisations antidopage (Fincoeur et Paoli, 2014renvoi vers ; Paoli et Donati, 2014renvoi vers). Pour diminuer les risques, les produits transitent en effet le plus souvent par un intermédiaire. Ce qui évite au sportif de faire apparaître son nom sur un colis pouvant être saisi (Fincoeur et Paoli, 2014renvoi vers). Les intermédiaires, parfois considérés comme des experts, ont également joué un rôle de conseil (Fincoeur et Paoli, 2014renvoi vers). Dans le cas des adeptes du bodybuilding, certains d’entre eux, qui sont membres de la communauté, jouent aussi un rôle de dealer. Au-delà de l’aspect marchand et d’éventuels profits économiques, les réseaux sont constitués de personnes proches, des amis du milieu ou des amis d’amis. Liés par la sous-culture du bodybuilding, les offreurs et les consommateurs établissent des relations de confiance et de respect mutuel (Van de Ven et Mulrooney, 2017renvoi vers).
Les études de Turnock et Gibbs (2023renvoi vers) montrent qu’au Royaume-Uni l’accès à l’offre de produits a été facilité par Internet, y compris par les plateformes de commerce électronique les plus courantes telles que Amazon UK, eBay et Alibaba. Ainsi, les nouvelles hormones peptidiques synthétiques (HPS, par exemple BPC-157, CJC-1295, GHRP-2, GHRP-6, TB-500, IGF-1, MGF, Ace-031, FTPP-Adipotide et Melanotan II) sont facilement accessibles aux consommateurs britanniques, et il est très probable que la situation soit très similaire dans d’autres pays. Turnock et Gibbs (2023renvoi vers) identifient trois catégories principales de fournisseurs : i) les grands vendeurs de médicaments destinés à l’amélioration humaine ; ii) les vendeurs de suppléments alimentaires qui stockent également des produits HPS ; et iii) les revendeurs individuels. L’accessibilité du marché sur ces plateformes de commerce électronique légales, qui de plus vantent la contribution des HPS au bien-être aux consommateurs, ne peut que susciter des doutes sur les effets possibles en matière de santé publique de cette forme de banalisation des produits. On peut s’étonner des faibles exigences en matière de régulation du marché de ces plateformes très populaires. Il semblerait raisonnable que les pouvoirs publics tentent de limiter les effets de légitimation et de banalisation des produits par cette forme de distribution.

Approches en termes de déviance

L’importance des processus

La sociologie de la déviance place les processus au centre de la compréhension de ce qui conduit les sportifs à se doper. Les analyses sont particulièrement attentives aux interactions entre les acteurs sociaux et à la temporalité des processus. Plutôt que de partir de l’idée que les sportifs dopés sont calculateurs, immoraux, opportunistes ou incorruptibles, la démarche dans ce domaine est de se demander ce qui produit ces « qualités ». Inspirées par des auteurs comme Howard Becker (1963renvoi vers), ces recherches essayent de comprendre comment les interactions entre un individu et son environnement influencent l’adoption de certaines normes.
Ainsi, les auteurs se sont intéressés aux changements des normes de la production de la performance au cours du temps (par exemple, Ohl et coll., 2015renvoi vers) comme aux réactions et processus de stigmatisation des déviants ou d’athlètes victimes de soupçons de dopage (Christiansen, 2010renvoi vers ; Ohl, 2019renvoi vers). En conséquence, le dopage est appréhendé comme le produit d’une histoire sociale spécifique qui conduit à fixer les normes de production légitimes de la performance. Par exemple, des années 1950 aux années 1980, le dopage était jugé plus tolérable lorsqu’il concernait les professionnels plutôt que des athlètes amateurs (Christiansen, 2010renvoi vers ; Gleaves et Llewellyn, 2014renvoi vers). Mais l’arrivée à la présidence du Comité international olympique (CIO) de Juan Antonio Samaranch en 1980, qui mit fin à l’amateurisme aux Jeux olympiques, a rendu obsolète la distinction entre les deux catégories.
C’est donc dans des contextes spécifiques que les sportifs adoptent, rejettent ou bricolent les normes de production des performances. Ainsi, dans le cyclisme, le contexte des années 1990 (Brissonneau et coll., 2008renvoi vers) est bien différent de celui des années 2010. On observe des variations selon les pays ou au sein d’un même pays entre des niveaux et des clubs différents (Ohl et coll., 2015renvoi vers). Par exemple, dans le contexte du cyclisme danois, le dopage dans le monde professionnel est plus facilement normalisé que dans le monde amateur (Christiansen, 2010renvoi vers). Mais ces travaux datent du début des années 2000 et portent sur le Danemark, et il est très probable que la situation soit différente dans d’autres pays, avec par exemple un cyclisme amateur plus touché par le dopage.

Les effets de la temporalité des carrières sur les risques de dopage

L’importance de la temporalité ne se dément pas quelle que soit la façon de l’analyser.
On peut s’intéresser à l’âge, et plusieurs études montrent que c’est un déterminant du dopage en tant qu’indicateur de la durée des socialisations sportives (Peretti-Watel et coll., 2004renvoi vers). D’autres indicateurs, parfois plus précis, comme la durée des contrats de travail, le nombre de changements d’équipe, le moment d’entrée dans la carrière, l’ancienneté de pratique, la durée de socialisation dans l’élite sportive, en combinaison avec les conditions respectives de la production de performance, ont été identifiés.
Wagner et Ziebarth (2016renvoi vers) ont étudié l’impact à long terme de la socialisation de l’État sur les attitudes à l’égard du dopage. Par une enquête quantitative, ils montrent que les anciens athlètes amateurs d’Allemagne de l’Ouest (n=1 315) sont statistiquement plus nombreux à croire que les athlètes peuvent réussir sans dopage. Alors que les anciens athlètes amateurs de la République démocratique allemande (n=687) sont, à 8 points de pourcentage, plus nombreux à croire que le dopage est inévitable dans le sport professionnel.
Mais l’analyse de l’effet de temporalités assez longues est rare. Les indicateurs sur la durée des socialisations sportives portent plutôt sur le temps des carrières sportives pour identifier les moments de fragilité, par exemple à l’entrée dans une carrière, en fin de carrière ou à des moments de fatigue ou de baisse des performances chez les cyclistes qui ont été l’objet de plusieurs investigations (Christiansen, 2010renvoi vers ; Kirby et coll., 2011renvoi vers ; Aubel et Ohl, 2014renvoi vers, 2015renvoi vers et 2016renvoi vers ; Aubel et coll., 2018renvoi vers et 2019renvoi vers).
L’observation d’une population de 49 jeunes joueurs de rugby (18-25 ans) sanctionnés pour dopage au Royaume-Uni, effectuée par Whitaker et Backhouse (2017renvoi vers), permet d’identifier des déterminants du dopage assez similaires, en particulier le retour de blessure, la charge de travail, la gestion du poids, ou l’usage inadapté de suppléments.
La prise en compte des effets de la temporalité sur le dopage se voit aussi dans la façon dont les athlètes envisagent la possibilité de recourir au dopage pendant leur carrière. Dans une enquête qualitative auprès de 11 cyclistes australiens de haut niveau, Stewart et coll. (2013renvoi vers) montrent que s’ils n’étaient pas prêts à utiliser des substances interdites dans leur situation actuelle, ils pensaient que pour être performant en cas d’accès à l’élite des professionnels, il était essentiel d’apporter un soutien supplémentaire et d’utiliser des substances dopantes.

