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Marchés et approvisionnements
L’augmentation de la consommation de stupéfiants en général, et singulièrement de cocaïne et de ses produits dérivés (UNODC, 2025

), résulte non seulement d’une demande accrue mais aussi de mutations quantitatives et qualitatives dans l’offre de produits. L’analyse des marchés et des modes d’approvisionnement éclaire le fonctionnement de cette offre renouvelée. Comprendre comment fonctionne la filière de production, de transport et de commercialisation de la cocaïne est nécessaire pour identifier les acteurs, les routes d’acheminement et les dynamiques adaptatives mises en œuvre par les organisations criminelles. La compréhension de ces éléments est fondamentale pour orienter correctement les stratégies de lutte contre l’entrée hors circuit autorisé
1
En dehors du circuit autorisé dans le cadre d’un usage médical limité (comme anesthésique topique).
de cocaïne sur le territoire français.
La croissance du marché de la cocaïne poudre et de la cocaïne basée en France (Obradovic et Néfau, 2019 ; Janssen et coll., 2021

; Obradovic, 2023

; OFDT, 2025a

, b

, c

, d

, e

, f

, g

, h

et i

) s’inscrit dans un contexte général marqué par une expansion à l’échelle mondiale des marchés des drogues dans leur ensemble et par une percée concomitante de la cocaïne, faisant de l’Europe son deuxième marché mondial en termes de débouchés (EMCDDA et Europol, 2022

). Cette dynamique d’ensemble remet en cause des idées reçues sur le fonctionnement des marchés illégaux. En particulier, la vision inspirée par l’économiste Thomas Schelling (1967

) – associant ces marchés à une configuration monopolistique – est battue en brèche par la réalité empirique. Le marché de la cocaïne se caractérise par la multiplicité des voies d’approvisionnement et par la diversité des acteurs criminels à l’œuvre, diversité qui se retrouve dans la variété des filières d’approvisionnement. Ces caractéristiques rendent l’offre de cocaïne extrêmement résiliente – l’éventuel démantèlement d’un réseau d’approvisionnement n’entrainant pas de disruption réelle dans les quantités disponibles – d’où une accessibilité accrue pour l’usager. La prise en considération de ces paramètres amène à redéfinir les enjeux majeurs à affronter pour tenter de contrecarrer cette facilité d’accès à la cocaïne poudre et à la cocaïne basée.
Contexte général : un marché des drogues en expansion à l’échelle mondiale
Les chiffres du rapport annuel sur les drogues 2023 de l’
United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC)
2
En français, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
(UNODC, 2023d

) sont clairs : il y aurait plus de 296 millions de consommateurs de drogues dans le monde en 2021 (soit une augmentation de 23 % par rapport à 2011). Conséquence de cette croissance, le nombre de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de drogues estimé à 39,5 millions est également en augmentation (+45 % en 10 ans). La tendance reste haussière selon le rapport 2025 (UNODC, 2025

), avec 316 millions de consommateurs de drogues dans le monde en 2023 et 64 millions de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de drogues. Par ailleurs, l’organisation internationale n’envisage pas de retournement de tendance puisque dans le rapport 2021 (UNODC, 2021

), les prévisions envisageaient une croissance de 11 % du nombre de consommateurs d’ici 2030 à l’échelle mondiale, avec une augmentation plus particulièrement marquée pour l’Afrique (+40 % d’ici 2030). Cette augmentation généralisée est certes due pour partie à la croissance démographique mais aussi à l’augmentation de la prévalence de l’usage de stupéfiants.
La drogue la plus consommée à l’échelle de la planète reste très majoritairement le cannabis mais se manifeste depuis quelques années une hausse progressive et régulière de la cocaïne. Pour 2021, il était estimé à 22 millions le nombre d’usagers de cocaïne, soit 0,4 % de la population mondiale au lieu de 0,32 % en 2004 (UNODC, 2023c

). Le rapport de 2025 estime qu’en 2023 un nouveau record de consommation a été établi avec 25 millions de consommateurs contre 17 millions en 2013 (UNODC, 2025

). L’augmentation du nombre d’usagers a été plus particulièrement marquée juste après la pandémie de Covid-19. Ces estimations élaborées notamment à partir de questionnaires sont corroborées par les données fournies par certains pays en matière d’analyse des eaux usées et par les données médicales. En Europe en particulier, on note une multiplication des hospitalisations, des demandes de traitement et des décès en lien avec la consommation de cocaïne, dont la cocaïne basée (UNODC, 2025

). Des données plus parcellaires accréditent l’hypothèse d’une consommation accrue de cocaïne en Afrique et Asie (UNODC, 2025

).
La montée en puissance de la cocaïne sur les marchés des stupéfiants résulte de trois principaux éléments explicatifs : une croissance record de l’offre de matière première, une saturation du marché américain et une mondialisation criminelle.
Croissance record de l’offre de matière première
Traditionnellement limitée à des zones géographiques très spécifiques (plateaux andins en altitude et sur sols acides), la culture du cocaïer provient majoritairement de Colombie puis du Pérou et de Bolivie. Il est observé également une production encore marginale au Guatemala, Honduras, Mexique et Équateur (UNODC, 2023c

).
La culture du cocaïer ne cesse d’augmenter et fournit donc une abondante matière première pour la production de cocaïne. L’année 2023 a marqué une nette augmentation avec une production illicite mondiale estimée de cocaïne à 3 708 tonnes (UNODC, 2025

), 34 % de plus qu’en 2022. Il s’agit principalement du reflet d’une augmentation de la superficie des zones de culture illicite de cocaïer en Colombie et de données de rendement actualisées qui ont abouti à une estimation de la production du pays supérieure d’environ 50 pour cent à celle estimée l’année précédente. Cela résulte d’une part d’une expropriation de certains paysans par les narcotrafiquants pendant la crise sanitaire, y compris parce que la pandémie a fragilisé des populations déjà pauvres qui se sont déplacées vers les villes. D’autre part, à la fin de la crise sanitaire, les populations locales ayant également souffert de la crise économique ont pu voir dans la culture de la coca une alternative plus rentable que celle des cultures légales. Par conséquent, la production totale de cocaïne connait une neuvième année consécutive d’augmentation. Multipliée par deux en dix ans, elle atteint 2 304 tonnes en 2021, puis 2 700 tonnes en 2022, et 3 708 tonnes en 2023. Cette croissance de la production de cocaïne résulte de plusieurs facteurs : l’amélioration des techniques agricoles qui a permis d’augmenter les rendements, une amélioration des techniques de transformation de la coca en cocaïne et une rentabilité de la culture du cocaïer la rendant très attrayante (Obradovic, 2023

).
La culture de la coca a également prospéré sur le fait que la lutte contre la production de cocaïne n’a pas entrainé d’effets substantiels malgré les moyens engagés notamment sous l’impulsion des États-Unis et de la
Drug Enforcement Administration (DEA). Cela vaut pour la Colombie mais aussi pour la Bolivie où la culture de la coca et la production de la pâte de cocaïne sont largement tolérées parce qu’imbriquées dans les vies sociale, économique et culturelle. De plus, la culture de la coca constitue une source de revenu gérée collectivement par des communautés locales (Grisaffi, 2022

). Les cultures illicites servent d’amortisseur de cycle économique : elles augmentent lorsque la crise frappe les cultures licites ; elles peuvent servir à financer des cultures licites et permettre à des paysans de rester sur leurs terres et ainsi échapper à l’exode rural, voire même à investir pour améliorer leur sort ou celui de leurs enfants (Thomson et coll., 2024

). Les interrelations économie illégale-économie légale et le contexte socioéconomique, lorsqu’ils s’inscrivent en faux par rapport à la prohibition de la production, peuvent défavorablement impacter la mise en œuvre effective des interdictions.
Saturation du marché américain
L’offre de cocaïne est donc en augmentation croissante mais son marché principal, le continent américain et en particulier les États-Unis, montre des signes de saturation (UNODC, 2023b

) ; en 2008, le nombre d’usagers dans l’année de cocaïne aux États-Unis est estimé à 5,3 millions comparé à 10,5 millions en 1982, soit un repli du marché américain de près de 50 % en 25 ans (UNODC, 2010

). Marché de proximité pour les producteurs andins, il a été le premier à être investi avant que des filières d’exportation vers l’Europe ne se développent : dans un premier temps via les États-Unis par les mafias italiennes et italo-américaines, puis par liaison directe avec l’Amérique du Sud. Désormais, la demande du continent américain ne suffit plus à écouler des marchandises toujours plus abondantes, d’autant plus que d’autres drogues sont venues concurrencer la cocaïne : les nouveaux produits de synthèse et les opioïdes pour lesquels l’accès à la substitution est difficile aux États-Unis. De plus, initialement accessibles par voie légale via des prescriptions médicales, ils ont été ensuite détournés de leur usage (consommation inappropriée et/ou surdosage). C’est la mondialisation économique qui va contribuer à apporter une réponse à ce problème d’engorgement des débouchés en offrant la possibilité de conquérir de nouveaux marchés.
Mondialisation criminelle
La mondialisation des échanges qui s’est accentuée depuis les années quatre-vingt-dix n’a pas touché que les flux légaux, elle a aussi accentué les flux illégaux dans son sillage (Champeyrache, 2019

). En permettant de connecter entre eux des marchés éloignés, elle a permis d’accroitre les débouchés possibles pour les marchandises, légales et illégales, tout en favorisant une industrialisation de la production pour approvisionner des bassins de consommation potentiellement beaucoup plus importants. Cette dynamique n’a pas échappé au trafic de stupéfiants et en particulier au trafic de cocaïne pourtant caractérisé par une forte contrainte géographique de production de matière première. Les infrastructures de transport et de logistique utilisées par les narcotrafiquants sont pour grande partie aussi celles qu’utilisent les autres producteurs dans la sphère légale. Les narcotrafiquants ont en plus exploité à leur profit la doctrine libérale consistant à privilégier la fluidité dans la circulation des marchandises par rapport à une logique sécuritaire de contrôle sur les flux. La cocaïne, tout comme d’autres marchandises prohibées, profite de la possibilité de dissimulation que procure la massification du commerce maritime. Le symbole de cette massification s’incarne dans la conteneurisation du transport de marchandises, tout particulièrement en matière de commerce par voie maritime (Bird, 2021

