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| Communications |
Taille et régulation du marché
de la cocaïne poudre
et de la cocaïne basée
Christian Ben Lakhdar,
Université de Lille, LEM (Lille Économie Management), UMR 9221 CNRS
Université de Lille, LEM (Lille Économie Management), UMR 9221 CNRS
Les propos rapportés ici portent sur deux principaux points. Le premier
est relatif au manque de données sur les estimations en volume et valeur
des marchés des stupéfiants et sur celui de la cocaïne poudre/cocaïne
basée en particulier ; cela rend difficiles et hypothétiques les
recherches sur le sujet. Le second point traite de la régulation des
marchés des stimulants.
Estimer l’envergure du marché de la cocaïne poudre
et de la cocaïne basée (crack)
En premier lieu, il est important de souligner qu’il est difficile de
vraiment définir s’il existe ou non un marché de la cocaïne basée en
tant que tel, distinct de celui de la cocaïne poudre, ou bien s’il
s’agit d’un produit « fait maison » dérivé du marché de la cocaïne
poudre. Le réseau « Tendances récentes et nouvelles drogues »
(TREND) de l’Observatoire français des drogues et des tendances
addictives (OFDT) identifie bien des transactions marchandes de
cocaïne basée à Paris et en Île-de-France mais pas dans le reste de
la France continentale. Ceci a pour corollaire de considérer les
transactions de cocaïne basée comme encastrées dans celles de la
cocaïne poudre. Nous ne savons pas comment est cette réalité de
marché ailleurs en Europe ou dans le monde. Supposons que les deux
marchés co-existent pour la France continentale, à savoir que
certaines transactions doivent porter sur la cocaïne basée, d’autres
sur la cocaïne poudre qui sera consommée comme telle, et enfin sur
la cocaïne poudre qui sera basée par les personnes
consommatrices.
Malgré ceci, il est possible de tenter d’avoir une estimation de la
taille du marché de la cocaïne basée via une approche par la
demande. Au lieu d’utiliser des données de saisies policières et
douanières ou des estimations de la taille des cultures de cocaïer,
l’estimation des volumes achetés peut se baser sur la part du nombre
de consommateurs et de leur mode de consommation. L’estimation de la
prévalence de personnes utilisatrices de cocaïne basée repose
principalement en France sur les travaux d’Éric Janssen de l’OFDT
(Janssen et coll., 2021
). Il a développé ces dernières années
des outils et une expertise permettant d’estimer la taille de
populations rares ou cachées, souvent par méthode de
capture-recapture1
. Ayant une idée du nombre de personnes consommant
de la cocaïne basée, il s’agit d’y associer des comportements de
consommation, en considérant non seulement l’intensité et la
fréquence mais également la qualité des produits consommés entendue
comme les quantités de cocaïne nécessaires (et leur taux de pureté)
pour élaborer un caillou ou une galette de cocaïne basée.
). Il a développé ces dernières années
des outils et une expertise permettant d’estimer la taille de
populations rares ou cachées, souvent par méthode de
capture-recapture1
. Ayant une idée du nombre de personnes consommant
de la cocaïne basée, il s’agit d’y associer des comportements de
consommation, en considérant non seulement l’intensité et la
fréquence mais également la qualité des produits consommés entendue
comme les quantités de cocaïne nécessaires (et leur taux de pureté)
pour élaborer un caillou ou une galette de cocaïne basée.Cependant, il n’y a pas de travaux sur les comportements
de consommation de cocaïne basée en France. Il est donc ardu de
distinguer des usages occasionnels, réguliers ou quotidiens et
l’intensité de consommation qui leur est associée (par ex. : les
individus consomment-ils un caillou ou plusieurs à chaque occasion
de consommation ?). Il serait également utile de renseigner les
passages d’usage de cocaïne poudre à la cocaïne basée
(et inversement) et les motivations associées. Il semble aussi y
avoir un manque de données concernant l’usage de la cocaïne basée en
population dite insérée (qui échappe à la méthode de
capture-recapture en ne fréquentant pas ou peu les dispositifs de
type CAARUD – Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction
des risques pour usagers de drogues). En lien, un focus plus
important de recherche pourrait être mené sur les croyances liées à
l’usage de cocaïne basée : il est parfois mis en avant que les
usagers pensent « épurer » la cocaïne poudre en basant, mais est-ce
toujours le cas, n’y a-t-il pas d’autres motivations invoquées ?