Le temps et les moments de pratique

Les changements de normes peuvent être relativement durables ou temporaires, puisque dans certains contextes les acteurs vont utiliser des techniques de « neutralisation » (Sykes et Matza, 1957renvoi vers) qui ont pour conséquence de rendre plus acceptables des comportements jugés déviants. Ainsi, dans les années 1990, les cyclistes dopés ont bien conscience que leur comportement est perçu comme déviant d’un point de vue externe, mais c’est une pratique neutralisée et normalisée dans le milieu (Brissonneau et coll., 2008renvoi vers). On retrouve des analyses comparables en psychologie sociale identifiées sous le label de « désengagement moral » (Bandura et coll., 1996renvoi vers ; Boardley et Kavussanu, 2008renvoi vers ; Boardley et Kavussanu, 2011renvoi vers ; Corrion et coll., 2017renvoi vers). La nuance vient du fait que le désengagement moral adopte généralement le point de vue des personnes qui suivent la norme de l’antidopage, alors que l’analyse de la déviance relativise davantage les normes et adopte une position plus distante.
Les processus de déviance sont donc identifiés comme un des déterminants principaux du dopage. Cependant, dans une perspective interactionniste attentive aux singularités des contextes, l’idée d’identifier des facteurs universels à l’explication du dopage est prise avec grande prudence. Mais on peut certainement identifier des récurrences, puisque certaines configurations de l’entourage de l’athlète et du contexte de production de la performance se ressemblent. On peut penser notamment aux rôles de dissuasion ou d’incitation des parents et des pairs (par exemple, Bodin et coll., 2005renvoi vers), des entraîneurs, des préparateurs physiques, des médecins (Waddington, 2016renvoi vers) ou des dirigeants identifiés par de nombreuses études (par exemple, Trabal et coll., 2022renvoi vers). Par exemple, les athlètes qui font partie d’équipes dont les membres consomment des substances dopantes sont plus susceptibles d’en consommer eux-mêmes. En analysant 5 250 joueurs de la Ligue majeure de baseball (Major League Baseball ; MLB), dont 92 pour lesquels il a été prouvé qu’ils s’étaient dopés, et 346 combattants d’arts martiaux mixtes (Mixed Martial Arts ; MMA) testés par les organisations antidopage, Murray et coll. (2013renvoi vers) montrent que l’usage des substances est clivant selon les équipes dont certaines connaissent des périodes de recours accru aux substances visant à améliorer les performances (SAP) dans la MLB. L’autre constat important est que les athlètes « non dopés » qui sont transférés dans des équipes dont les joueurs utilisent des substances sont beaucoup plus susceptibles de commencer à en utiliser que leurs homologues qui sont à l’inverse transférés dans une équipe plus « propre » (tableau 10.IV). En revanche, cet effet n’a pas été observé pour le MMA alors que plusieurs personnes sanctionnées pour dopage venaient d’équipes bien identifiables en matière de recours au dopage (Jackson’s Submission Fighting, American Top Team, et Miletich Fighting Systems). Comme il s’agit d’une pratique individuelle dont l’organisation est très spécifique, il y a une multitude d’organisateurs de combats qui n’appliquent pas les mêmes règles, les effets sont probablement plus difficiles à identifier. Mais il semble quand même y avoir une influence de l’équipe puisque quatre des six combattants qui ont gagné leur match ont vu un autre combattant de leur équipe utiliser des SAP par la suite. Par contre, une défaite par un utilisateur de substances dopantes est toujours, sans exception, le dernier cas d’utilisation détecté au sein d’une équipe. Cela va dans le sens de l’hypothèse selon laquelle les défaites de ceux qui sont pris pour l’usage de substances dopantes découragent l’usage ultérieur de substances par d’autres membres de l’équipe, tandis que la situation où les utilisateurs de substances sont pris alors qu’ils gagnent leur combat n’aurait pas d’effet dissuasif, voire aurait un effet incitatif.

Tableau Tableau 10.IV Consommation de substances dopantes dans la MLB (Major League Baseball) : influence du transfert d’un joueur vers une équipe avec/sans antécédents de dopage (d’après Murray et coll., 2013renvoi vers)

 
Transfert vers une équipe sans antécédents de dopage
Transfert vers une équipe avec antécédents de dopage
Nombre de joueurs (n)
N’adopte pas l’utilisation de SAP après le transfert
99,88 %
99,16 %
11 917
Adopte l’utilisation de SAP après le transfert
0,12 %
0,84 %
44
N
7 783
4 178
11 961
Odds ratio
7,30
 
 
Chi2
38,68*
 
 

* p<0,001 ; SAP : Substances visant à améliorer les performances.

Le dopage à comprendre comme une des composantes de la production de la performance