; Bouffet, 2023

; Gandilhon, 2023a

). Le trafic de cocaïne tire aussi partie de la cadence accélérée qu’imposent à la fois la doctrine libérale pour empoter et dépoter au plus vite ces conteneurs et le gigantisme des infrastructures portuaires. Dans cette logique d’efficience économique, le contrôle douanier des marchandises est perçu non comme une sécurité mais comme une gêne susceptible d’enrayer la machine. Les narcotrafiquants ont intégré le fait que les contrôles ne sont pas la priorité des autorités marchandes (autorités portuaires, transporteurs et logisticiens, sociétés exportatrices). Cela vaut encore plus pour les flux en sortie des pays : les contrôles réalisés sont concentrés sur les marchandises en entrée, ce qui explique que la cocaïne puisse sortir relativement facilement des pays producteurs et/ou exportateurs (Sergi et coll., 2021

). Cet état de fait souligne le caractère stratégique des saisies hauturières (en haute mer), et non uniquement portuaires, en matière de stupéfiants.
L’Europe : deuxième marché mondial pour la cocaïne
L’Europe n’est pas restée en marge de ce processus d’expansion du marché des stupéfiants. Cela vaut tout particulièrement pour la cocaïne dont elle est devenue le deuxième marché pour la consommation (EMCDDA et Europol, 2022

).
Une évolution inscrite dans la durée
La cocaïne est présente en Europe de l’Ouest dès les années 1990 (EMCDDA, 2007

) mais elle ne représente alors qu’un marché de niche en raison de son prix élevé. Selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), un tournant s’opère en 2012 en raison de l’implication croissante de groupes criminels des Balkans dans ces trafics (OICS, 2024

). Celle-ci introduit plus de concurrence entre les trafiquants alimentant l’Europe occidentale et centrale et débouche sur une plus grande efficacité de la chaîne d’approvisionnement avec une augmentation de la pureté du produit et une diminution de son prix, autant de facteurs propices à une hausse soutenue de la consommation. Dans le même temps, la perception de la consommation de cocaïne évolue dans la population des usagers potentiels : elle cesse d’être considérée comme une substance réservée aux plus aisés tout en conservant son caractère moins stigmatisant comparé à d’autres stupéfiants (en particulier l’héroïne). Depuis, la consommation de cocaïne poursuit sa croissance en Europe à peine entravée par l’impact de la crise sanitaire du Covid-19 : les restrictions de circulation n’ont pas réellement perturbé le commerce de gros mais ont pu entrainer des pénuries locales – accompagnées de hausse momentanée des prix et de baisse de la qualité – cédant rapidement la place à une reprise de l’approvisionnement (EMCDDA et Europol, 2022

).
L’augmentation de l’approvisionnement de l’Europe en cocaïne ressort particulièrement des chiffres des saisies de marchandises (Douanes et Droits Indirects, 2023

), chiffre en hausse chaque année depuis environ six ans. Sur la décennie 2010-2020, les volumes saisis ont plus que triplé atteignant 215 tonnes en 2020, contre environ 70 tonnes en 2010. Trois pays constituent des portes d’entrée majeures pour l’approvisionnement du continent si l’on en croit ces données relatives aux saisies : la Belgique (70 tonnes en 2020, 110 tonnes dans le seul port d’Anvers en 2022), les Pays-Bas (49 tonnes en 2020) et l’Espagne (37 tonnes). Ces trois pays représentent à eux seuls près de 73 % des saisies réalisées en Europe en 2020. La France connait également une hausse du nombre de saisies, même si ces dernières sont moins importantes. En 2022, il y a eu 17,86 tonnes de cocaïne saisies (18,62 tonnes en 2021), ce qui équivaut à une valeur estimée autour de 770 millions d’euros à la revente, avec la cocaïne qui représente plus de 70 % de la valeur totale de l’ensemble des produits stupéfiants saisis sur le territoire national (Douanes et Droits Indirects, 2023

). En 2024, ce sont 20,97 tonnes de cocaïne qui ont été saisies en France, et 50 tonnes si on considère les saisies en France et hors France grâce à la coopération douanière (Douanes et Droits Indirects, 2025

). Ces chiffres indiquent une tendance mais ils doivent tout de même être relativisés dans la mesure où ils reflètent également l’activité des services : à quantité importée égale, une priorité donnée à la lutte contre les stupéfiants peut déboucher sur une hausse des saisies ; le décryptage des messageries Sky ECC et Encrochat a également permis d’accéder à des informations sur des livraisons de cocaïne et donc à des interceptions. De plus, il est hasardeux d’extrapoler la quantité de cocaïne entrant sur le continent à partir du chiffre des saisies. Ces toutes dernières années, l’affirmation a circulé selon laquelle 10 % de la cocaïne seraient saisis en Europe
3
. Ce taux ne repose pas sur une véritable base scientifique et il est douteux qu’un tel niveau de saisie n’ait pas de répercussions visibles de type augmentation des prix et/ou phénomènes de rupture, au moins momentanée, d’approvisionnement local. Il est légitime de penser que cette estimation est très probablement supérieure à la réalité et que l’on saisisse en réalité bien moins de 10 % de la marchandise entrante (Gandilhon, 2023b

).
Des disparités régionales
Tout le continent européen n’est pas affecté de la même façon par l’expansion du marché de la cocaïne. Il existe des disparités régionales au-delà de celles observées en matière de saisies (avec la nuance que les saisies peuvent survenir aussi bien dans le pays de destination finale que dans celui de transit). L’étude des eaux usées dans plusieurs villes d’Europe (EMCDDA, 2024b

) permet d’appréhender plus spécifiquement la question de l’usage de cocaïne. La dernière étude en ce sens révèle un usage plus important dans les villes d’Europe occidentale et méridionale et particulièrement dans les villes de Belgique, des Pays-Bas et d’Espagne. En revanche, les niveaux sont plus faibles dans la majorité des villes d’Europe orientale avec toutefois des signes d’augmentation par rapport aux études précédentes. D’après l’UNODC (2024b

), selon les extrapolations que l’on peut tenter à partir de l’analyse des eaux usées, l’usage de cocaïne en Europe occidentale, centrale et du Sud-Est aurait augmenté de 80 % entre 2011 et 2023. Cette augmentation est corroborée par l’augmentation de presque 60 % entre 2011 et 2022 de la demande de soins en lien avec l’usage de cocaïne. Au sein de ces usages, la cocaïne basée se distingue dans la demande de traitement de troubles de l’usage : le nombre de personnes demandeuses a triplé entre 2014 et 2021 en Europe occidentale et centrale, ce qui équivaut à 19 % des traitements pour usage de cocaïne en 2021 soit une augmentation de 10 points par rapport à sa part en 2014. L’usage de cocaïne basée reste donc inférieur à celui de la cocaïne poudre mais est en forte progression et sous-tend une problématique sanitaire plus lourde. Pour l’
European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA), après une période de stabilité des données d’analyse des eaux usées dans la plupart des villes de 2011 à 2015, un tournant est pris depuis 2016 puisqu’une augmentation de l’usage est rapportée annuellement dans une majorité des villes (pour 2023, sur 72 villes participant à l’étude, 49 se caractérisent par une hausse des résidus de cocaïne présents dans les eaux usées, 13 sont stables, et 10 sont en baisse mais avec un niveau restant supérieur à celui de 2011) (EMCDDA, 2024b

). Fait notable, pour les pays ayant fourni des données relatives à plusieurs villes de leur territoire, la plupart ne présentent pas de différence significative de niveaux d’usage entre grandes villes et centres urbains de plus petite taille. Il s’agit d’une nouveauté propre aux données de 2023, jusque-là la consommation de cocaïne était plus marquée dans les grands centres urbains. Cette plus grande capillarité de l’approvisionnement qui permet d’irriguer l’ensemble des territoires est en partie due à l’augmentation de l’offre de stupéfiants en ligne, une tendance plus particulièrement enracinée dans les pays nordiques (EMCDDA, 2022

) mais amenée à se généraliser à toute l’Europe.
Dans ce contexte, en incluant le Royaume-Uni, la France occupe la sixième place en Europe avec l’Espagne en termes d’usage de cocaïne dans l’année chez les adultes de 15 à 34 ans (Obradovic et coll., 2023

), avec une croissance de cette consommation parmi les plus élevées du continent. La cocaïne est désormais le deuxième produit illicite le plus consommé parmi les 18-64 ans, après le cannabis, avec un taux d’expérimentateurs passé de 5,6 % en 2017 à 9,4 % en 2023 (Spilka et coll., 2024

).
Multiplicité des voies d’acheminement
L’augmentation de la consommation observable en Europe et particulièrement en France résulte d’une multiplication des voies d’acheminement de la marchandise vers le continent. La matière première étant localisée de l’autre côté de l’Atlantique, le vecteur maritime est dominant. Cela ne signifie pas pour autant qu’il existe une route exclusive. Au contraire, les voies maritimes sont diverses, évolutives et se complètent, ce qui explique la résilience de l’approvisionnement même en cas de saisie importante ou de démantèlement de réseaux de distribution.
Des voies principalement maritimes…
La position de l’Europe par rapport à l’Amérique du Sud combinée à la prépondérance des voies maritimes, estimées autour de 90 %, dans le commerce international expliquent que ces voies maritimes soient également privilégiées pour l’approvisionnement en cocaïne. Cela se retrouve dans les chiffres des saisies : près de 90 % de celles réalisées en dehors d’Amérique du Sud proviennent du trafic maritime (UNODC, 2023c

