Vignette (© Inserm - Frédérique Koulikoff et Alexandra Pinci).
L’espérance de vie 1, est un indicateur clé du niveau de développement d’un pays et des avancées en matière de santé publique. Ses variations observées au fil du temps révèlent des disparités significatives entre les différents groupes sociaux, reflétant des inégalités persistantes en termes de conditions de vie, d’exposition aux risques et d’accès aux soins. En France, les inégalités sociales de santé, qu’elles concernent la morbidité, la mortalité ou la santé perçue et fonctionnelle, figurent parmi les plus marquées d’Europe de l’Ouest et semblent se maintenir dans le temps 2 .
Pour guider les politiques publiques vers une réduction de ces inégalités, il est crucial de surveiller leur évolution et d’analyser les mécanismes sous-jacents, notamment en ce qui concerne la mortalité. Dans cette perspective, nous avons produit des tables de mortalité triennales, stratifiées par sexe et catégorie socioprofessionnelle, en utilisant l’échantillon démographique permanent (EDP). Ce dispositif repose sur un panel de plus de trois millions d’individus, représentatif de la population française, et intègre des données d’état civil et de recensement permettant d’estimer les taux de mortalité par catégorie socioprofessionnelle. Les taux de mortalité, calculés à partir des données brutes, ont été lissés en fonction de l’âge afin de réduire le bruit statistique présent lorsque l’on travaille sur de petits effectifs de décès. Nous avons ensuite calculé différents indicateurs de mortalité pour analyser les tendances par catégorie socioprofessionnelle au cours de la décennie 2010 [ 1 ]. Ce travail complète les estimations périodiques produites par l’Insee 3 , et constitue une base pour des travaux ultérieurs intégrant les causes de décès associées et les évolutions différenciées des années de bonne et mauvaise santé.
Dans cette synthèse, nous nous sommes concentrés sur deux indicateurs spécifiques : la proportion de décès entre 35 et 65 ans, ainsi que l’espérance de vie à 65 ans. L’âge de 35 ans est souvent retenu pour analyser la mortalité en fonction de la catégorie socioprofessionnelle, car il offre un recul suffisant tout en limitant la probabilité de mobilité sociale, qui est moindre au-delà de cet âge. Quant à la borne d’âge supérieure de 65 ans, elle n’est pas choisie par hasard ; c’est un seuil clé pour identifier la mortalité prématurée et un âge central dans les discussions sur le système de retraite, notamment lorsqu’on examine la variation d’un groupe à l’autre du rapport entre la durée de cotisation, dans ce système de type assurantiel, et la durée de pensions perçues [ 2 ].
Nous présentons ici une synthèse de nos estimations pour trois périodes triennales couvrant la décennie 2010, en nous concentrant sur deux catégories socioprofessionnelles : les ouvriers et les ouvrières ainsi que les cadres et professions intellectuelles supérieures. Ces deux groupes se situent aux extrémités du gradient social de mortalité pour les deux sexes.
Au cours de la décennie, la probabilité de décès entre 35 et 65 ans a diminué et l’espérance de vie à 65 ans s’est lentement améliorée pour les hommes et les femmes en France ( Figures 1 et 2 , en gris), mais différemment selon la catégorie socioprofessionnelle à laquelle ils et elles appartiennent.
| Figure 1.
Proportion de décès entre 35 et 65 ans et espérance de vie à 65 ans pour l’ensemble de la population masculine, les cadres et professions intellectuelles supérieures (désignés « cadres ») et les ouvriers durant les années 2010
. La proportion de décès entre 35 et 65 ans (à gauche) et l’espérance de vie à 65 ans (à droite) sont représentées sur trois périodes triennales couvrant la décennie 2010. La méthode utilisée pour calculer ces indicateurs est décrite dans la référence [
1
]. Les écarts entre les valeurs des indicateurs pour les deux catégories socioprofessionnelles en début et en fin de décennie sont indiqués en noir.
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| Figure 2.
Proportion de décès entre 35 et 65 ans et espérance de vie à 65 ans pour l’ensemble de la population féminine, les cadres et professions intellectuelles supérieures (désignées « cadres ») et les ouvrières durant les années 2010
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La proportion de décès entre 35 et 65 ans (à gauche) et l’espérance de vie à 65 ans (à droite) sont représentées sur trois périodes triennales couvrant la décennie 2010. La méthode utilisée pour calculer ces indicateurs est décrite dans la référence [
1
]. Les écarts entre les valeurs des indicateurs pour les deux catégories socioprofessionnelles en début et en fin de décennie sont indiqués en noir.
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Chez les hommes ( Figure 1 ), la probabilité de décéder avant 65 ans était de 15 % chez les ouvriers et de 5,4 % chez les cadres et professions intellectuelles supérieures (désignés simplement par « cadres » par la suite), sur la période 2017-2019 ; soit un écart de 9,5 points de pourcentage. Cet écart important a néanmoins diminué, puisqu’il était de 10,8 points sur la période 2011-2013, lorsque plus d’un ouvrier sur 6 mourait avant 65 ans (17,6 %). L’espérance de vie à 65 ans était de 21 ans et 3 mois pour les cadres sur la période 2017-2019, contre seulement 18 ans et 1 mois pour les ouvriers, soit un écart de 3 ans environ. Là encore, cet écart important était en légère diminution, puisqu’il était de 3 ans et 6 mois sur la période 2011-2013, lorsque l’espérance de vie des ouvriers était de 17 ans et 6 mois. Ainsi, pour les hommes, les écarts restent considérables entre ces deux catégories socioprofessionnelles à la fin de la décennie, mais en légère diminution, tant en termes de mortalité prématurée que d’espérance de vie à 65 ans, du fait d’une progression plus importante pour le groupe qui présentait les valeurs les moins favorables en début de décennie.