Une caractéristique de la déviance, qui va à l’encontre de la condamnation habituelle des sportifs identifiés comme des tricheurs individuels, est qu’elle s’inscrit dans des processus collectifs. C’est donc en tenant compte des interactions dans leurs contextes, que se comprennent les multiples changements de pratiques et de représentations qui conduisent au dopage.
Plusieurs auteurs (Brissonneau et coll., 2008renvoi vers ; Stewart et coll., 2013renvoi vers) montrent que le recours au dopage s’inscrit dans une temporalité et un contexte singuliers favorables, dans un premier temps, à une normalisation de l’usage de produits ou de méthodes ordinaires (médicaments, injections, suppléments…). Les recherches en psychologie sociale parlent de gateway theory (« théorie de la passerelle » ou « théorie de l’escalade ») pour décrire cette temporalité (Backhouse et coll., 2013renvoi vers). L’usage de produits ou de méthodes illégales est une sorte de prolongement de ces phases d’apprentissage, qui ne sont pas interdites par le Code mondial antidopage, mais correspondent à ce qui a été identifié comme des « pratiques dopantes » (Favre et Laure, 2002renvoi vers). Le processus d’incorporation des multiples techniques et technologies de production de la performance se fait donc progressivement, en plusieurs phases.
C’est une transformation qui n’est pas seulement à envisager par des changements de pratiques, mais aussi des changements de représentations. Dans le cas des bodybuilders étudiés par Coquet et coll. (2016renvoi vers), on peut observer des processus de « conversion » (au sens d’une adhésion quasi-religieuse à de nouvelles croyances) à la pratique et au dopage. Les bodybuilders sont plus enclins à parler de leur dopage, parce qu’ils risquent peu de sanctions, mais il est très difficile d’avoir accès à des témoignages directs sur le dopage dans la plupart des sports. Une des stratégies est alors d’appréhender le dopage en tenant compte d’autres éléments pour contourner les stratégies de dissimulation des athlètes. Les changements de discours et de comportements ordinaires peuvent être des indicateurs indirects d’une inflexion de la culture des individus et de leur penchant à violer les règles de l’antidopage. Par exemple, dans une étude portant sur les attitudes envers le dopage chez 458 étudiants athlètes d’élite français âgés de 16 à 24 ans, Peretti-Watel et coll. (2004renvoi vers) ont identifié une dimension genrée du dopage, les femmes étant plus réfractaires aux risques. Le capital culturel hérité, indiqué par les difficultés scolaires des parents, ou de moindres ressources économiques et sociales, avec pour corollaire une carrière sportive comme activité principale, semblent aussi être des facteurs favorables à la normalisation du dopage dans un certain nombre de cas (Peretti-Watel et coll., 2004renvoi vers). Mais on peut se demander si une montée en généralité suggérant que les milieux populaires sont plus enclins au dopage (Peretti-Watel et coll., 2004renvoi vers) n’est pas imprudente eu égard à la diversité des formes de dopage. On peut penser au dopage élaboré, comme le pratiquait Lance Armstrong ou d’autres, qui suppose des ressources économiques et « scientifiques » importantes.
Les observations indirectes du dopage peuvent aussi s’appuyer sur les confessions des sportifs. Ce sont d’autres formes de performance, plus scéniques, mais qui permettent d’avoir accès à des explications du dopage par les sportifs. Ainsi, Smith (2017renvoi vers) a analysé 112 confessions de cyclistes dopés, en adoptant une perspective de sociologie de la déviance et en traitant du sport comme d’un travail. Elle montre que les cyclistes justifient leur dopage par trois dimensions de la performance. Il s’agit d’une part de maintenir leur corps performant pour éviter les fatigues excessives et poursuivre une carrière. D’autre part, il leur faut répondre aux attentes de leur équipe, de « faire le job » en quelque sorte. Et enfin, il leur faut être présent dans les événements, finir les Grands Tours et produire le spectacle attendu. Comme d’autres travaux (Aubel et coll., 2013renvoi vers ; Aubel et Ohl, 2014renvoi vers, 2015renvoi vers et 2016renvoi vers) qui abordent le sport dans une perspective de sociologie du travail, l’idée d’être attentif à la façon dont les athlètes perçoivent et interprètent leurs conditions de travail, aide à mieux saisir comment les contraintes professionnelles peuvent constituer des facteurs de dopage.
La division du travail semble aussi jouer un rôle dans le risque de dopage. Palmer et Yenkey (2015renvoi vers) ont réalisé une analyse quantitative des liens entre le dopage et le rôle des coureurs cyclistes dans leur équipe, en utilisant une classification en trois catégories : les protected (leader d’équipe et sprinteurs), les protector (les équipiers qui roulent pour les leaders), ou coureurs plus indépendants (dont le rôle au sein d’une équipe est encore incertain). Ils montrent, à partir de données d’identification des risques du passeport biologique de l’athlète (un dispositif permettant un suivi dans le temps de variables biologiques individuelles, qui peuvent donner des indications indirectes de dopage), que les deux premières catégories sont plus à risque de dopage que la dernière. Quelques indications sur la nationalité des équipes et des coureurs suggèrent que les équipes et coureurs français étaient moins à risque, comme les équipes et coureurs les plus engagés dans l’antidopage, ou ceux dont l’indice de corruption du pays était le plus faible. Une partie de ces différences peut s’expliquer par des politiques publiques d’intensité variable en matière d’antidopage (Brissonneau et Ohl, 2010renvoi vers et 2016renvoi vers). Bien qu’il y ait des limites à ce type d’exercice étant donné le peu d’indicateurs sur la diversité des équipes et de leur mode de fonctionnement, comme sur la façon dont a été constitué l’indice de risques, une des premières tentatives de ciblage des athlètes les plus à risque (Hayward et coll., 2022renvoi vers), le travail de Palmer et Yenkey (2015renvoi vers) rappelle que les environnements et les expériences du travail sont multiples au sein de mêmes collectifs et peuvent avoir des effets significatifs sur le dopage.

Ne pas traiter les pratiquants de façon homogène

Une focalisation centrée sur les caractéristiques du dopage par sport est indispensable, mais insuffisante, car elle peut conduire au risque d’en traiter comme une culture relativement uniforme qui réactive des stéréotypes sur le dopage (par exemple, tous les cyclistes sont dopés). Or, les études montrent qu’il existe des catégories très différentes de pratiquants dont le rapport au dopage peut parfois être antinomique. Par exemple, Christiansen et coll. (2017renvoi vers) montrent que l’usage des produits, et le rapport au risque, varie selon les catégories de pratiquant. Ainsi, au Danemark, les pratiquants de fitness qui valorisent le bien-être sont peu à risque contrairement au type « Yolo » un acronyme signifiant « you only live once », qui correspond à une culture de jeunes à la recherche de nouvelles expériences et caractérisée par des conduites risquées. On retrouve cette même diversité du rapport au dopage ou à l’usage de substances légales dans le cyclisme, à la fois chez les jeunes cyclistes, les cyclistes professionnels et dans les équipes professionnelles (Fincoeur et Paoli, 2014renvoi vers ; Aubel et coll., 2015renvoi vers ; Ohl et coll., 2015renvoi vers ; Fincoeur et coll., 2018renvoi vers ; Ohl, 2019renvoi vers ; Fincoeur et coll., 2020renvoi vers).

Les effets des « processus de civilisation » sur les attitudes à l’égard du dopage

La plupart des recherches traitent de la temporalité à une échelle relativement restreinte, puisqu’elles se calquent sur la durée des carrières des sportifs ou des affaires de dopage. Connolly (2015renvoi vers) s’est intéressé au contraire au temps long du dopage en partant de l’analyse de 18 autobiographies et de 9 biographies de cyclistes professionnels couvrant la période de 1910 au début des années 2000. Sa recherche lui permet d’observer un « processus de civilisation », au sens du sociologue Norbert Elias, en ce qui concerne le dopage dans le sport. Au fil du temps, les sentiments de honte liés au dopage sont devenus plus marqués et partie intégrante de l’habitus des cyclistes professionnels. Il note que le dopage a été de plus en plus « relégué dans les coulisses » malgré l’existence de contradictions ou d’inversions dans les attitudes et les comportements. L’intensité de la souffrance dans le cyclisme semble avoir maintenu une certaine tolérance à l’égard de coureurs qui se seraient dopés. Mais c’est aussi la trop lente émergence d’un appareil monopolistique complet et efficace de contrôle du dopage, et une trop faible légitimité perçue de celui-ci, qui expliquent que le dopage n’a été perçu comme honteux qu’après un temps relativement long. Malgré cela, Connolly (2015renvoi vers) note que les transformations ne font pas de doutes, le dopage est une pratique progressivement marginalisée.