). Les porte-conteneurs sont le vecteur majeur mais la navigation de plaisance via les voiliers et les bateaux à moteur, le transport de passagers par ferries, les vraquiers et les vaisseaux semi-submersibles sont aussi utilisés (Obradovic, 2023

). Les porte-conteneurs ont l’avantage de faciliter un transport de grandes quantités de cocaïne. Pendant la crise sanitaire amorcée en 2019, les plans de continuité de l’activité portuaire ont permis le maintien du trafic par conteneurs au point que des niveaux de circulation de la cocaïne comparables voire supérieurs à ceux de 2019 ont été observés avec des saisies très importantes en première moitié de 2020 malgré les restrictions (EMCDDA et Europol, 2020

). En France aussi, du fait de sa façade atlantique, le principal vecteur est maritime. En 2022, près de 41 % des quantités totales de cocaïne saisies l’ont été sur le seul port du Havre (Douanes et Droits Indirects, 2023

).
Les vulnérabilités portuaires sont multiples et facilitent le trafic de cocaïne : outre la massification des échanges qui favorise la dissimulation des marchandises illégales dans des cargaisons légales avec la technique dite du
rip off4
La technique du rip off consiste à placer des marchandises illégales dans un chargement de marchandises légales, à l’insu des transporteurs, et d’extraire le chargement illégal à l’arrivée à destination.
, le développement de la corruption et des complicités internes volontaires ou forcées parmi les employés des grandes plateformes logistiques (avec des dockers en première ligne) (Sénat, 2024

) voire des autorités, parachève de faciliter les opérations d’import-export des narcotrafiquants alors même que le niveau de contrôle douanier est extrêmement faible puisqu’il se situe aux alentours de 2 % des marchandises entrant dans les ports européens (Gandilhon, 2023b

).
Des voies maritimes qui évoluent et se complètent
Les voies maritimes sont multiples et évolutives dans la mesure où elles s’adaptent aux opportunités économiques et à la réponse judiciaire. Il y a ainsi des « effets ballon »
5
Le terme d’« effet ballon » est généralement utilisé par les forces de l’ordre pour désigner le fait que le ciblage de l’action répressive sur un lieu produit des effets de déplacement consistant à déplacer les trafics vers de nouveaux territoires moins soumis à pression policière.
avec un re-routage des trajectoires dès que la répression s’accroit sur tel ou tel point de passage du trafic. Les évolutions touchent ainsi les points de départ, de transit et d’arrivée, multipliant par la même occasion le nombre d’États et d’économies impactés par le trafic de cocaïne.
En ce qui concerne les points de départ des voies maritimes, ils se sont largement déportés vers l’Amérique centrale, les conteneurs en provenance des pays producteurs de coca étant plus susceptibles d’être considérés comme suspects et donc soumis à contrôle. Sont entrés en scène des pays comme l’Équateur, le Mexique, le Venezuela et le Brésil avec une montée de la violence liée aux trafics pour certains d’entre eux, comme l’Équateur en a été la triste illustration. Cette intermédiation du trafic de gros répond au risque logistique accru représenté par l’utilisation des ports colombiens et boliviens (Magliocca et coll., 2022

). Il faut donc penser les routes du trafic de cocaïne, non pas en termes purement logistiques de minimisation des distances parcourues et du nombre de ruptures de charge, mais en termes d’évitement des risques. Les ports de Buenos Aires, San Antonio et Montevideo sont des « routes contre-intuitives » pour un transporteur de la sphère légale mais la porosité des frontières, le faible contrôle dans les ports et l’exploitation de la réputation du pays comme n’étant pas impliqué dans les stupéfiants sont autant de caractéristiques attrayantes pour les narcotrafiquants (Sampó et Troncoso, 2023

).
Les ports d’arrivée privilégiés en Europe ont également évolué ces dernières années avec une remontée de l’Europe du Sud (avec une primauté un temps accordée au port italien de Gioia Tauro en Calabre, berceau de la ‘ndrangheta, une des mafias les plus puissantes actuellement) vers les ports d’Europe du Nord (Anvers, Rotterdam, Hambourg et même Oslo dernièrement). Tous les pays ayant une façade maritime sont ciblés mais l’on observe des re-routages modifiant ponctuellement – le temps que les autorités réagissent et renforcent les contrôles – le classement des ports en matière d’entrée des produits stupéfiants.
Le port belge d’Anvers constitue actuellement la porte d’entrée principale, bien que non exclusive, de la cocaïne sur le continent (Antoine et coll., 2024

). À partir des saisies, il est constaté qu’une majorité des chargements provient de ports équatoriens (52 % de la quantité totale), le Panama et la Colombie comptant chacun pour 8 % des volumes importés. Toujours à partir des informations fournies par les saisies, la méthode du
rip off reste la plus utilisée (55 % des cas). Dans 30 % des cas, les stupéfiants sont introduits pendant le chargement et dans 16 % des cas ils sont cachés dans la structure même du conteneur. L’attractivité du port d’Anvers tient aux volumes de marchandises traités combinés au choix de maintenir les contrôles douaniers à un niveau bas dans une optique d’efficience économique (la rapidité de prise en charge des conteneurs étant un argument d’attractivité mis en avant par les ports dans un contexte de concurrence intense et de polarisation très forte des flux commerciaux).
Parallèlement, les flux logistiques du trafic de stupéfiants et particulièrement de cocaïne évoluent pour intégrer des zones rebond pouvant aussi à terme devenir de futurs marchés de consommation. Là encore, d’un point de vue logistique, les routes commerciales peuvent paraitre contre-intuitives voire peu rationnelles. Elles sont en réalité stratégiques car elles procèdent d’une logique de dépistage des contrôles – en exploitant des territoires non associés au trafic de cocaïne – et de projection à moyen/long terme – en envisageant le développement de nouveaux débouchés. L’implication accrue de l’Afrique de l’Ouest comme zone de transit, plus particulièrement accentuée depuis 2019 (UNODC, 2023a

), incarne cette optique. La côte africaine allant du Sénégal à la Guinée via la Gambie et la Guinée-Bissau constitue le couloir principal pour acheminer la cocaïne vers l’Europe par la route à travers l’Afrique de l’Ouest. Cette connexion entre ports de la côte ouest africaine et routes terrestres intérieures a profité de la création de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la zone de libre-échange qui en découle et facilite la circulation des marchandises. Il émerge également un rôle croissant endossé par la Côte d’Ivoire dans le trafic depuis 2019 (Bird, 2021

).
Ces voies d’approvisionnement et leurs étapes se complètent et s’adaptent aux politiques répressives et de contrôle. Il n’y a pas une route de la cocaïne comme il y a pu y avoir une route de la soie. Plusieurs trajectoires se superposent, se rejoignent, s’additionnent. Une route un temps délaissée peut être réactivée, au gré des opportunités et des risques évalués par les narcotrafiquants. Il s’opère donc une diversification stratégique et opportuniste des routes. La multiplicité des parcours constitue aussi une forme de signature des organisations criminelles impliquées dans le trafic de cocaïne : comme exposé ci-après dans la partie concernant les acteurs, les partenariats criminels passés entre producteurs, grossistes et détaillants dessinent différentes routes, différents points de départ et d’arrivée. Les mutations du paysage criminel exercent ainsi un impact sur la cartographie des flux de cocaïne. La montée en puissance de certaines organisations et le déclin d’autres, en plus des considérations stratégiques, expliquent les phénomènes de re-routage des flux.
Routes primaires, routes secondaires
L’entrée est massive par les ports d’Europe du Nord, favorisée par la masse de marchandises, une politique libérale de promotion de la rapidité des opérations pour plus de fluidité dans les échanges, qui se traduit par un faible contrôle sur ces flux et par un investissement massif dans la logistique pour des cadences et des capacités toujours plus gigantesques. Ce choix politique a rendu ces dernières années les ports d’Europe du Nord plus attractifs pour les narcotrafiquants en comparaison avec des ports gérant moins de trafic et où la pression pour plus de contrôle s’est accentuée. Il en va ainsi du port de Gioia Tauro au centre de nombreuses enquêtes judiciaires en Italie en raison de la mainmise de la ‘ndrangheta sur la construction du port, sur les recrutements du personnel et donc sur la capacité à faire transiter la cocaïne. Aujourd’hui plus surveillé, ce port autrefois principale source d’approvisionnement pour l’Europe n’est plus une cible majeure pour les narcotrafiquants même si des saisies continuent d’y être réalisées. En parallèle des routes primaires desservant ces grands ports, des routes secondaires persistent et peuvent être amenées à prendre une plus grande ampleur lorsque la pression se tournera vers les routes principales actuelles.
L’UNODC (2022

) souligne ainsi que si les ports d’Anvers, de Rotterdam et d’Espagne arrivent en tête pour les saisies en matière d’importation de cocaïne en Europe, presque tous les grands ports maritimes européens sont utilisés comme portes d’entrée. En France, des ports tels que Montoir de Bretagne et Dunkerque, considérés comme secondaires en termes de volumes de marchandises traités, sont régulièrement impliqués dans des trafics de cocaïne. Si les quantités saisies sont moindres qu’à Anvers, elles attestent de routes secondaires de la cocaïne, dont celle qui se greffe en grande partie sur la ligne
North Europe French West Indies (NEFWI) exploitée par la Compagnie Maritime d’Affrètement – Compagnie Générale Maritime (CMA CGM) connectant les Antilles françaises au port de Dunkerque. Cette ligne concerne au tout premier plan la filière fruits et légumes, c’est-à-dire une filière de marchandises fragiles et périssables pour lesquelles un contrôle douanier constitue toujours un risque majoré de déperdition de produit. Les narcotrafiquants savent que ce genre de chargement, de par sa nature, est moins susceptible d’être contrôlé. Cela vaut aussi pour la pêche industrielle, dont la cargaison congelée à bord, est largement exploitée pour cacher la cocaïne.
Les saisies de cocaïne réalisées en Afrique sur la période 2015-2021 sont également informatives en ce qui concerne la gestion des réexpéditions à partir d’une zone de transit. Là encore, les stupéfiants à destination du continent européen suivent une route principale et plusieurs routes secondaires. Effectivement, les saisies étaient majoritairement à destination de la Belgique (notamment celles réalisées au Bénin et au Maroc sur la période 2020-2021) mais aussi des Pays-Bas, du Royaume-Uni et de la France (UNODC, 2022

