ANALYSE

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Préface

Marie Jauffret-Roustide, Sociologue et Politiste
Directrice de recherche Inserm au Centre d’Étude des Mouvements Sociaux1 (Paris), associée à l’Institut Universitaire sur les Dépendances (Montréal),
membre du conseil scientifique de l’European Union Drugs Agency (Lisbonne)
« Everything, everywhere, everyone », voici la manière dont l’European Union Drugs Agency (EUDA), l’observatoire européen des drogues, décrivait la situation de la consommation de drogues dans son rapport de 2024 (EUDA, 2024renvoi vers). Derrière ce titre accrocheur se cache une réalité très diverse en matière de substances dans le monde : l’Europe et l’Amérique du Sud sont plus particulièrement concernées par l’augmentation de stimulants tels que la cocaïne et le crack, l’Amérique du Nord est de son côté confrontée à une crise des overdoses opioïdes, l’Asie connaît pour sa part une hausse continue de la consommation de métamphétamines, et l’Afrique est quant à elle confrontée à des usages de plus en plus importants de médicaments détournés.
Bien qu’il y ait des spécificités, la consommation de cocaïne tend à augmenter de manière massive dans le monde : par exemple, la crise des overdoses opioïdes aux États-Unis est, depuis une dizaine d’années, dans une quatrième vague qui implique des stimulants dont la cocaïne (Ciccarone, 2021renvoi vers ; Friedman et Shover, 2023renvoi vers), et l’Afrique de l’Ouest, devenue une route privilégiée du trafic de cocaïne, voit également sa consommation de cocaïne augmenter (UNODC, 2023renvoi vers).
En France, les données scientifiques les plus récentes illustrent parfaitement la tendance mondiale. Le dernier rapport de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) met en évidence une augmentation très importante de la consommation de cocaïne : d’après l’enquête du Baromètre Santé 2023 menée en population générale par Santé publique France et l’enquête EROPP2 de l’OFDT, 1,1 million de Français déclarent avoir consommé de la cocaïne au cours des 12 derniers mois d’après les données les plus récentes de 2023, contre 600 000 personnes en 2017 (OFDT, 2025renvoi vers). Les estimations actuelles rapportent que 10 % des adultes âgés de 18 à 64 ans auraient déjà expérimenté la cocaïne au cours de leur vie, alors qu’ils n’étaient que 1,2 % en 1992 (Spilka et coll., 2024renvoi vers), période depuis laquelle nous disposons de dispositifs d’observation fiables permettant des comparaisons de tendances. De plus, l’enquête ANRS-Coquelicot menée par le Centre d’Étude des Mouvements Sociaux en collaboration avec Santé publique France montre qu’un dérivé de la cocaïne (le crack) est le produit illicite le plus consommé (après le cannabis) parmi les personnes fréquentant les centres de soins et de réduction des risques en France en 2023, sa consommation atteignant 50 % des usagers au cours du dernier mois (Jauffret-Roustide, 2025arenvoi vers). Ce phénomène d’augmentation était déjà visible dès les éditions 2004 et 2011 (Weill-Barillet et coll., 2016renvoi vers). La consommation de crack a non seulement été multipliée par 1,5 ces 10 dernières années, mais il a également été constaté qu’elle se diffuse sur l’ensemble du territoire français, alors qu’elle n’était visible essentiellement qu’en Île-de-France et en Guyane auparavant. Le constat de l’EUDA s’applique donc parfaitement à la France pour la cocaïne (poudre) et le crack (cocaïne basée) : une diffusion partout en France et parmi tous les groupes sociaux.

Comment expliquer cette tendance ?

Comme décrit dans cette expertise collective Inserm, l’augmentation de la cocaïne et du crack est liée à une offre qui est de plus en plus importante, facile d’accès et attractive : la production de coca s’est très fortement intensifiée en Amérique du Sud (de près de 50 % entre 2018 et 2022 selon les dernières données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime : UNODC, 2025renvoi vers), la diversification des routes de trafic passant par la Guyane et facilitant l’accès vers la France métropolitaine, la multiplication des réseaux de vente et leur numérisation permettant un accès plus large, et la baisse très importante des prix. Au-delà de l’offre, des raisons liées aux contextes de vie et aux évolutions sociologiques peuvent expliquer cette augmentation de la consommation de cocaïne et de crack. Ces produits stimulants peuvent être consommés pour des raisons de sociabilité liées à des environnements festifs ou dans un contexte sexuel, mais également pour tenir la pression au travail ou supporter la dureté de la vie à la rue. Une des spécificités ici est de voir que des publics très divers sont concernés par ces consommations dans la mesure où la cocaïne et le crack diffusent dans toutes les classes sociales, des plus précaires aux plus aisées, et dans tous les territoires, de l’urbain au rural. Dans des sociétés où les conditions de travail se détériorent et la pauvreté augmente, la consommation de drogues est en hausse, et celle des stimulants en particulier. Les études internationales mettent en évidence des liens très forts entre l’instabilité géopolitique, la précarité économique et les consommations de substances (Costa-Storti et coll., 2011renvoi vers ; Casal et coll., 2023renvoi vers). La situation mondiale actuelle constitue donc un terreau pour le développement des conduites addictives, incluant la cocaïne en raison de sa disponibilité accrue.

