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Med Sci (Paris). 41(4): 385.
doi: 10.1051/medsci/2025054.

« L’effet Matilda »

Anna Salvetti1*

1INSERM Département de la Science Ouverte- DSO86 rue Regnault75013Paris
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Une fois n’est pas coutume : ce mois-ci, le mot de la science n’est pas un mot, mais une expression qui désigne la tendance regrettable de leurs collègues ou supérieurs masculins à minimiser, voire à s’approprier, les contributions des femmes scientifiques. Cette expression a été introduite par Margaret Rossiter, une historienne des sciences nord-américaine, dans son essai de 1993 intitulé The Matthew Matilda effect in science . Rossiter s’est inspirée du concept sociologique de « l’effet Matthieu », proposé par Robert K. Merton en 1968 et fondé sur le constat que la reconnaissance va de préférence à ceux qui en ont déjà, plutôt qu’à ceux qui en ont moins, même s’ils ont contribué de manière significative. Le prénom « Matthieu » a été choisi par Merton en référence à un verset de l’Évangile selon Saint Matthieu (13:12) : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » En remplaçant ce prénom par celui d’une femme, Margaret Rossiter a transposé ce concept à l’univers des femmes scientifiques, souvent reléguées à des rôles secondaires ou occultées. Elle a choisi le prénom Matilda en hommage à Matilda Joslyn Gage (1826-1898) ( Figure 1 ), une suffragette et activiste américaine qui s’est battue pour les droits des femmes, y compris face à l’Église et à l’État, ainsi que pour l’abolition de l’esclavage et qui, dans son article de 1870, Woman as an inventor 1 , plaide pour la reconnaissance des réalisations des femmes dans les domaines de l’invention et de la science.

Depuis sa théorisation en 1993, il aura pourtant fallu de nombreuses années pour que l’attention se porte sur ce phénomène bien réel. Et, la liste des femmes scientifiques « oubliées » ne cesse de s’allonger. On peut citer, parmi les plus connues, Rosalind Franklin (1920-1958) qui a contribué à la découverte de la structure de l’ADN par la diffraction des rayons X, Nettie Stevens (1861-1912) qui a découvert la fonction des chromosomes sexuels, ou Esther Lederberg (1922-2006) qui a découvert le phage lambda, l’échange de gènes entre bactéries par transduction, le facteur de fertilité et les plasmides. Elles ont toutes trois contribué de manière déterminante à des découvertes ayant valu le prix Nobel… à leurs collègues masculins.

La France n’est pas en reste. Un exemple marquant est celui de Marthe Gautier (1925-2022) ( Figure 2 ), pédiatre (en 1950, sur les 80 nommés dans sa promotion d’internat des hôpitaux de Paris, il n’y avait que deux femmes !) et chercheuse à l’Inserm qui, après un séjour à Harvard où elle avait appris la culture cellulaire, a mis au point un protocole permettant de cultiver des fibroblastes prélevés chez des enfants atteints de « mongolisme », et de les fixer en métaphase de la division cellulaire afin de visualiser leurs chromosomes. Ce protocole a permis de montrer que ces enfants possèdent trois copies du chromosome 21 au lieu de deux, une hypothèse évoquée par quelques scientifiques, mais validée grâce aux compétences et à la volonté de Marthe Gautier. Pourtant, c’est son collègue Jérôme Lejeune qui a annoncé cette découverte de la trisomie 21 lors d’un séminaire au Canada en 1958, et qui s’en est attribué le mérite pendant de nombreuses années. L’apport fondamental de Marthe Gautier n’a été progressivement reconnu qu’à partir de 2009, malgré l’opposition farouche de la Fondation Jérôme Lejeune.

« L’effet Matilda » pourrait donc être traduit en français par « l’effet Marthe ». Mais au-delà de cette usurpation manifeste, combien d’autres femmes scientifiques ne reçoivent pas la reconnaissance qui leur est due au même titre que leurs collègues masculins ?

 
Footnotes
1 D’abord publié dans un tract en 1870, puis republié en 1883 dans The North American Review , Vol. 136, No. 318, pp. 478-489. https://www.jstor.org/stable/25118273 .
 
Liens d’intérêt

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