). Il est à rappeler que, pour informatives qu’elles soient, ces informations sont tributaires de l’activité des services répressifs. Sur le principe du « on ne trouve que ce que l’on cherche », certains ports peuvent apparaitre comme inexistants ou marginaux dans le trafic de cocaïne parce que les autorités concernées ne se considèrent pas comme agissant sur des territoires impliqués. Indépendamment de ce bémol, il convient de retenir que les routes de la cocaïne sont multiples et changeantes, et qu’une dimension géostratégique détermine le choix de telles ou telles routes d’acheminement : ce ne sont pas les chemins les plus courts qui sont prioritairement choisis mais ceux de « moindre résistance » (Hidalgo et Centeno, 2023

; p. 690).
Des voies complémentaires : l’aérien, le terrestre et les colis postaux
En parallèle des voies maritimes, l’aérien sert à acheminer une partie, certes moindre, de la cocaïne à destination du marché européen. Sur le modèle ancien du trafic d’héroïne, le transport aérien s’appuie en particulier sur le recours à des « mules » (porteurs in corpore ou dans leurs bagages des stupéfiants), ce qui représente un moyen de transport assez limité en termes de quantité comparé au transport maritime. Lorsque le transport in corpore est privilégié, le risque encouru par la mule est vital. Pour contrecarrer ces deux limites, les narcotrafiquants ont diversifié les véhicules : l’utilisation des vols commerciaux subsiste mais l’aviation privée est devenue une cible attractive dans la mesure où l’on peut embarquer des quantités plus importantes avec un risque de contrôle extrêmement limité.
Là encore, les saisies donnent des informations sur les méthodes des narcotrafiquants et sur les routes utilisées. Pour les Pays-Bas, les trafiquants basés au Surinam ont massivement utilisé les vols commerciaux à destination de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol jusqu’à ce que les contrôles s’y intensifient fortement (Sénat, 2020

). En France, même si les quantités saisies sont bien inférieures à celles réalisées dans les zones portuaires européennes, les voies aériennes restent utilisées pour l’import de cocaïne. Pour la majeure partie, la drogue est introduite dans les bagages (40 %), viennent ensuite les autres modes de dissimulation à corps
6
Dissimulation près du corps.
(30 %) et l’ingestion (27 %). La France occupe une place particulière dans l’approvisionnement en cocaïne par voie aérienne puisque celui-ci en provenance de Guyane représenterait autour de 15 à 20 % du total de la cocaïne entrant sur le territoire métropolitain (Sénat, 2020

) (cf.
infra la section « Spécificités françaises : territoires ultra-marins, filière guyanaise et cocaïne basée »).
Les voies terrestres servent également à deux niveaux :
i) pour les étapes intermédiaires comme illustré par le cas de l’utilisation de l’Afrique comme zone rebond avec un passage de la cocaïne par l’intérieur des terres afin de rejoindre un port pour charger la marchandise à destination de l’Europe ;
ii) pour la destination finale afin d’approvisionner les consommateurs finaux dans les terres. C’est pour les voies terrestres finales que l’on trouve naturellement le maximum de diversité mais le choix des voies terrestres n’est pas complétement déconnecté du choix des ports d’entrée. Ce qui fait l’attractivité d’un port, tant pour les transporteurs légaux qu’illégaux, c’est aussi l’
hinterland7
L’arrière-pays (hinterland) est l’aire d’attraction et de desserte continentale d’un port ou en termes économiques son aire de marché continentale.
portuaire, c’est-à-dire l’interconnexion avec un réseau routier de qualité, rapide et multidirectionnel. Le port est donc aussi un nœud à partir duquel disséminer au mieux les marchandises. Les ports d’Europe du Nord ont particulièrement développé cette infrastructure routière interconnectée avec l’infrastructure portuaire, les narcotrafiquants l’ont parfaitement intégré.
Enfin, une autre voie d’acheminement est amenée à continuer une forte croissance à l’avenir : c’est celle des colis postaux en lien avec le développement du commerce en ligne et par applications téléphoniques. Les quantités sont réduites puisqu’il s’agit essentiellement d’un approvisionnement du consommateur final mais la multiplicité des envois de stupéfiants, dont la cocaïne, eux-mêmes noyés dans la masse croissante des colis en général (phénomène accentué par la crise sanitaire) produit un phénomène de saturation des centres de tri qui rend les contrôles compliqués, surtout à moyens constants. Par ailleurs, les quantités concernées sont généralement suffisamment faibles pour que mener une enquête soit une opération trop coûteuse par rapport aux résultats susceptibles d’être atteints. Au mieux, il est possible de remonter à l’identité de l’usager mais l’adresse de l’expéditeur est non renseignée ou factice.
Une géopolitique de la cocaïne fluctuante
En somme, la géopolitique de la cocaïne est mondiale, et cette mondialisation est encore renforcée ces dernières années par l’utilisation de nouveaux territoires (comme en Amérique centrale et en Afrique de l’Ouest). Elle est également fluctuante et non figée. L’observation sur plusieurs décennies des voies d’approvisionnement et du développement des marchés met en évidence une extrême résilience des routes utilisées et une très forte réactivité aux politiques anti-stupéfiants. Ces dernières ne sont pas inefficaces mais, non coordonnées, elles produisent des effets de déplacement ou « effets ballon » avec des re-routages visant à éviter les zones les plus à risque de contrôle et de répression.
Cette résilience par capacité d’adaptation est aussi alimentée par une forte ingéniosité criminelle au niveau logistique mais aussi technique. Les narcotrafiquants élaborent en permanence de nouveaux procédés de masquage de la cocaïne témoignant d’une maîtrise notable en chimie. La cocaïne peut être incorporée dans du charbon, de la pulpe de coco, des plastiques (EMCDDA, 2024a

), des cartouches d’encre, des teintures industrielles ou même dans de l’asphalte (Dos Santos et coll., 2022

). L’incorporation dans des produits de couleur noire permet de fausser les dépistages par tests colorimétriques (test de Scott en particulier) fréquemment utilisés pour détecter la cocaïne. Ce masquage suppose également une maîtrise des processus chimiques de décantation à destination afin de séparer la drogue de son vecteur. Les narcotrafiquants colombiens ont également développé une méthode sophistiquée consistant en une ré-oxydation de la cocaïne base afin d’augmenter l’efficacité de la production de la cocaïne (EMCDDA, 2024a

). Il existe aussi des « routes techniques » pour favoriser l’apprentissage des savoir-faire chimiques : des narcotrafiquants spécialisés en chimie de la cocaïne accompagnent les routes de la drogue et s’implantent dans les différents pays de consommation.
La forte mobilité géographique de la cocaïne se retrouve aussi en termes de mutation des rôles joués par les différents territoires. Les pays européens constituent ainsi des zones de destination de la cocaïne mais aussi de transit. Les quantités massives entrant en Belgique ne sont pas destinées au seul marché national. De même, du fait de sa position géographique, la France sert de passage pour approvisionner des pays voisins. Cela va plus loin encore, les narcotrafiquants utilisent des chaînes de valeur mondiales : ce n’est plus forcément un produit fini, propre à la consommation qui est exporté d’Amérique latine ; la marchandise va connaitre des étapes de transformation dans une zone rebond ou encore à destination. Des laboratoires d’extraction secondaire (notamment lorsqu’il y a eu incorporation de la cocaïne dans une marchandise support) existent depuis des années en Europe. Mais il y a désormais une émergence sur le sol européen de laboratoires de transformation beaucoup plus élaborés où le chlorhydrate de cocaïne est produit à partir de substances intermédiaires dans l’extraction chimique de la feuille de coca (pâte de coca et cocaïne base) (EMCDDA et Europol, 2020

). Des saisies de précurseurs chimiques nécessaires à ces phases de transformation confirment cette nouvelle tendance (Obradovic, 2023

). D’ailleurs, en Belgique, 25 laboratoires de production de stupéfiants ont été démantelés en 2022 dont 8 % (soit 2) dédiés à la cocaïne et à la métamphétamine et parallèlement, 42 décharges illégales de précurseurs chimiques liés aux stupéfiants ont été identifiées, dont 5 % pour la cocaïne (Antoine et coll., 2024

). Une tendance similaire au développement de laboratoires (de conditionnement, d’extraction ou de transformation) est observable dans d’autres pays non producteurs de coca comme le Venezuela (UNODC, 2023c

) ou des pays d’Afrique de l’Ouest (UNODC, 2024a

).
Diversité des acteurs criminels et des filières d’approvisionnement
Si les routes de la cocaïne sont aussi variées, c’est que les acteurs criminels impliqués dans ce trafic sont eux-mêmes très divers. Qui plus est, ces acteurs n’endossent pas tous les mêmes rôles et fonctions, ce qui se concrétise par une fragmentation des filières d’approvisionnement entre plusieurs intervenants et, dans le paysage criminel, par des articulations et des hiérarchies entre groupes participant au narcotrafic. Cette composition criminelle combine internationalisation et cloisonnement des activités illégales liées au trafic de cocaïne, ce qui impacte lourdement la lutte contre le trafic et son efficacité.
Articulations et hiérarchies criminelles
L’image d’un monopole du trafic de cocaïne est totalement erronée même si elle subsiste dans l’esprit de beaucoup. La réalité à laquelle sont confrontées les autorités judiciaires est celle de multiples acteurs à la longévité et à la structuration très variables. Le rapport Europol (2024