Comment la société peut-elle gérer cette problématique et comment mieux prendre en charge les personnes qui consomment de la cocaïne ?

Les discours dominants sur les drogues sont le plus souvent marqués à la fois par la désinformation et par la stigmatisation sociale. Les représentations sociales de la cocaïne ont évolué au fil du temps, en fonction de son statut (de médicament à drogue), de ses effets (stimulants et euphorisants), de son accessibilité (de restreinte à large), de ses modalités d’usage (du sniff à la voie fumée voire injectée), des figures sociales (populations insérées et classes moyennes et populaires) et des contextes de consommation (usage en contexte festif, en milieu de travail ou en contexte sexuel) associés à cette substance psychoactive (Jauffret-Roustide, 2025brenvoi vers). La cocaïne a par ailleurs eu dans les années 1980-90 une image de dangerosité moins importante que l’héroïne et le crack, en lien avec les imaginaires sociaux associés à ces produits (imaginaires de la fête et de la performance pour la cocaïne, et de la précarité et de la folie pour le crack), aux publics consommateurs (auparavant décrits comme appartenant aux classes aisées), mais également en lien avec le manque d’informations sur les drogues en France. Ces représentations de la cocaïne ont toutefois évolué récemment en lien avec son processus de diffusion, faisant évoluer son image de la « valorisation » à la « banalisation ». Ainsi, il est intéressant de noter que d’après l’enquête EROPP (Li et coll., 2025renvoi vers), la part des Français qui considèrent que la cocaïne est un produit dangereux dès l’expérimentation est passée de 86 % en 1999 à 75 % en 2023. Dans le même temps, 9 Français sur 10 considèrent que les consommateurs de cocaïne sont dangereux pour leur entourage, et la proportion de Français qui s’estiment plutôt bien ou très bien informés sur les drogues a diminué entre 2018 et 2023 (Li et coll., 2025renvoi vers).
La peur et la stigmatisation dominent le plus souvent les discours médiatiques sur les drogues. La rhétorique associée à la cocaïne est celle de la déferlante liée à l’offre du produit, qualifiée de « tsunami blanc », et celle associée au crack est envisagée sous l’angle de la sécurité publique, avec des titres tels que « les crackeux errent dans Paris » (Jauffret-Roustide, 2024renvoi vers). Plus rares sont les espaces médiatiques qui laissent la parole aux consommateurs et aux professionnels qui les prennent en charge. La consommation de cocaïne et de crack est bien d’une part un problème de sécurité publique, avec les violences liées au trafic et les troubles à l’ordre public qui sont largement documentés dans la presse, mais il s’agit d’autre part d’un problème de santé publique qui doit être pris au sérieux dans les domaines de la prévention, du traitement et de la réduction des risques et des dommages (Jauffret-Roustide et coll., 2023renvoi vers). Ces deux dimensions sont développées dans cette expertise collective Inserm.
Sur le terrain, les professionnels se mobilisent et mettent en œuvre des programmes de prise en charge pluridisciplinaires associant approches d’accompagnement psychothérapeutiques, sociales et pharmacologiques (Karila et coll., 2011renvoi vers ; Blaise et Arends, 2023renvoi vers). Les approches s’efforcent de prendre en compte la dimension individuelle et collective des usages, et de trouver un équilibre entre prévention, traitement et réduction des risques et des dommages, incluant des approches axées sur les savoirs expérientiels et le rétablissement. Il est essentiel d’agir précocement car les dernières données de l’EUDA mettent en évidence que la première demande de traitement vis-à-vis de la cocaïne se fait en moyenne 12 ans après la première consommation (Degenhardt et coll., 2011renvoi vers ; Vorspan et coll., 2020renvoi vers).

Quelle place pour la recherche ?

La recherche sur les drogues en France est particulièrement dynamique et combine des approches disciplinaires différentes, de la recherche fondamentale en génétique ou en toxicologie à la recherche clinique, en santé publique et en sciences sociales qui permettent de mieux étudier la complexité liée aux drogues. Cette expertise collective, par les conclusions qu’elle met en exergue, souligne l’importance de cette multidisciplinarité.
L’Inserm soutient fortement les recherches sur les addictions. Ces dernières années, des consortiums pluridisciplinaires tels que le programme « Crack-Target » se sont créés en France grâce également au soutien entre autres de l’Agence nationale de la recherche (ANR) afin de comprendre comment mettre en place des traitements de la dépendance à la cocaïne et au crack (Delage et coll., 2023renvoi vers), sur le modèle du succès des traitements de substitution (méthadone et buprénorphine) mis en place dans les années 1990 pour gérer la dépendance à l’héroïne. Ce programme met en œuvre une recherche ciblée sur la réponse thérapeutique prenant en compte les besoins des patients grâce aux sciences sociales. Face à la complexité de la prise en charge de la dépendance liée à la cocaïne et au crack et aux problématiques associées telles que les troubles de santé mentale, la précarité et la stigmatisation sociale, une réflexion pluridisciplinaire et participative prenant en considération les besoins des personnes qui consomment des substances est essentielle. Les drogues et les addictions constituent un sujet qui mérite mieux qu’une approche fondée sur les peurs et sur l’ignorance ; la science et les personnes concernées doivent être au centre de la construction des politiques publiques élaborées afin de préserver et d’améliorer la santé de toutes et tous.

Références

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