Le manque de confiance comme déterminant du dopage ?

La question de la confiance semble jouer un rôle important dans le dopage. La confiance est aussi au cœur de l’économie du sport et de la valeur symbolique des classements. Une perte de confiance qui toucherait non seulement la perception des athlètes concurrents mais aussi des organisations sportives et antidopage serait à risque pour le sport. Une hypothèse régulièrement formulée porte sur la perception de la prévalence du dopage par les athlètes. S’ils ont le sentiment que la plupart de leurs concurrents se dopent, et que les relations de confiance sont endommagées, les athlètes s’engageraient dans des conjectures sur la probabilité de gagner sans se doper (Dreiskaemper et coll., 2016renvoi vers).
L’analyse de la confiance peut porter sur la relation aux autres athlètes, aux organisations sportives et aux organisations antidopage nationales et internationales. Par exemple, l’effet des rumeurs sur le dopage a été identifié par Whitaker et coll. (2017renvoi vers) comme un catalyseur d’une culture « imaginaire » du sport dans laquelle tout le monde se dope et qui fragilise les athlètes et les fait douter de la ligne de conduite à tenir. La lutte contre le dopage n’est pas simplement un outil technique visant à attraper le plus grand nombre possible de tricheurs. On pourrait le rapprocher d’un « dispositif de confiance » au sens de Karpik (1996renvoi vers). C’est un dispositif qui va aider le public à juger si une performance est liée au dopage, ou pas. Le public n’a pas un accès direct aux traces du dopage6 (Trabal, 2002renvoi vers), il ne peut avoir accès aux échantillons et aux analyses, que d’ailleurs il ne saurait interpréter. Le public va donc devoir s’appuyer sur des intermédiaires, par exemple les comptes rendus des activités des organisations antidopage, les preuves présentées par les laboratoires et décrites dans les décisions disciplinaires, ou sur des sources médiatiques, pour fonder son jugement. Outre une aide au jugement sur des cas spécifiques, c’est un dispositif qui s’il est jugé digne de confiance, peut contribuer à donner le sentiment que les compétitions sont justes, que l’égalité entre les concurrents est respectée, et ainsi protéger la valeur économique et symbolique des compétitions (Ohl et coll., 2021arenvoi vers).
L’antidopage comme dispositif de confiance, avec l’AMA comme organisation centrale, fait l’objet de soutien comme de défiance puisque certains acteurs peuvent se mobiliser pour donner du crédit à l’antidopage, alors que d’autres cherchent à discréditer les dispositifs antidopage à la fois en raison d’un historique de dopage, et pour des questions géopolitiques et d’enjeux de pouvoir (Ohl et coll., 2021arenvoi vers et brenvoi vers ; Verschuuren et Ohl, 2023renvoi vers). C’est pourquoi la perte de confiance peut être instrumentalisée, par des attaques de plusieurs camps, parfois même sous le couvert d’activisme sur les droits des athlètes (Ohl et coll., 2024renvoi vers), de luttes de pouvoir au sein de l’antidopage (Ohl, 2025renvoi vers), ou encore des assertions de scientifiques qui parlent globalement de « l’inefficacité de la lutte antidopage » (Bourg, 2016renvoi vers, p. 79) sans argumentation solide mais avec des effets probables sur la confiance donnée aux athlètes et aux organisations sportives et antidopage.
D’autres dimensions politiques peuvent être observées dans la confiance sélective accordée aux athlètes et à l’antidopage. Plusieurs études indiquent en effet que la confiance est généralement plus élevée dans les organisations antidopage du pays des sportifs qui ont fait l’objet d’enquêtes que dans d’autres pays. Par exemple, les athlètes danois ont déclaré que les tests effectués dans d’autres pays n’étaient pas assez approfondis (73 % d’accord) et que ces tests étaient menés de manière non professionnelle, ce qui rendait possible la tricherie (46 % d’accord) (Overbye, 2016renvoi vers) (n=645) (tableau 10.V).

Tableau Tableau 10.V Confiance des athlètes dans la politique antidopage (d’après Overbye, 2016renvoi vers)

Thématiques
Éléments
Réponses
D’accord/ Plutôt d’accord
Pas d’accord/ Plutôt pas d’accord
Programmes de contrôle du dopage
Le nombre de tests et les athlètes sélectionnés pour les contrôles sont appropriés
67 %
33 %
 
La lutte antidopage dans d’autres pays n’est pas suffisamment étendue
73 %
28 %
 
La lutte antidopage est dégradée dans certains pays car la priorité est donnée aux médailles
85 %
15 %
Procédures de contrôle du dopage
Les tests antidopage menés au Danemark sont parfois si peu professionnels qu’il est possible de tricher
15 %
85 %
 
Les tests antidopage menés dans d’autres pays sont si peu professionnels qu’il est possible de tricher
46 %
54 %
 
Certains athlètes sont contrôlés positifs sans être dopés
30 %
71 %
Overbye et Wagner (2014renvoi vers) ont montré, à partir d’un questionnaire à remplir sur le web, que la confiance des participants (n=645) dans la capacité du système antidopage à « attraper » les sportifs dopés était faible, et que cette méfiance augmentait avec l’expérience du système de localisation (ADAMS7 ). En effet, 40 % des athlètes soumis aux exigences de localisation pensent que les athlètes qui se dopent et qui signalent leur localisation ne seront pas pris pour dopage. En outre, 51 % des athlètes pensent que les athlètes de leur sport recevaient des AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques) sans besoin médical (Overbye et Wagner, 2013renvoi vers).
On retrouve des données comparables en Suisse, puisqu’une nette majorité d’athlètes et d’entraîneurs y estiment que la lutte contre le dopage se situe à des niveaux de qualité très différents dans le monde, que les contrôles antidopage sont plus stricts en Suisse que dans d’autres pays et que les personnes qui ont recours au dopage en Suisse courent un risque élevé de se faire prendre pour dopage (71 % versus 21 % ; figure 10.6). La confiance varie aussi selon les sports, les pratiquants de sports collectifs semblent plus confiants que ceux des sports individuels (Gebert et coll., 2017renvoi vers).
Figure Figure 10.6 Évaluation du risque de se faire prendre pour dopage chez les athlètes suisses (Source : Gebert et coll., 2017renvoi vers)
On retrouve des résultats analogues dans une enquête récente sur la perception du dopage chez 994 athlètes d’élite, pratiquants de 76 sports différents, réalisée par l’agence américaine antidopage (United States Anti-Doping Agency, USADA) (tableaux 10.VI.A et 10.VI.B) (USADA, 2022renvoi vers). Comme pour les autres pays qui ont réalisé ce type d’enquête, les jugements des enquêtés sont sous l’influence d’une sorte d’effet de proximité. Les répondants pensent que les athlètes de leur pays se dopent moins que ceux d’autres pays, et que les athlètes de leur sport se dopent moins que ceux d’autres sports. Ils jugent aussi plus volontiers que la fréquence des contrôles antidopage aux États-Unis est plus importante qu’ailleurs. Par exemple, ils pensent à 70 % que les contrôles hors compétition sont plus fréquents aux États-Unis que dans d’autres pays (24 % pensent le contraire).