) identifie en Europe 113 « réseaux criminels les plus menaçants » (
most threatening criminal networks) en matière de trafic de cocaïne. Parmi eux, 111 sont poly-trafic, avec généralement une implication parallèle dans le trafic de cannabis. Il s’agit principalement d’organisations albanaises, belges, néerlandaises, italiennes et espagnoles auxquelles s’ajoutent des réseaux locaux subalternes dont la durée de vie et de carrière criminelle de leurs membres sont souvent plus courtes.
Le trafic de cocaïne n’est pas une filière gérée de A à Z par un seul et unique acteur. Il fait intervenir une chaîne longue d’intervenants dont la puissance criminelle et la centralité dans le trafic sont inégales. Sont impliqués de grandes organisations criminelles stables dans le temps, des brokers ou intermédiaires de la cocaïne, des réseaux d’achat de gros, des revendeurs au détail et même, dernière frange la plus fragile de la chaîne, des usagers-dealers. Les brokers jouent un rôle crucial dans cette chaîne : ce sont eux qui assurent l’interface entre les producteurs en Amérique latine et les acheteurs en gros de cocaïne à destination de l’Europe. Ils sont ainsi les garants de transactions qui ne peuvent pas se prévaloir d’une protection juridique comme dans la sphère légale en cas de fraude ou de différend. Tout criminel ne peut pas devenir broker : dans la mesure où sa parole doit garantir la confiance entre les co-contractants, il doit jouir d’une réputation établie (confiance qui découle d’une tradition de respect des engagements pris par lui et/ou par son organisation criminelle par le passé, d’une capacité crédible de recourir à la violence ou à la coercition en cas de trahison d’une des parties, d’une disponibilité financière à la hauteur des sommes à engager sur des quantités massives). Le broker est donc capable de développer des relations personnelles stables et fiables en Amérique latine et auprès des réseaux souhaitant s’approvisionner. Dans ce rôle, la ‘ndrangheta, la mafia calabraise, occupe une place spécifique en raison de sa réputation et du développement de longue date d’implantations de ses membres à travers tous les continents. Certains ‘ndranghetistes offrent une prestation d’intermédiaire en leur nom propre mais, s’ils le font, c’est parce qu’ils peuvent s’adosser à la puissance reconnue de leur organisation criminelle pluri-générationnelle. Le tableau de l’intermédiation dans le trafic de gros de cocaïne n’est cependant pas figé. D’autres brokers émergent, notamment du côté des clans albanophones, suite à un travail de collaboration d’abord subordonnée puis d’apprentissage et d’émulation auprès de familles mafieuses calabraises.
Au niveau des réseaux criminels importateurs de cocaïne, le recours à la collaboration est aussi notable et doit changer la perception commune selon laquelle le crime organisé est forcément associé à l’affrontement et à la violence. Si la violence accompagne le trafic de stupéfiants, comme illustré en France par l’actualité récente (Sénat, 2024

en particulier Partie I, II.D) et la crise sécuritaire en Équateur, elle en est un épiphénomène qui ne doit pas masquer un processus de fond qui impacte durablement et profondément le monde criminel. Ainsi, des réseaux d’importation que l’on pourrait considérer comme rivaux pratiquent des achats groupés. Moins puissants que les organisations productrices et surtout que les
brokers, ils ont intégré les avantages que leur confère la coopération : en s’alliant, ils peuvent commander des quantités plus importantes et donc négocier les prix, répartir les risques en cas de saisies d’une partie de la marchandise et fractionner les coûts (Terenghi, 2022

). En novembre 2022, Europol a annoncé avoir démantelé un « super-cartel » de la drogue supposé contrôler un tiers du commerce de la cocaïne en Europe. Cette opération – exceptionnelle du point de vue de la coopération internationale dont elle est le fruit – n’a pas débouché sur une rupture d’approvisionnement et une pénurie sur le marché de la cocaïne contrairement à ce que le terme de « super-cartel » aurait laissé supposer. En revanche, cette action est révélatrice de véritables opérations de portage réalisées conjointement par plusieurs organisations criminelles comme en témoigne l’arrestation de membres de réseaux irlandais, camorriste (la mafia napolitaine), maroco-néerlandais et bosniaque. Chacun de ces trafiquants dispose de ses propres connexions auprès de fournisseurs en Amérique latine mais contribue à des opérations d’import communes.
La coopération résulte aussi de spécialisations de certains réseaux sur des étapes spécifiques de la filière ou sur des activités connexes au trafic de cocaïne. Cela permet aux narcotrafiquants d’externaliser certaines activités comme les contrats auprès de tueurs, mais aussi le convoyage de produits confié à des équipes spécialisées (Obradovic et coll., 2023

), la conception de sites ou d’applications pour la vente en ligne ou encore la vente au détail sur des espaces géographiques clairement délimités. En Sicile, la mafia a ainsi délégué le trafic de stupéfiants aux organisations criminelles nigérianes par le biais de ce que les forces de l’ordre italiennes ont appelé le pacte de Ballaro’ à Palerme : l’autorisation est donnée de gérer la vente au consommateur final moyennant paiement d’une taxe. L’opération est intéressante pour la mafia sicilienne et illustre parfaitement les logiques d’articulation et de hiérarchie criminelles. Les réseaux « cults » nigérians sont en position subordonnée par rapport à
Cosa nostra et n’ont pas vocation à intégrer les rangs de celle-ci ; ils sont aussi particulièrement exposés à la répression puisque visibles dans l’espace public. Les Nigérians arrêtés ne sont pas susceptibles de révéler d’informations fondamentales sur le cœur du trafic étant donné qu’ils restent étrangers à la mafia. De plus, les mafieux restent à l’abri des arrestations et leur invisibilité sur l’espace public en matière de stupéfiants leur évite la vindicte populaire. Dans ce cas, la délégation d’activité contribue à immuniser l’organisation criminelle la plus puissante tout en lui donnant la possibilité de sacrifier les franges externes de la filière cocaïne sans gros dommage organisationnel (Champeyrache, 2024

).
Au-delà de ces interrelations criminelles qui rendent les organisations du narcotrafic particulièrement résilientes, la sphère légale elle-même contribue plus ou moins sciemment à l’expansion du trafic. La corruption est un des facilitateurs majeurs des trafics. Mais d’autres acteurs légaux peuvent prêter leur concours aux opérations du narcotrafic : des concepteurs de site, des chimistes, des transporteurs… Par ailleurs, les organisations criminelles se livrent à des investissements dans l’économie légale (Europol et US DEA, 2022

; Terenghi, 2022

) non seulement pour blanchir l’argent sale mais aussi pour fournir des couvertures ou de la logistique au profit de la sphère illégale. Les narcotrafiquants investissent par exemple dans des sociétés de transport ou dans des sociétés d’import-export de fruits et légumes qui réaliseront simultanément des transactions légales et illégales. Les prestations de service de messageries cryptées telles que celles offertes par la société néerlandaise Encrochat et la société canadienne Sky Global Inc. pour l’application Sky ECC sont aussi des offres d’acteurs légaux qui profitent à la criminalité.
Internationalisation criminelle
Il n’y a pas que les routes de la cocaïne qui s’internationalisent, les organisations criminelles le font également en coopérant, en recourant aux spécialisations de telles ou telles organisations et en démultipliant les points d’attache et implantations à travers les pays. Cette internationalisation criminelle est généralisée et transcontinentale : « les réseaux criminels
colombiens coopèrent avec d’autres réseaux criminels
sud-
américains (
brésiliens, par exemple) et
européens et maintiennent une présence physique dans les principaux pays de transit et dans l’Union Européenne (UE). De même, (…) les réseaux criminels
néerlandais et
belges collaborent avec des criminels
latino-
américains pour organiser de grandes expéditions de cocaïne vers l’UE, tandis que les groupes criminels
albanophones coopèrent étroitement avec les réseaux
italiens » (EMCDDA et Europol, 2022

, p. 50, traduction et italique par l’auteur du chapitre). La multiplication de ces liens est facilitée par l’utilisation des messageries cryptées par les organisations criminelles.
En complément des possibilités techniques de communication à distance, les organisations criminelles font aussi le choix d’installer des représentants – durablement ou de façon ponctuelle – dans les points névralgiques du trafic de cocaïne (lieux de production, nœuds logistiques, zones de transit et de rebond…). Cette présence de criminels affiliés à des organisations criminelles européennes en Amérique du Sud n’est pas récente mais elle s’est diversifiée avec un plus grand nombre de nationalités représentées et l’intégration des nouvelles routes empruntées par la cocaïne. Ainsi, des trafiquants des Balkans et des membres de groupes criminels italiens se sont installés en Équateur pour établir des voies d’approvisionnement pour les marchés européens (UNODC, 2023a

). De même, des chimistes sud-américains mandatés par les narcotrafiquants se sont installés sur le continent européen. Les pays concernés directement ou indirectement voient donc la densité criminelle s’accroitre sur leur territoire avec des organisations criminelles locales qui sont confrontées à la présence de nouveaux arrivants étrangers. Il en découle des processus de hiérarchisation de ces réseaux criminels avec des donneurs d’ordre et des subordonnés mais aussi des phénomènes d’apprentissage susceptibles de faire monter en puissance l’expertise criminelle de groupes auparavant de modeste envergure. Le passage de la cocaïne à destination de l’Europe par les ports brésiliens via l’Afrique de l’Ouest a ainsi suscité des coopérations entre le PCC (
Primeiro comando da capital) brésilien, la ‘ndrangheta calabraise et les groupes « cults » nigérians (Feltran et coll., 2023