Réguler le marché des stimulants
Concernant la régulation des stupéfiants en France, et celle de la
cocaïne (poudre et basée en particulier), c’est la loi de
19702
qui s’applique, celle-ci considérant l’usager de
drogues comme un individu à la fois malade et délinquant. Dans le
cas de la cocaïne basée, étant donné son pouvoir addictif très
élevé, le statut entre délinquant et malade des personnes en
consommant pose d’autant plus question. À ce titre, il faudrait se
pencher sur le devenir des usagers qui sont interpellés, sur ce que
leur réserve la chaîne pénale une fois celle-ci enclenchée. Un large
pan de la littérature scientifique a documenté, et continue de le
faire, les dommages sanitaires et sociaux accrus induits par la
pénalisation de l’usage de stupéfiants (pour de récents travaux,
voir : Bratberg et coll., 2023
; Scher et coll.,
2023
;
Stenström et coll., 2024
; voir par ailleurs et plus généralement
les travaux du Harm Reduction Journal). Dans le cas de la
cocaïne basée, une dépénalisation de l’usage et de la détention
viendrait sans nul doute minimiser une partie des dommages sociaux
et sanitaires pour la frange la plus précaire des usagers (les
autres étant moins inquiétés certainement) (voir par exemple Da
Santos Silveira et coll., 2018
).
; Scher et coll.,
2023
;
Stenström et coll., 2024
; voir par ailleurs et plus généralement
les travaux du Harm Reduction Journal). Dans le cas de la
cocaïne basée, une dépénalisation de l’usage et de la détention
viendrait sans nul doute minimiser une partie des dommages sociaux
et sanitaires pour la frange la plus précaire des usagers (les
autres étant moins inquiétés certainement) (voir par exemple Da
Santos Silveira et coll., 2018
).Plus généralement, même si concevoir une légalisation de la cocaïne
paraît improbable, certains auteurs comme Mark Haden laissent
entrevoir ce que pourrait être un dispositif de délivrance de
cocaïne pour celles et ceux qui en ont besoin comme la régulation
des stimulants ayant les mêmes objectifs que ceux de la santé
publique et de la réduction des risques et des dommages (Haden,
2008
).
).Plus vraisemblable car plus acceptable socialement en termes de
recommandations de politiques publiques, il faut inviter à la
déstigmatisation des usagers de stupéfiants et de cocaïne poudre et
cocaïne basée en particulier. En pointant du doigt cette catégorie
populationnelle, la personne consommatrice de cocaïne basée devient
la cause de tous les maux, le bouc-émissaire parfait au mal-être des
citoyens, ce qui entraine un renforcement positif de l’attitude
stigmatisante. Cela créé des obstacles supplémentaires à la prise en
soins des individus qui en ont besoin : manque de financement,
sabotage ou tout au moins dénigrement du travail des associations de
réduction des risques, etc. Déstigmatiser reviendrait alors à
(re)faire des personnes utilisatrices de drogues qui sont en
souffrance ce qu’elles sont simplement, des êtres humains ayant
besoin d’aide et d’accompagnement.
Références
[1] Bratberg JP, Simmons A, Arya V, et al. . Support, don’t punish: Drug
decriminalization is harm reduction.
Journal of the American Pharmacists
Association. 2023;
63:224- 9
[2] Da Santos Silveira P, Andrade de Tostes , Joanna Gonçalves , Wan HT, et al. . The Stigmatization of Drug Use as
Mechanism of Legitimation of
Exclusion.
In: In: Ronzani TM, ed, editors.
Drugs and Social Context: Social
Perspectives on the Use of Alcohol and Other
Drugs.
Cham:Springer International Publishing;
Imprint: Springer;
2018.
p. 15- 25
[3] Gallay A, Nardone A, Vaillant V, et al. . La méthode capture-recapture appliquée à
l’épidémiologie : principes, limites et
applications.
Revue d’Epidémiologie et de Santé
Publique. 2002;
50:219- 32
[5] Janssen E, Vuolo M, Gérome C, et al. . Mixed methods to assess the use of rare
illicit psychoactive substances: a case
study.
Epidemiol Methods. 2021;
10.
[6] Scher BD, Neufeld SD, Butler A, et al. . “Criminalization causes the stigma”:
Perspectives from people who use
drugs.
Contemp Drug Probl. 2023;
50:402- 25
[7] Stenström A, Estrada F, Tham H. “It should be hard to be a drug abuser”
An evaluation of the criminalization of drug use in
Sweden.
Int J Drug Policy. 2024;
133:104573.