Tableau Tableau 10.VI.A Perception de la prévalence du dopage par les athlètes d’élite (d’après USADA, 2022renvoi vers)

 
Athlètes de votre sport
 
Athlètes d’autres sports
 
Athlètes de votre pays
Athlètes d’autres pays
 
Athlètes de votre pays
Athlètes d’autres pays
Perception que les athlètes se dopent
10 %
25 %
 
21 %
32 %
Connaître un athlète de niveau international qui se dope
10 %
 
5 %
 
70 % des athlètes ne le signalent pas à l’USADA

USADA : United States Anti-Doping Agency

Tableau Tableau 10.VI.B Perception de la fréquence (%) des contrôles antidopage par les athlètes des États-Unis (d’après USADA, 2022renvoi vers)

Moins fréquents qu’aux États-Unis
Identiques aux États-Unis
Plus fréquents qu’aux États-Unis
En compétition
Hors compétition
En compétition
Hors compétition
En compétition
Hors compétition
55 %
70 %
8 %
6 %
37 %
24 %
La question de la confiance a plutôt été abordée par des enquêtes quantitatives qui ne permettent pas d’identifier un lien entre le niveau de confiance et la propension à se doper. De plus, ces études restent relativement superficielles sur les conditions de production de la confiance et de la défiance. Elles semblent laisser supposer que les athlètes réfléchissent de façon relativement indépendante à ce qui fonde leur confiance.

Les effets des principes de justice sur la perception du dopage

Plutôt que de s’inscrire dans une approche déterministe classique et d’identifier des facteurs structurels ou processuels qui expliqueraient le dopage, d’autres auteurs proposent de traiter du dopage en portant une plus grande attention aux justifications et critiques des acteurs. Il s’agit là de traiter de la diversité des interprétations du dopage selon les situations dans lesquelles les sportifs agissent et en particulier à la façon dont ils se saisissent de multiples prises pour donner du sens aux pratiques (Trabal et coll., 2022renvoi vers). Le dopage peut ainsi être abordé en focalisant l’attention sur la manière dont les acteurs agissent sous l’influence des caractéristiques des situations, et en particulier sur la diversité de jugements relatifs à la justice en matière de sport (Duret et Trabal, 2001renvoi vers). Ainsi, les transgressions en matière de dopage sont analysées à travers les oppositions des protagonistes, des scandales et des affaires qui peuvent être révélateurs des principes de justice des acteurs. Pour comprendre les multiples significations du dopage, ces auteurs s’intéressent à la fois à la façon dont les activités interprétatives sont alimentées par l’expérience des sportifs, leurs connaissances, l’état de leur corps ou encore leurs interactions avec les personnes qui les accompagnent dans la production de performance (médecins, entraîneurs…) ou leur entourage. Ces approches permettent de traiter des justifications du dopage, comme de son refus, ou des principes de la lutte contre le dopage. Elles permettent aussi de différencier les perceptions des risques selon les populations et leur environnement, en s’appuyant sur des cadres théoriques inspirés d’une sociologie des épreuves. Plutôt que de porter une attention significative au passé des acteurs ou à leur socialisation, le regard se déplace pour comprendre les décisions des athlètes dans la diversité des contextes qu’ils rencontrent. Cette compréhension de l’action et des raisonnements des acteurs peut notamment faciliter l’élaboration de préconisations en matière de prévention.

Des facteurs indirects : les conditions de travail

Si on reprend l’affaire Lance Armstrong, on peut observer que les rapports d’enquête de l’USADA8 comme les enquêtes très bien documentées des journalistes Juliet Macur (2014renvoi vers) et David Walsh (2013renvoi vers) montrent qu’il y a une organisation très structurée du dopage qui a incité directement la plupart des équipiers de Lance Armstrong à se doper. Cependant, si la structure d’équipe orchestrée et contrôlée par Lance Armstrong ne pose pas de problème à certains cyclistes, qui se conforment facilement à l’injonction au dopage, d’autres équipiers se montrent plus réticents. Ceux-ci finissent toutefois par céder, souvent graduellement, en raison de situations qui les placent dans une position de grande vulnérabilité. Ainsi, des cyclistes comme David Zabriskie, pourtant très déterminé à éviter le dopage, n’y résistent pas. Outre les pressions du médecin de l’équipe, qui le traite de « putain de mauviette » quand il refuse dans un premier temps le dopage proposé (Macur, 2014renvoi vers, p. 151), c’est l’emprise de Lance Armstrong, son pouvoir au sein de l’équipe, sa capacité à exclure ceux qui ne collaboreraient pas à l’organisation collective du dopage, qui le fragilise et affaiblit ses résistances initiales. Le cas de David Zabriskie montre bien qu’il y a des chevauchements entre les facteurs directs et indirects, et aussi qu’il est utile de les différencier pour mieux comprendre la diversité des facteurs de dopage.