). Cette chaîne de coopérations a contribué à la montée en puissance du PCC et des groupes « cults » mais avec une prééminence maintenue de la ‘ndrangheta qui a développé une stratégie d’implantation durable de ses membres notamment au Sénégal, Niger, Ghana, Côte d’Ivoire et peut-être même Cap Vert, couplée à la présence ponctuelle de
brokers.
Spécificités françaises : territoires ultra-marins,
filière guyanaise et cocaïne basée
La France présente quelques spécificités en matière d’approvisionnement en cocaïne. Elle bénéficie naturellement des routes alimentant l’Europe via notamment les ports d’Anvers et Rotterdam. En outre, elle dispose d’un couloir spécifique d’importation de cocaïne par le biais de ses territoires ultra-marins avec en particulier une filière guyanaise et un approvisionnement en cocaïne basée différencié. La Martinique et la Guadeloupe sont intégrées à un arc naturel allant de Trinidad à Haïti qui constitue un espace maritime difficile à surveiller donc attractif pour les narcotrafiquants. Martinique et Guadeloupe constituent ainsi des zones rebond de choix.
Autre territoire problématique : la Guyane est devenue depuis plusieurs années une plaque tournante du trafic pour la cocaïne en provenance de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Venezuela. Le processus d’incorporation de la Guyane aux routes de la cocaïne s’est fait par contagion à partir des territoires voisins du Brésil et du Surinam. Progressivement, son importance a crû et elle est devenue une route privilégiée pour l’acheminement vers l’Afrique de l’Ouest par l’Atlantique afin d’alimenter les marchés européens et un début de consommation en Asie (Gandilhon et Weinberger, 2016

). Le trafic à partir de la Guyane ne se fait cependant pas exclusivement par voie maritime. De 2017 à 2020, de l’ordre de 15 à 20 % des entrées de cocaïne sur le territoire français se font via des vols commerciaux en provenance de Guyane (Sénat, 2020

) avec un recours massif aux mules (porteurs
in corpore ou dans leurs bagages des stupéfiants) afin de provoquer une stratégie de saturation au niveau des autorités de contrôle : le principe est de placer un grand nombre de mules sur un même vol afin qu’une majorité passe au prix du sacrifice de quelques-unes d’entre elles (Sénat, 2022

). Le nombre de passeurs vise à déborder les capacités de contrôle déployées, une stratégie d’augmentation massive des contrôles ayant, elle, pour conséquence l’engorgement des embarquements et des retards. À ces routes maritimes et aériennes s’ajoute une filière plus récente d’envoi par colis postaux. Ainsi, en quelques années, la Guyane s’est transformée en une zone à la fois de stockage et de rebond de l’offre de cocaïne pour la France.
Le développement de la filière guyanaise est symbolique des effets de contamination criminelle et de détournement de trafic en réponse à l’accentuation de la répression sur certains territoires. La proximité géographique avec des pays déjà intégrés au trafic de cocaïne a joué un rôle mais ce sont aussi les effets d’un durcissement de la répression aux Pays-Bas qui ont alimenté un « effet ballon » : les autorités néerlandaises ayant lancé une politique de 100 % de contrôle sur les vols commerciaux en provenance du Surinam, vols empruntés par les mules, les trafiquants ont dû redéployer une nouvelle voie d’approvisionnement que celle à destination d’aéroports néerlandais comme celui de Schiphol et éviter les vols désormais suspects en provenance du Surinam. La Guyane jouxtant le Surinam, elle a naturellement été choisie ainsi que les lignes aériennes reliant Cayenne aux aéroports parisiens. Cet « effet ballon » a connu une seconde accélération depuis 2012 avec une diversification plus marquée vers les aéroports d’Afrique de l’Ouest. Ce nouveau positionnement de la Guyane au cœur des routes de la cocaïne a produit des effets en retour sur le paysage criminel local (Sénat, 2020

). Initialement, le re-routage a été géré par les groupes criminels surinamais et brésiliens mais leurs représentants sur place ont dû s’appuyer sur la criminalité organisée locale engendrant les traditionnels effets d’apprentissage et d’émulation. Depuis une petite dizaine d’années, les réseaux criminels guyanais suivent une trajectoire de montée en puissance et d’autonomisation vis-à-vis des réseaux d’origine étrangère. En parallèle, la participation accrue de la Guyane au trafic de cocaïne a également produit des effets sur la sphère économique et sociale puisque des acteurs de l’économie légale y ont vu, dans un contexte de misère économique et de sous-emploi, une opportunité d’enrichissement. Se sont développés ainsi des participations individuelles au trafic, des réseaux familiaux et des micro-réseaux à l’existence précaire, exploités par les réseaux plus puissants, et animés par une logique de subsistance plus que de profits. Ces participations marginales sont préoccupantes car elles enracinent le trafic de cocaïne dans la société et dans l’économie guyanaises et parce qu’elles complexifient la lutte des autorités : l’arrestation de ces petites mains ne produit pas de disruption du trafic.
Autre spécificité française : l’approvisionnement de l’Île-de-France en cocaïne basée (en tant que produit fini) se fait via une filière spécifique gérée en quasi-exclusivité par le réseau des modous, c’est-à-dire principalement des Sénégalais de la confrérie mouride qui gèrent en petites unités différentes sources d’approvisionnement en cocaïne qu’ils transforment afin de la vendre sous forme de galettes aux usagers. Leurs sources d’approvisionnement peuvent se trouver en Afrique (notamment au Sénégal et au Nigéria) comme aux Pays-Bas et plus récemment en Guyane, mais la particularité est que les modous ne passent pas par les réseaux des cités pour s’approvisionner en matière première. Ces réseaux des cités proposent également rarement de la cocaïne basée même lorsqu’ils vendent plusieurs produits dont la cocaïne en poudre, sans doute parce que la population consommatrice est parfois difficile à gérer. La vente de cocaïne basée en cité, lorsqu’elle se fait, est plutôt organisée par des vendeurs originaires d’Afrique subsaharienne (Cadet-Taïrou et coll., 2021

).
Implications pour la lutte contre le cloisonnement des activités criminelles
Cette configuration complexe de collaborations et hiérarchisation criminelles transnationales se traduit par un fourmillement criminel mais aussi par un cloisonnement des différentes étapes du trafic de cocaïne. Là où l’idée d’un monopole illégal pouvait permettre d’envisager de « décapiter la pieuvre », le paysage criminel auquel sont confrontées les forces de l’ordre est nettement moins lisible et donc ardu à combattre. Il faut, si l’on souhaite véritablement opérer une action disruptive sur l’approvisionnement en cocaïne, comprendre les imbrications criminelles et remonter la chaîne de manière à ne pas limiter l’action répressive aux franges finales de la filière. Lorsque ces franges finales sont ciblées, d’une part cela ne désorganise pas durablement l’offre de cocaïne et, d’autre part, cela ne fournit pas aux enquêteurs des sources d’informations permettant d’atteindre les nœuds névralgiques du trafic. Comme le souligne l’UNODC (2023a

), les chaînes d’approvisionnement sont fragmentées et les liens entre groupes criminels sont réels mais distendus donc reconfigurables relativement rapidement. Cette souplesse confère aux voies du trafic une adaptabilité et une capacité d’innovation qui mettent au défi les forces de l’ordre et constituent de véritables filets de protection pour les réseaux criminels participant. Prendre acte de la réalité du terrain impose de repenser la lutte contre le trafic de cocaïne (et contre le crime organisé en général). Il est impératif de ne pas considérer le monde criminel comme un tout monolithique et homogène. Cela doit passer en France par le développement d’une culture du renseignement criminel encore trop inaboutie à l’heure actuelle (Sénat, 2024

).
Une accessibilité accrue pour le(s) consommateur(s)
Si le marché de la cocaïne est en pleine expansion en Europe et en France, c’est parce que l’offre est abondante et résiliente mais aussi parce que la demande est au rendez-vous. L’abondance de produit le rend plus accessible, ce qui entraine un double effet : une consommation potentiellement quantitativement plus importante pour les personnes déjà consommatrices, et la captation de nouveaux usagers via des opérations de marketing et de fidélisation portées par de nouveaux modes de vente aux consommateurs finaux dont les profils se diversifient. Cela permet une propagation de la consommation auparavant limitée à des catégories de population très spécifiques. L’usage de cocaïne basée semble ainsi se diffuser en jouant sur la différence entre visibilité et invisibilité de sa consommation.
Indices d’accessibilité accrue du produit
Divers indices témoignent d’une accessibilité accrue de la cocaïne et de ses produits dérivés sur le continent européen et en France : il s’agit de la forte progression de la qualité/pureté du produit, de son prix en baisse ou stable depuis plusieurs années, du déploiement de canaux de distribution extrêmement variés pour satisfaire des usagers très différents et de l’identification de consommateurs en milieux aussi bien urbain que rural. Ces éléments ressortent notamment des données fournies par les analyses d’échantillons (saisis ou confiés par des acheteurs) et par les enquêtes de terrain menées notamment par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Cette facilité d’accès a partiellement démocratisé l’usage de la cocaïne en la sortant de la niche de drogue chère donc réservée aux populations aisées. La cocaïne basée, au prix de vente a priori moindre, a aussi contribué à cette évolution même si la forte dépendance qu’elle entraine induit généralement un usage plus fréquent. Par ailleurs, rapporté à la quantité de cocaïne effectivement présente, la cocaïne basée en tant que produit fini coûte en réalité plus cher que la cocaïne poudre. Cela pourrait expliquer la tendance selon laquelle les usagers procéderaient eux-mêmes au basage de la cocaïne achetée sous sa forme poudre en plus du fait que le produit fini n’est pas disponible partout.
Cette accessibilité accrue permet de compenser les pertes engendrées par la baisse des prix pour les narcotrafiquants par une hausse des quantités vendues. En France, le chiffre d’affaires de la cocaïne était ainsi estimé à 902,3 millions d’euros en 2010, à 1,7 milliard en 2017 (Obradovic, 2023