Chez les femmes ( Figure 2 ), les écarts de mortalité entre ouvrières et cadres étaient moins marqués que chez les hommes. En ce qui concerne la mortalité prématurée, la probabilité de décéder avant 65 ans était de 4 % chez les cadres sur la période 2017-2019, contre 7,3 % chez les ouvrières, soit un écart de 3,3 points de pourcentage. Sur la période 2011-2013, l’écart était seulement de 2,9 points. Cet écart est donc en augmentation, en raison d’une quasi stabilité de cette probabilité chez les ouvrières, alors que celle des cadres diminuait d’environ un demi-point. Pour l’espérance de vie à 65 ans, le contraste est encore plus saisissant, avec une hausse de près d’un an dont ont profité les femmes cadres pour atteindre 24 ans et 9 mois, associé à la stagnation de l’espérance de vie des ouvrières autour de 22 ans et 3 mois, soit un écart, en hausse, atteignant 2 ans et demi dans la dernière période, se rapprochant de celui constaté chez les hommes à ces âges. Ainsi, contrairement à la situation chez les hommes, l’augmentation de l’espérance de vie féminine durant les années 2010 a davantage profité au groupe qui était déjà dans une position favorable en début de décennie ; elle s’est donc accompagnée in fine d’une augmentation des inégalités.
Pour résumer, l’augmentation modérée de l’espérance de vie de la population française durant la décennie 2010 découle de tendances divergentes selon les catégories socioprofessionnelles, avec des modèles inversés pour les hommes et les femmes. Le gain d’espérance de vie à 65 ans des hommes ouvriers suggère que ce groupe a profité un peu plus efficacement des récentes politiques de santé publique, permettant une réduction de la mortalité, notamment aux âges précoces. Ce groupe, situé à l’extrémité inférieure du gradient social de mortalité, a ainsi réduit l’écart d’espérance de vie avec les autres catégories socioprofessionnelles, bien qu’il demeure « en retard » par rapport aux niveaux atteints pour les cadres. Chez les femmes, ce sont les cadres, soit le groupe situé à l’extrémité supérieure du gradient social de mortalité, qui ont enregistré un gain d’espérance de vie, tandis que celle des ouvrières est restée stable.
À l’avenir, l’analyse des taux de mortalité spécifiques par cause de décès, désormais possible grâce à l’appariement des données de l’échantillon démographique permanent et du système national de données de santé, pourrait éclairer ces tendances différenciées observées entre groupes sociaux. En effet, les avancées en matière de diagnostic, de traitement et d’identification des facteurs de risques associés à une pathologie ne profitent pas nécessairement à l’ensemble de la population au même rythme et dans les mêmes proportions. Ce phénomène, observé avec la révolution cardiovasculaire [ 3 ], peut être notamment lié à l’évolution socialement différenciée des pratiques tabagiques chez les hommes et les femmes. Cette évolution fait partie des explications plausibles des tendances observées d’espérance de vie au cours des années 2010 : une amélioration pour les ouvriers, mais une stagnation pour les ouvrières, dont la consommation de tabac a progressé même si elle reste inférieure aux niveaux masculins [ 4 ]. Parallèlement, la combinaison des données de mortalité et santé, ainsi que la production d’indicateurs d’espérance de vie sans incapacité, basées sur différentes dimensions des dégradations fonctionnelles, nous permettront de mieux comprendre les dynamiques des inégalités sociales.
Les tables de mortalité produites dans le cadre de ce travail s’arrêtent juste avant la pandémie de la COVID-19, laquelle a entrainé une perte d’espérance de vie à l’échelle mondiale 4 , avec toutefois des différences régionales marquées en termes d’excès de mortalité [ 5 ] (→) .
(→) Voir m/s n° 2, 2025, page 113
En France, l’Insee a mis en évidence une surmortalité sur la période 2020-2022, avec une diminution de l’espérance de vie à 35 ans, d’environ 4 mois chez les femmes et 5 mois chez les hommes par rapport à la période 2017-2019 5, . Plusieurs travaux ont révélé une surexposition et une surmortalité liées à la COVID-19 parmi les groupes sociaux les plus défavorisés 6 . L’extension de nos travaux à la période la plus récente permettra de confirmer ou non ce constat. Pour conclure, la progression de l’espérance de vie a été moins forte dans la décennie 2010 que lors des précédentes, et de fortes inégalités sociales de mortalité persistent. Malgré un léger rattrapage, les hommes ouvriers occupent toujours la position la plus défavorable en termes de mortalité. À l’opposé, les gains constatés chez les femmes cadres, déjà en tête en matière de longévité, montrent que des avancées restent possibles et leur analyse peut aider à identifier les leviers d’action pour améliorer l’espérance de vie des autres groupes sociaux. Par ailleurs, nos résultats vont au-delà des enjeux en matière de santé. En prenant l’exemple du gradient social pour des indicateurs calculés autour de 65 ans, on met en lumière des inégalités tant en termes de mortalité prématurée que de longévité après la fin de la vie active. Ces éléments, qui témoignent en partie d’une surexposition différenciée à des risques de santé durant la vie active, sont importants à intégrer dans le débat public autour de l’évolution du système de protection sociale, et plus particulièrement du système de retraites.