Une identification des facteurs de vulnérabilité

Les facteurs de vulnérabilité ont fait l’objet de recherches visant à identifier les caractéristiques psychologiques liées à la personnalité des athlètes qui peuvent rendre les sportifs plus sensibles au dopage. Mais cette façon d’individualiser et de psychologiser la propension au dopage est très restrictive puisqu’elle décontextualise le comportement des athlètes. Or, le dopage est rarement un acte isolé, il dépend de facteurs culturels, comme le suggèrent depuis longtemps les recherches en sociologie (Waddington, 2000renvoi vers ; Brissonneau et coll., 2008renvoi vers ; Waddington et Smith, 2009renvoi vers ; Coakley, 2015renvoi vers) et que semblent mettre en avant les recherches récentes en psychologie sociale (Veltmaat et coll., 2023renvoi vers). Les causes de vulnérabilité peuvent être multiples : la fatigue et les blessures (Bloodworth et McNamee, 2010renvoi vers), une mauvaise connaissance des médicaments et des compléments (De Hon et coll., 2015renvoi vers), le niveau de pratique (Pitsch et Emrich, 2012renvoi vers), la perception du comportement des autres athlètes, des expériences personnelles des athlètes et de leurs ressources (Whitaker et coll., 2017renvoi vers), l’environnement personnel et sportif (entraîneurs, dirigeants, pairs, parents) (Veltmaat et coll., 2023renvoi vers) ou encore la culture de l’entraînement et un mauvais accompagnement de l’encadrement des athlètes (Aubel et Ohl, 2014renvoi vers). Il est difficile d’identifier les facteurs récurrents et d’en faire une synthèse parce que leur influence respective peut varier selon la carrière des athlètes. La synthèse de Veltmaat et coll. (2023renvoi vers) peut donner des repères sur les principaux facteurs de vulnérabilité, bien que le modèle d’une décision des athlètes basée sur la métaphore de la « balance », entre facteurs incitatifs et dissuasifs au dopage, soit réducteur.
L’identification des facteurs de vulnérabilité peut aider à trouver des solutions susceptibles de diminuer les risques, par exemple par des formations à l’antidopage, en améliorant l’accompagnement des athlètes dans les moments de fragilité ou en évitant les risques liés à la consommation de compléments alimentaires qui se situent dans la zone grise du dopage qui correspond à des substances qui ne sont pas interdites par l’AMA, mais qui sont utilisées dans le but d’améliorer les performances (Fincoeur et coll., 2020renvoi vers).
Les normes de l’antidopage, identifiées comme une sorte de doxa (Ohl et coll., 2021arenvoi vers et brenvoi vers), sont destinées à guider les sportifs dans leurs choix. Mais l’orthodoxie entraînée par une sorte de panique morale autour du dopage (Critcher, 2014renvoi vers) a pour effet de rendre les discussions sur la pertinence antidopage des normes relativement difficiles. Ce discours hégémonique sur le dopage, qui a souvent été présenté comme immoral et inexcusable, ne facilite pas l’expression de regards critiques ou même le simple questionnement sur le dopage. C’est un manque de discussion qui ne permet pas de préparer correctement les jeunes athlètes aux dilemmes liés au dopage et aux pressions sociales auxquelles ils peuvent être confrontés (Sandvik et coll., 2017renvoi vers).
De plus, la complexité du Code mondial antidopage est aussi un facteur de vulnérabilité parce que les sportifs, et leur entourage, n’en connaissent parfois que les grandes lignes. Une fraction non négligeable des sportifs rencontre ainsi des difficultés à se l’approprier. En conséquence, les athlètes peuvent être pris pour dopage en raison d’un manque d’information ou une « méconnaissance » du Code, en particulier lorsqu’ils consomment des compléments alimentaires (De Hon et van Bottenburg, 2017renvoi vers). Cette vulnérabilité liée à un manque de connaissance des règles de l’antidopage est accentuée par un entourage qui n’est pas non plus toujours bien informé. Ainsi la délégation des décisions, assez fréquente dans le sport, ne réduit pas les risques.
Mais plutôt que de parler d’une « méconnaissance » ou d’un manque d’information, perspectives qui seraient finalement assez simples à régler en partageant davantage d’informations, il vaudrait mieux appréhender les situations en s’intéressant à la diversité des normes et des discours auxquelles les athlètes sont confrontés. Le dopage par « inadvertance » ou manque d’information (De Hon et van Bottenburg, 2017) peut aussi entrer dans ces formes d’adaptation à la configuration de l’environnement. Par exemple, pour produire une performance les athlètes sont incités à utiliser toutes les techniques jugées légales de production de la performance et se retrouvent dans une « zone grise » qui est risquée puisque ces pratiques peuvent être interdites par le Code (Fincoeur et coll., 2020renvoi vers). Pourtant, être dans cette « zone grise » est dans la logique de la production de la performance pour laquelle la plupart des acteurs impliqués comptent sur toutes sortes de « gains marginaux » en matière d’entraînement, de nutrition, de soins, de récupération… pour améliorer les performances des athlètes.
Les normes de santé peuvent être multiples et contradictoires, et les injonctions à produire des performances peuvent inciter à violer les règles de l’antidopage. Par exemple, les cyclistes des années 1990 avaient l’impression de « se soigner » en prenant des produits dopants (Brissonneau et coll., 2008renvoi vers). Au-delà de l’idée que le langage facilite une neutralisation des déviances (Sykes et Matza, 1957renvoi vers), le sentiment de pouvoir faire face à la douleur, à la blessure ou à la fatigue par des substances dopantes, et donc de se soigner, était bien présent (Brissonneau et coll., 2008renvoi vers).
Ces conduites correspondent aux déviances positives, identifiées par Hughes et Coakley (1991renvoi vers), comme adaptation des conduites des athlètes aux normes de santé et aux demandes de performances de l’entourage. En ce sens, et comme le notent Sykes et Matza (1957renvoi vers), le déviant n’est pas forcément dans le rejet des normes dominantes, et en matière de dopage les questions de santé et d’éthique ne sont pas ignorées par les athlètes sanctionnés qui pour la plupart déclarent regretter leur comportement et ne rejettent pas l’antidopage.
Des processus très proches ont été identifiés par Read et coll. (2023renvoi vers) pour comprendre l’usage abusif d’antalgiques. La pression sociale qui s’exerce sur un athlète pour qu’il produise une performance à court terme peut le conduire à un usage inconsidéré de médicaments antalgiques et, en conséquence, à une dégradation de son potentiel physique. La précarité des contrats professionnels et la valorisation symbolique des sportifs qui performent malgré des blessures (Young, 2004renvoi vers) conduisent à un usage abusif des antalgiques augmentant ainsi les risques de sanction pour dopage.

La responsabilité sociale des organisations sportives

La responsabilité des organisations peut être engagée lorsque les conditions de travail imposées aux athlètes les conduisent à prendre des risques et mettent leur santé en danger. Ainsi, la pression exercée sur un athlète pour qu’il produise une performance, la mauvaise gestion des charges de travail, une absence de planification, des objectifs irréalistes ou un encadrement défaillant, notamment par une mauvaise organisation du travail d’accompagnement des athlètes, peuvent conduire des athlètes à violer les règles antidopage pour se maintenir en capacité de produire des performances (Aubel et Ohl, 2014renvoi vers). Ces constats ont permis à l’UCI de proposer des régulations afin que les équipes agissent sur les facteurs de vulnérabilité. Par exemple, les régulations imposent de mettre à disposition des coureurs un encadrement suffisant et de limiter les charges de travail des coureurs tout en les rendant plus prévisibles afin qu’ils puissent se préparer sur l’ensemble de la saison sportive (85 jours de course par année maximum pour les meilleures équipes de World Tour en 2024).
Mais toutes les organisations sportives ne prennent pas nécessairement au sérieux leurs responsabilités sociales, la question de la prévention ou de la protection des athlètes est très souvent négligée, ce qui n’est pas totalement surprenant puisqu’elles ont tendance à considérer le dopage comme une faute individuelle de tricheurs immoraux. Or, comme le souligne le travail de Nichol et Duffy (2017renvoi vers) à partir de sources documentaires sur le club australien d’Essendon FC9 (AFL, Australian Football League), le club et ses dirigeants peuvent avoir une très lourde responsabilité dans les cas de dopage. En effet, les joueurs de ce club ont reçu une série d’environ 70 suppléments, y compris par injection, à la fois au club et dans des cliniques médicales, en dehors de la présence des médecins du club. Switkowski, l’auteur du rapport de l’Australian Sports Anti-Doping Authority (ASADA) sur le club d’Essendon, décrit le programme comme un « environnement pharmacologique expérimental » et constate que le département football de l’Essendon FC avait poussé à l’utilisation de suppléments jusqu’à la limite légale. L’enquête menée par l’ASADA a conduit à une condamnation du club pour avoir violé les règles antidopage. Dans un premier temps, les joueurs n’ont pas été jugés responsables, mais 34 joueurs ont finalement été condamnés, une décision confirmée par le Tribunal arbitral du sport (TAS) en appel. Le rapport souligne que l’administration du club a été défaillante, parce qu’elle n’avait pas supervisé et contrôlé le département du football, en grande partie à cause de la déconnexion entre les scientifiques du sport du département et le médecin du club. Les joueurs pouvaient être considérés comme des victimes mais ils ont tout de même été jugés complices. Bref, c’est un cas qui identifie de multiples responsabilités mais souligne aussi que la responsabilité sociale des organisations est engagée dans de nombreux domaines (Mazanov et Woolf, 2017renvoi vers), par exemple dans le cas de l’Essendon FC sur le manque d’information des joueurs sur ce qu’ils consommaient comme suppléments (Nichol et Duffy, 2017renvoi vers).