), et à 3,1 milliards d’euros en 2023 (Ben Lakhdar et Massin, 2025

). Selon Ben Lakhdar et Massin : « Ce marché triple en valeur (+244 %) entre 2010 et 2023 et se hisse désormais au premier rang des drogues illicites en termes de dépenses allouées par les consommateurs. Malgré des quantités consommées bien moins importantes que celles du cannabis, en valeur la cocaïne le surpasse désormais » (Ben Lakhdar et Massin, 2025

). Cette augmentation continue du chiffre d’affaires est tirée par des possibilités d’achat allant bien au-delà du simple point de
deal.
Des possibilités d’achat diversifiées
Le dispositif « Tendances récentes et nouvelles drogues » (Trend) mis en place par l’OFDT en 1999 permet de suivre en fonction des régions les différentes modalités mises en œuvre par les dealers afin de permettre aux usagers d’accéder aux produits. Ces modalités sont diversifiées et cumulent méthodes traditionnelles, nouveautés ayant parfois bénéficié d’une impulsion supplémentaire avec la crise sanitaire et propositions naissantes, y compris pour cibler éventuellement des profils de consommateurs très spécifiques.
Les points de
deal ou « fours » restent un point de vente de référence en particulier dans les cités et s’articulent autour d’une variété de rôles entre guetteurs, rabatteurs, vendeurs, comptables, portiers et nourrices. Mais dernièrement, les pratiques se sont diversifiées afin notamment de fournir un accès moins visible et donc moins exposé aux consommateurs. Il est ainsi possible de se fournir via des « plans téléphones » permettant de commander la cocaïne et de se faire livrer à un point de rendez-vous convenu lors de l’appel. Ces « plans téléphones » peuvent être gérés par les mêmes réseaux que ceux gérant des points de
deal. La livraison peut se faire à domicile mais aussi, pour des usagers ne souhaitant pas communiquer leur adresse, à proximité d’un bar ou autre lieu public. L’option livraison est également accessible via des centrales d’appel, à savoir un numéro de téléphone utilisé sur des applications comme WhatsApp qui centralise les commandes et les répartit entre les différents livreurs de l’équipe. À Paris en 2021, des centrales d’appel spécifiquement dédiées au milieu gay ont été identifiées. Enfin, la technique des «
drives » permet l’apparition de points de vente mobiles. Par cette méthode, les territoires ruraux peuvent être approvisionnés sans pour autant qu’y soient développées une logistique durable et une implantation permanente. Si les réseaux de cité ont pour certains incorporé ces évolutions récentes en proposant à leurs clients réguliers de passer commande par téléphone et d’être livrés, le développement de la livraison à domicile a induit l’émergence de nouveaux acteurs, plus en phase avec les nouvelles technologies et sans doute se pensant moins à risque d’interpellations que les vendeurs de rue. Le recours au
darkweb semble, lui, être marginal en France et reste limité à une partie restreinte de la population disposant de compétences spécifiques en informatique ; son usage, bien que toujours réel, tendrait même à décliner (EMCDDA et Europol, 2022

).
Des stratégies de captation de nouveaux consommateurs et de fidélisation
La crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 a cristallisé une tendance qui commençait à s’affirmer. Les confinements et l’entrave qu’ils ont constituée pour le deal de rue ont renforcé la place du numérique, laquelle a provoqué une expansion de la consommation via des opérations marketing pour capter de nouveaux consommateurs puis pour les fidéliser.
Le développement des applications numériques s’est accompagné d’une très nette professionnalisation des contenus et de la présentation dans la mesure où les organisations locales de vente au détail des stupéfiants ont eu recours à des sous-traitants pour améliorer leur offre (Duport, 2022

). Ce processus résulte d’une évolution du recours à ces applications. La vente de drogues avec la livraison à domicile rendue possible par ces applications a d’abord, en France, été développée pour répondre à la forte demande exprimée lors du confinement de mars 2020. Ces applications initialement basiques car créées pour répondre à l’urgence et à des usagers déjà captifs se sont répandues sur le territoire et ont facilité l’entrée dans la consommation de stupéfiants de publics jusque-là dissuadés par les risques réels et supposés liés à la transaction en points de
deal physiques (Coomber, 2023

; Gérome, 2023

). Comme pour les routes d’approvisionnement, les narcotrafiquants ont su s’adapter à la réponse pénale en optant pour une bascule vers les applications Signal et Telegram dès lors que les forces de l’ordre ont intensifié la surveillance sur les réseaux Snapchat et Instagram (Bailly, 2022

).
La professionnalisation des applications passe également par des stratégies commerciales élaborées non observées jusque-là sur les points de deal. Selon les applications, les acheteurs se verront proposer une carte fidélité, des offres promotionnelles (prix dégressif en fonction de la quantité commandée par exemple), l’offre d’un nouveau produit à tester pour l’achat d’un autre (comme un cachet d’ecstasy offert pour de la cocaïne achetée), des offres personnalisées (une promotion ou un cadeau pour la date anniversaire du client, en cas de réussite à un examen mais aussi des offres opportunément envoyées à la date du versement des allocations sociales) et même des goodies accompagnant les livraisons.
L’aubaine que constituent ces nouveaux modes de vente aux clients se matérialise dans le fait que les trafiquants constituent ainsi des fichiers clients qui peuvent être revendus ensuite pour jusqu’à plusieurs milliers d’euros pour les plus conséquents d’entre eux (fichier de plusieurs centaines de noms). Les applications numériques servent aussi à recruter de la main-d’œuvre, en particulier des livreurs, signe d’une banalisation de la prestation de service pour le compte de réseaux criminels et facteur de fragmentation des activités rendant la lutte contre les commanditaires et la remontée de filière toujours plus complexes. Les livreurs en question ne connaissent en général pas les personnes pour lesquelles ils travaillent. En cas d’arrestation, ils n’ont, une fois de plus, aucune information majeure à fournir pouvant aider à l’identification des narcotrafiquants.
Le recours au numérique offre également de nombreux avantages pour attirer la clientèle. La transaction est moins ostensiblement visible, elle est donc moins risquée tant pour le
dealer que pour l’acheteur. Surtout, les applications permettent de systématiser des relances au lieu d’attendre que le client vienne sur le point de
deal ; la disponibilité est permanente avec possibilité de commander de jour comme de nuit et, la plupart du temps, avec des garanties sur des délais de livraison rapide. Les sites de vente peuvent également perfectionner leurs offres en fournissant des descriptifs informatifs sur les produits ainsi que des barèmes de notation et de fiabilité des vendeurs. L’ensemble de ces éléments donne l’impression d’un accès plus sécurisé à une transaction illégale concernant un produit potentiellement dangereux. En ce sens, il y a un processus de désinhibition du passage à l’acte d’achat et de consommation des stupéfiants et de la cocaïne. Par ailleurs, ces modes de consommation en ligne sont susceptibles de capter des consommateurs plus aisés (qui ne souhaitent pas forcément se rendre dans des points de
deal de cités ni être éventuellement vus achetant de la cocaïne) ainsi que des usagers hors centres urbains, puisque désormais c’est la cocaïne qui vient au consommateur et non le consommateur qui doit se déplacer pour aller la chercher. L’impression de sécurité associée à l’achat de stupéfiants en ligne peut cependant n’être qu’illusoire. Des tests réalisés sur des échantillons achetés via internet en Australie ont montré que les informations et les notations ne garantissaient pas forcément la qualité du produit vendu, une part importante des échantillons présentant une adultération potentiellement dangereuse et une minorité d’échantillons étant même totalement dépourvue de cocaïne (Barratt et coll., 2024

).
Que cela soit au niveau des points de vente de rue ou des systèmes permettant l’achat en ligne et/ou la livraison à domicile, la plupart des réseaux proposent une offre multiple facilitant la bascule d’un stupéfiant à un autre, comme c’est typiquement le cas avec la bascule du cannabis vers la cocaïne. La politique de prix s’exprime tant en ligne qu’en vente physique, avec des offres promotionnelles qui constituent autant d’incitations à acheter plus ; en parallèle, des offres très fractionnées cherchent à toucher les acheteurs les moins fortunés, la cocaïne en poudre pouvant être vendue au gramme mais aussi au demi-gramme voire en adaptant la quantité à la capacité à payer de l’acheteur. Toutes ces stratégies témoignent d’une volonté de rendre la cocaïne accessible à une large gamme de consommateurs : le produit est facilement accessible, à des prix s’adaptant aux capacités financières de chacun, selon des modalités copiant celles en vogue dans la sphère légale (sites en ligne, commandes par téléphone, livraisons à domicile). En découle une diffusion du produit en même temps que d’éventuelles barrières à sa consommation (le prix, la stigmatisation, le risque pénal) tombent ou semblent moins difficiles à franchir.
Des spécificités territoriales et des tendances globales
Le dispositif Trend de l’OFDT, entre autres, permet d’identifier des territoires diversement approvisionnés et des spécificités locales qui ne doivent cependant pas masquer une tendance globale. Si l’accessibilité de la cocaïne se développe, l’île de La Réunion reste relativement épargnée – sans doute n’est-ce cependant que momentané – en raison notamment d’un prix encore élevé (Auzole et Crosse, 2022

). En revanche, la Lorraine se caractérise par une forte disponibilité en stupéfiants dont la cocaïne qui peut s’expliquer par la proximité avec les Pays-Bas et la Belgique à la base d’un trafic transfrontalier (Bailly, 2022

). Ainsi, un axe Thionville-Metz-Nancy particulièrement bien approvisionné se distingue, avec des ramifications vers Longwy et Mont-Saint-Martin qui, en tant que villes de frontière, jouent un rôle de porte d’entrée de la cocaïne. La Bretagne se caractérise elle aussi par des arrivages massifs de cocaïne, tendance qui s’amplifie et devient de plus en plus régulière. Cela se traduit par un prix en baisse pouvant descendre jusqu’à 50 euros le gramme contre une moyenne de 70 à 80 euros en France métropolitaine. Dû à son positionnement au cœur de l’Europe occidentale, il faut aussi noter que la France n’est pas seulement un marché de destination mais aussi une zone de transit, en particulier pour ce qui est de relier les Pays-Bas et l’Espagne (OFDT, 2022