La responsabilité indirecte des organisations sportives et des acteurs de l’économie et des médias

Une des difficultés de l’antidopage est le décalage entre l’idée très largement partagée que la lutte contre le dopage est importante et le niveau d’engagement des acteurs. Les acteurs du sport, en particulier l’entourage de l’athlète, se concentrent sur la production de performance qui est au cœur de la doxa du sport, et finalement, malgré des changements et une relative diversité de cultures, par exemple autour du genre (Schoch et Pape, 2024renvoi vers), le reste, notamment la prévention et l’éducation antidopage, mais aussi la protection des personnes, et les maltraitances, est jugé secondaire (Ohl et coll., 2015renvoi vers et 2021brenvoi vers). Les déficits en matière de formation de l’encadrement sont identifiés dans plusieurs études qui soulignent à la fois des lacunes dans la connaissance de l’antidopage et des difficultés à se sentir concerné par les questions de prévention (Trabal et coll., 2022renvoi vers).
Par exemple, certains acteurs de l’économie du sport dont les sponsors (n=2), les agents (n=8) et les organisateurs (n=3) de course sur route type marathon de niveau élite étudiés par Shelley et coll. (2023renvoi vers) sont engagés dans la lutte antidopage alors que d’autres y sont indifférents. Les organisateurs de course mentionnent la prise en charge des contrôles antidopage en compétition lors de leurs manifestations et la contribution financière à des programmes de contrôle hors compétition. D’ailleurs, l’Unité d’intégrité de l’athlétisme (Athletics Integrity Unit) est actuellement soutenue financièrement par les organisateurs de course dans sa lutte contre le dopage. Certains agents sont vigilants et essaient de suivre leurs athlètes avec attention pour éviter le dopage. Mais d’autres souhaitent avoir le plus grand nombre possible d’athlètes sous contrat. Ces clivages existent aussi chez les sponsors et les équipementiers : dans leurs recrutements d’athlètes, certains ne sont pas attentifs aux réputations par rapport au dopage et d’autres y sont très sensibles. Des sponsors exercent aussi leur surveillance en intégrant une clause dans le contrat de chaque athlète qui permet de suspendre immédiatement le contrat dès la notification initiale d’une VRAD10 , puis de le résilier si elle est confirmée. Mais les agents des coureurs et les organisateurs de course interviewés par Shelley et coll. (2023renvoi vers) regrettent qu’une fraction des acteurs de l’économie des courses soient indifférents au dopage. La majorité d’entre eux considère que Nike est une entreprise pour qui seule la victoire compte. Pour eux, Nike recrute les athlètes les plus performants sans se préoccuper outre mesure de savoir si ces athlètes se dopent. En conséquence de la diversité des engagements des acteurs, la responsabilité collective de la lutte antidopage est actuellement assumée par certains et pas par d’autres, ce qui rend plus difficile de réduire le dopage dans les épreuves de longue distance. Le défi consiste à convaincre toutes les parties prenantes de leur part de responsabilité. Parce qu’en effet, les recherches montrent que le dopage est rarement individuel, et comme le soulignent Shelley et coll. (2023renvoi vers), la performance est une production collective, et les agents, les équipementiers et les organisateurs de courses y ont des responsabilités.
Les médias sociaux peuvent donc agir sur la régulation des comportements des athlètes, ces derniers offrant de nouvelles possibilités de contrôle social. Les athlètes intériorisent la surveillance et peuvent dénoncer des conduites non conformes à leurs normes professionnelles, et en conséquence construire des catégories déviantes et profiler des athlètes qui y correspondent (Sefiha et Reichman, 2017renvoi vers). C’est évidemment une surveillance très ambivalente, qui s’ajoute et amplifie le pouvoir des agents de surveillance plus traditionnels et peut ternir les réputations des athlètes, sans que des éléments factuels puissent corroborer les rumeurs.
Mais ces observations sur la diversité des acteurs engagés, ou parfois en retrait, de la lutte antidopage valent certainement davantage pour le sport d’élite que pour le sport amateur et encore moins pour les salles de fitness. Dans la mesure où le goût pour le muscle s’acquiert à la fois sous l’influence de multiples canaux médiatiques (presse, cinéma, réseaux sociaux, publicité, influenceurs…) (Andreasson, 2013renvoi vers ; Melki et coll., 2015renvoi vers ; Andreasson et Johansson, 2016renvoi vers) et par les interactions dans les lieux de pratique (Coquet et coll., 2016renvoi vers et 2018renvoi vers), ces acteurs ne sont pas engagés dans une surveillance sociale des pratiquants qui viserait à limiter le dopage. L’analyse des influenceurs dans le monde du bodybuilding de Cox et Paoli (2023renvoi vers) identifie trois catégories distinctes de récits : i) les récits s’appuyant principalement sur la littérature scientifique et discutant des produits et doses « habituels » des bodybuilders ; ii) les récits centrés sur l’expérience personnelle des influenceurs et discutant des produits et doses « habituels » des bodybuilders ; et iii) les récits s’appuyant principalement sur l’expérience personnelle des influenceurs et discutant des produits expérimentaux et des doses « inhabituelles ». Cox et Paoli (2023renvoi vers) en concluent que certains influenceurs valorisent des pratiques à risque sur les réseaux sociaux et ils proposent en conséquence que les régulateurs publics essaient d’éviter la diffusion de ces recommandations potentiellement dangereuses. Inversement, ils suggèrent de valoriser les discussions reposant sur des bases plus fiables. Mais le régulateur semble bien en peine d’agir sur une grande diversité de médias et d’offreurs disséminés dans le monde. Dans d’autres contextes, Melki et coll. (2015renvoi vers), à partir d’une enquête sur un échantillon de 523 personnes au Liban, identifient aussi l’exposition médiatique aux corps musclés comme un facteur d’influence de la consommation de stéroïdes anabolisants androgènes (SAA) et proposent en priorité des actions de prévention à l’école et à l’université. Les travaux de Melki et coll. (2015renvoi vers) et de Cox et Paoli (2023renvoi vers) semblent confirmer l’idée de déviances positives, c’est-à-dire d’une tendance des pratiquants à se doper pour se conformer à un milieu qui survalorise la performance sportive ou esthétique (Hughes et Coakley, 1991renvoi vers ; Garcy, 2023renvoi vers).
Cependant, une partie des études est très descriptive et apporte rarement un cadre explicatif. Le constat d’une corrélation entre le dopage et toute une série d’expositions médiatiques (émissions de TV sur la musculation, magazines de bodybuilding ou de beauté…) n’apporte pas d’explication. Il est probable que les deux types d’activité correspondent plutôt à un même goût, dont il faudrait comprendre la genèse dans une analyse plus précise des styles de vie.