).
Le déclin de certains réseaux criminels ne semble pas affecter l’approvisionnement des consommateurs, comme le montre la situation dans la région lyonnaise : auparavant très marquée par l’emprise de réseaux albanais, la zone est désormais sous l’emprise des réseaux des cités qui se partagent le marché en alternant phases de coopération et de règlements de compte. Cette configuration accrédite la thèse de l’appel d’air selon laquelle la vacance d’un réseau de distribution de stupéfiants n’est que transitoire et rappelle que le paysage criminel est suffisamment dense pour que de nouveaux réseaux occupent très rapidement la place.
En ce qui concerne plus spécifiquement la cocaïne basée, sa disponibilité en tant que produit fini semble être une quasi-exclusivité de l’Île-de-France. Il est rare ailleurs de trouver des points de vente de cocaïne basée. En revanche, des différents territoires étudiés par le réseau Trend ressort le fait que de nombreux indices accréditent l’idée d’une augmentation de la consommation sur le territoire (OFDT, 2025a

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). Les demandes de matériel comme les « pipes à crack » sont en croissance, les demandes de soins pour usage de cocaïne basée le sont aussi. Cela signifie que les usagers sont plus nombreux à acheter de la cocaïne poudre puis à la baser eux-mêmes avec de l’ammoniaque ou du bicarbonate de soude.
Malgré quelques spécificités territoriales, des tendances générales marquent la progression de la consommation de cocaïne sur le territoire national avec un prix et une qualité globalement homogènes en France métropolitaine. Il apparait partout le développement des livraisons à domicile ou sur rendez-vous. Néanmoins, cela ne débouche pas sur une disparition des points de deal physiques et fixes, même sur des zones comme Rennes où l’augmentation de l’offre en livraison est notable. Les points de deal, cibles principales de l’action publique, ont adapté leur stratégie pour assurer leur pérennité et minimiser les pertes potentielles liées à la répression. La technique est la même que celle utilisée dans toute la filière cocaïne : la fragmentation des tâches qui permet de ne voir tomber que certains acteurs – substituables – du réseau, qui permet également de séparer les détenteurs du cash de ceux de la marchandise et de ne faire disposer aux vendeurs que de petites quantités sur eux quitte à multiplier les déplacements pour se réapprovisionner jusqu’à épuisement du stock. L’utilisation de main-d’œuvre extérieure à la ville ou à la région pour les petites mains du trafic se diffuse. Les annonces de recrutement passent généralement par messagerie, le but est de disposer d’une main-d’œuvre ignorante des acteurs du trafic et des enjeux criminels locaux et qui, en cas d’arrestation, aura peu d’informations utiles à donner aux enquêteurs. Ces personnes ne disposant pas de points d’appui ou de réseaux de connaissances sur place, elles sont potentiellement plus susceptibles d’être victimes d’exploitation par les trafiquants. Enfin, il y a une tendance à l’homogénéisation des territoires : grandes villes, villes moyennes, petites communes, aucun n’échappe désormais à la disponibilité en cocaïne. Les modes d’irrigation du territoire ne sont pas identiques puisque les points de ventes fixes sont propres aux zones urbaines mais les points de vente mobiles et la livraison à domicile ont rendu la cocaïne accessible aux milieux plus ruraux sans contraindre les consommateurs à se déplacer.
La cocaïne basée : entre visibilité et invisibilité
La singularité de la cocaïne basée, dans le contexte plus général de l’expansion du marché de la cocaïne en France, découle de son positionnement entre visibilité et invisibilité qui pourrait aussi être symbolique de l’évolution de la relation aux stupéfiants sur notre territoire. Comme évoqué précédemment, la vente de cocaïne basée comme produit fini reste très limitée avec une filière parallèle, celle du réseau des modous, en Île-de-France. Récemment, de la cocaïne basée sous sa forme déjà préparée a fait son apparition à Lyon, l’hypothèse étant que le produit viendrait de la proche Genève où la consommation est importante (Tissot, 2022

). La faible accessibilité de la cocaïne basée en point de vente n’implique cependant pas un usage lui aussi faible. Divers territoires se caractérisent en effet par des indices d’expansion de l’usage de cocaïne suite à un basage de la cocaïne poudre réalisé par l’usager : c’est le cas à Marseille et dans la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à Rennes, Toulouse, Montpellier et Perpignan ou encore dans les zones d’Angers, Le Mans et Laval. Régulièrement, malgré l’absence de point de vente dans l’espace public il y a une demande de matériel pour fumer. Même à Paris et en Île-de-France où l’offre existe, un décalage entre les demandes de matériel et les usagers traditionnellement identifiés dans les structures d’accueil des consommateurs est observé par les acteurs de terrain.
En France, l’image de la cocaïne basée (ou crack
8
Comme précédemment mentionné dans ce rapport d’expertise, rappelons ici que la cocaïne basée est aussi appelée « crack », une appellation plus courante en contexte de précarité.
) est associée à l’espace public avec une concentration en un même lieu des vendeurs et des usagers, ces derniers consommant en pleine rue. L’addiction étant rapide et forte et l’impact sur la santé mentale et physique notable (et souvent accentué par d’autres facteurs tels que le sans-abrisme, la misère), la cocaïne basée est synonyme de forte stigmatisation. C’est la forte visibilité dans l’espace public d’une certaine catégorie d’usagers qui contribue à cette stigmatisation par ailleurs intériorisée par les consommateurs de stupéfiants eux-mêmes. Or ce critère de visibilité peut amener à une erreur de diagnostic qui consiste à ne pas tenir compte d’une diversification des usagers de cocaïne basée. Ce produit se diffuse y compris auprès de populations insérées d’après le profil des personnes venant en salle de consommation demander des « pipes à crack » et du matériel para-sanitaire. La possibilité de baser soi-même la cocaïne invisibilise des consommateurs qui n’achètent pas et ne consomment pas dans l’espace public mais qui subissent le même processus d’addiction, les effets de la cocaïne basée étant particulièrement intenses mais brefs et favorisant une phase de
craving forte incitant à re-consommer rapidement. L’intériorisation de l’idée de déchéance associée à la cocaïne basée fait que cette nouvelle catégorie d’usagers basant par eux-mêmes tend à utiliser le terme de cocaïne basée plutôt que celui de crack. La diversification des usagers a été observée à Paris où la cocaïne basée semble se diffuser dans la population insérée (attirée par ses effets plus puissants que ceux de la cocaïne poudre et utilisant la livraison pour éviter la stigmatisation d’un achat et d’une consommation de rue) alors même que la cocaïne poudre pourrait désormais avoir la faveur des classes moins favorisées, son prix à quantité de cocaïne égale dans le produit fini, étant inférieur. Cette évolution doit être prise en compte et implique une inversion des valeurs et des stéréotypes associés à la cocaïne basée pouvant en favoriser la diffusion dans les prochaines années.
Conclusion : trois enjeux majeurs
À l’issue de ce tour d’horizon de la question des marchés et approvisionnements en cocaïne poudre et cocaïne basée, trois enjeux retiennent prioritairement l’attention pour appréhender au mieux l’expansion de la consommation de cocaïne sur le territoire national.
Un premier enjeu, que l’on retrouvera dans le chapitre sur la politique pénale en matière de stupéfiants, concerne l’identification des acteurs criminels. Il importe de sortir de « l’illusion de savoir » qui caractérise couramment nos connaissances supposées sur les réseaux et organisations criminels. Trop souvent, le discours oscille entre, d’un côté, une représentation alimentée par l’image de la pieuvre dans sa dimension tentaculaire mais aussi centralisée et qu’il suffirait donc de décapiter et, de l’autre, une sous-estimation du risque criminel sur notre territoire. S’il est vrai que le crime organisé français ne figure pas aux premiers rangs du classement des organisations les plus menaçantes, cela ne signifie pas pour autant que notre territoire est à l’abri, ne serait-ce que parce qu’il est aussi territoire d’implantation de réseaux criminels étrangers. Au-delà de la vision très économique axée sur le marché, il apparait nécessaire que les autorités publiques intègrent la vision en termes d’acteurs et de hiérarchies criminelles. Cela présentera aussi le mérite de rendre la lutte plus efficace puisque l’inscription des stupéfiants dans un monde illégal beaucoup plus large (traite des êtres humains, criminalité forcée, atteintes à l’environnement…) deviendra visible.
Un deuxième enjeu porte sur la problématique portuaire et complète ainsi le premier enjeu. La question majeure est celle de l’arbitrage entre efficience et sécurité. Sans doute faudra-t-il envisager de déplacer le curseur vers plus de sécurité dans la mesure où l’expansion du trafic de stupéfiants et donc du crime organisé n’est pas qu’une question économique de flux de marchandises illégales mais affecte nos démocraties et nos sociétés en discréditant l’État et en présentant le crime organisé comme une opportunité économique et sociale. Une réponse doit être apportée aux vulnérabilités portuaires si l’on souhaite que la politique de prohibition de la cocaïne porte ses fruits.
Troisième et dernier enjeu qui interroge : le changement de perception de la cocaïne qui acquiert l’image d’un stimulant courant. De plus, il faut souligner l’accessibilité via le numérique et le marketing qui accompagne les nouveaux modes d’offre de la cocaïne et qui en favorise une diffusion sans discrimination. Les barrières à la consommation de la cocaïne poudre et de la cocaïne basée tombent : elles tombent géographiquement puisque les stupéfiants sortent des grandes villes, financièrement avec la baisse des prix pour une qualité accrue, socialement avec une grande diversité des usagers et des différenciations entre le type de drogue et le type de consommateurs qui s’effacent.
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