Conclusion

L’identification des déterminants sociaux du dopage, qui puisse notamment permettre aux États ou aux organisations sportives et antidopage d’améliorer la prévention, est un souhait récurrent. Il est cependant difficile à exaucer si on attend des sciences mobilisées qu’elles permettent de découvrir les facteurs universels du dopage. Même si certains modèles nomothétiques issus de travaux en économie ou psychologie ambitionnent de modéliser l’ensemble des comportements de dopage des sportifs, leurs résultats sont décevants et décalés par rapport aux observations sur la diversité des causes et des cas de dopage.
Par exemple, il serait tentant d’identifier les profils de personnalité les plus disposés au dopage. Mais les recherches récentes convergent pour dire qu’il faut aller au-delà de l’idée d’un dopage principalement lié à la personnalité des athlètes sans s’intéresser aux effets des contextes. Identifier des personnalités plus disposées à « tricher » pour prévenir le dopage est en effet une proposition réductrice.
D’une part, d’un point de vue des modèles théoriques, de nombreuses recherches dans le domaine de la déviance, comme dans celui de la psychologie ou du sport, montrent que les conduites des individus et leur personnalité se construisent dans leur environnement social.
D’autre part, parce que faire de la personnalité des athlètes le principal déterminant conduirait à considérer comme négligeables l’entourage de l’athlète et les effets des conditions de production de ses performances sur le dopage, dégageant ainsi les organisations sportives de leurs responsabilités sociales dans l’occurrence du dopage. Or, tant l’histoire que la sociologie du dopage montrent le rôle déterminant des acteurs des organisations sportives, parfois même des États, dans le dopage. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’ignorer l’influence possible des caractéristiques de la personnalité des athlètes sur le dopage, mais de nombreuses recherches soulignent la nécessité de prendre en compte les conditions de la pratique pour comprendre comment s’articulent les effets des interactions entre les individus et leur entourage.
Il y a donc une sorte de positivisme à vouloir identifier des déterminants universels du « dopage », alors que ce dernier ne correspond pas à une pratique sociale homogène, mais à une catégorie générique d’activités qui regroupe de multiples pratiques, significations et contextes. Cependant, traiter du contexte comme le facteur explicatif mérite également des clarifications parce qu’il s’agit aussi d’une notion polysémique. Dans le cas du dopage, les interactions d’un athlète avec les principales personnes de référence de son entourage sont certainement l’élément le plus important de l’environnement immédiat de l’athlète qui doit être situé dans un contexte plus large caractérisé par des conditions culturelles, économiques et politiques. Par exemple, il serait vain de vouloir comprendre le dopage des athlètes russes à Sotchi en se focalisant principalement sur leur personnalité, ou leurs interactions avec leur encadrement, sans traiter des effets des ambitions politiques de Vladimir Poutine et de sa mobilisation de l’État russe au service de la performance sportive (Aubin, 2023renvoi vers).
L’ambition de trouver des facteurs universels du dopage, inspirée d’une conception nomothétique des sciences, n’est pas adaptée. Tout en plaçant les interactions sociales au centre de la compréhension des conduites, comprendre l’attitude des athlètes à l’égard du dopage nécessite aussi d’être capable d’élargir la focale en prenant en compte les multiples facteurs qui peuvent influencer le dopage. Par exemple, la confiance dans les organisations antidopage, les représentations sur les pratiques de dopage dans le sport d’élite ou les façons dont les sportifs perçoivent les personnes de référence dans la production de performance (autres athlètes, entraîneurs, nutritionnistes, organisations…) font aussi partie des facteurs, plus indirects, à prendre en compte pour comprendre le recours au dopage. L’attention à l’environnement et à la temporalité des changements est essentielle afin de pouvoir différencier les pratiques de dopage qui regroupent des conduites très différentes, y compris dans un même sport. Le dopage dans le cyclisme des années 1960, principalement aux amphétamines, n’est pas comparable au dopage des années 1990 à 2010 révélé par les affaires Festina et Armstrong (autre organisation du cyclisme, autre culture des produits et significations différentes), ou aux cas de dopage plus récents comme dans l’affaire « Aderlass » de 2019-2020 (un réseau international de dopage, qui concernait des athlètes de différents sports et, pour les cyclistes, organisé à l’insu de leur employeur). On peut ajouter que la temporalité est importante à appréhender, non seulement pour comprendre les pratiques, mais aussi la transformation de la perception et des significations du dopage.
En conséquence, l’identification des déterminants sociaux du dopage suppose de renoncer à l’ambition de trouver des modèles universels parce qu’ils ne sont simplement pas pertinents et sont en décalage avec la diversité des cas de dopage observés. En revanche, tout en tenant compte des singularités, et au prix d’une relative simplification, la distinction des trois grandes catégories de dopage proposées par Houlihan (2002renvoi vers) – un manque d’information, des incitations directes ou indirectes – aide à mieux comprendre la diversité des causes de dopage. Ces trois catégories de facteurs se déclinent et se combinent à chaque fois de façon singulière selon les sports, les particularités nationales, locales et la diversité des cultures de l’entraînement. Outre des facteurs psycho-sociologiques comme la personnalité, et en particulier identité athlétique très exclusive, les caractéristiques de l’entourage (la culture et qualité de l’encadrement, en particulier des entraîneurs, la culture familiale et des pairs), et les conditions de production de la performance (charges de travail, récupération, nutrition, contraintes exercées par l’encadrement, défaillances dans l’accompagnement) peuvent être considérées comme les facteurs de risque les plus importants.
Il semble également indispensable de noter qu’une meilleure identification des facteurs de dopage ne peut prétendre répondre à l’ambition exprimée de façon récurrente d’un sport « propre », car c’est une illusion de croire qu’un tel objectif est atteignable (Ohl et coll., 2021brenvoi vers). C’est un renoncement qui a été acté publiquement par le président de l’AMA qui reconnaissait, avant les Jeux olympiques de Paris de 2024, qu’il « est évident que vous n’éliminerez jamais le dopage du paysage sportif »11 .

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