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Med Sci (Paris). 41(2): 113–116.
doi: 10.1051/medsci/2025001.

De fortes différences régionales de mortalité liées à la pandémie de Covid-19 en Europe en 2020 et 2021

Florian Bonnet1* and Carlo-Giovanni Camarda1**

1Institut national d’études démographiques , Aubervilliers , France
Corresponding author.

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Les décisions politiques adoptées en 2020 et 2021 pour contenir la pandémie de COVID-19 ont profondément marqué notre quotidien, tant sur le plan professionnel (chômage partiel, télétravail) que personnel (confinements, distanciation physique). Ces mesures visaient principalement à réduire la propagation de cette maladie infectieuse émergente, afin de limiter la pression exercée sur les systèmes de santé et de diminuer le nombre de décès lors des différentes vagues épidémiques.

Dans les premiers mois de la pandémie, les estimations du nombre de décès étaient fondées sur les rapports des autorités de surveillance sanitaire nationales, parfois imparfaits et souvent difficilement comparables internationalement [ 1 ]. Aujourd’hui, des estimations de plus en plus précises de ces décès sont publiées par de grands instituts de recherche et des organismes internationaux comme l’Organisation mondiale de la santé. Dans un rapport de mai 2024, cette organisation a ainsi estimé que l’espérance de vie mondiale avait chuté de 1 an et 9 mois entre 2019 et 2021, effaçant ainsi une décennie de progrès 1 . Ces estimations reposent sur le concept d’« excès de mortalité », défini comme la différence entre la mortalité observée durant les années de la pandémie et celle attendue en l’absence de pandémie. Plusieurs indicateurs permettent de traduire cet excès de mortalité, comme le nombre de décès en excès, bien que ce dernier présente l’inconvénient de ne pas être directement comparable entre des pays de tailles et de structures démographiques différentes. Un autre indicateur clé est la perte d’espérance de vie à la naissance, telle que calculée au niveau mondial par l’Organisation mondiale de la santé.

Ces indicateurs d’excès de mortalité ont été régulièrement calculés, publiés et diffusés pour comparer les expériences nationales face à la pandémie. Toutefois, l’impact de celle-ci n’a pas été uniforme à l’intérieur des pays, en partie à cause des stratégies de confinement spécifiques à chaque pays, qui ont contribué à limiter la diffusion du virus. Il est donc crucial de mesurer ces indicateurs à une échelle géographique plus fine pour identifier précisément les zones les plus touchées.

Dans une série d’études publiées en 2024, nous avons tout d’abord développé une méthode innovante pour estimer l’excès de mortalité à une échelle géographique fine [ 2 ]. Puis, nous avons utilisé cette méthode pour évaluer l’excès de mortalité dans 561 régions européennes réparties sur 21 pays en 2020 [ 3 ]. Enfin, nous avons appliqué cette méthode à un groupe élargi de 25 pays européens comprenant 569 régions, en distinguant les années 2020 et 2021 [ 4 ]. Ces estimations ont nécessité une importante collecte de données auprès de divers instituts statistiques nationaux.

Pour quantifier l’impact de la pandémie, nous avons choisi comme indicateur central de notre étude les « années de vie perdues standardisées » (en anglais, age-standardised years of life lost ). Cet indicateur est couramment utilisé en santé publique et en épidémiologie afin de mesurer l’impact de la mortalité prématurée dans une population spécifique [ 5 ]. Il quantifie la somme des années de vie perdues du fait d’une cause de décès en particulier, et peut être utilisé pour quantifier les années de vie perdues durant une crise spécifique. Un des avantages principaux est qu’il permet des comparaisons pertinentes entre des populations différentes, en utilisant une structure par âge commune. Un autre avantage est qu’il peut être additionné sur plusieurs années afin de quantifier l’impact global d’une pandémie s’étalant sur plusieurs années, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on s’intéresse à la perte d’espérance de vie par exemple. Ces deux avantages sont cruciaux pour comparer des régions européennes aussi différentes, et pour tirer le bilan de la pandémie pour 2020 et 2021.

En quelques mots, le calcul de cet indicateur nécessite tout d’abord de calculer le nombre de décès en excès dans chaque groupe d’âges, puis de calculer le nombre d’années de vie que ces individus auraient pu espérer vivre sans la pandémie, de sommer ces années de vie perdues pour les individus de tous les groupes d’âges, et enfin de standardiser ces résultats en utilisant une structure par âge commune pour chaque population. Dans le cas de notre article, nous avons utilisé la population standard européenne de 2013, la dernière en date. Ainsi, une valeur de 20 pour notre indicateur indique qu’une population de 1 000 habitants aurait subi un total de 20 années de vie perdues.

En 2020, on peut voir que les valeurs de cet indicateur ont été les plus élevées dans le Nord de l’Italie et dans le centre de l’Espagne : elles sont supérieures à 40 pour 1 000 habitants dans les régions italiennes de Bergamo et Cremona, à 35 dans celle de Piacenza, à 25 dans les régions espagnoles de Segovia, Ciudad Real, Cuenca et Madrid. Elles sont encore plus élevées lorsque l’on s’intéresse uniquement aux hommes, plus touchés par la pandémie : les valeurs sont proches de 60 à Cremona, et de 50 à Bergamo. Les pertes ont été moindres, tout en restant impressionnantes, en Europe de l’Est (notamment en Pologne), dans l’est de la Suède, ainsi que dans le nord et l’est de la France. En France, c’est la région parisienne et la frontière allemande qui présentent les valeurs les plus élevées, avec en particulier la Seine-Saint-Denis (27 années de vie perdues pour 1 000 habitants), le Val d’Oise (22), le Haut-Rhin (21), le Val-de-Marne (20), l’Essonne, et le Territoire de Belfort (18). À l’inverse, les valeurs sont bien plus faibles dans d’autres zones géographiques. C’est le cas notamment du sud de l’Italie, d’une grande partie de la Scandinavie et de l’Allemagne, du sud du Royaume-Uni, et de l’ouest de la France. Dans ces régions, les valeurs de l’indicateur sont quasiment nulles ( Figure 1 ).

En 2021, on peut voir que la surmortalité due à la COVID-19 n’a pas touché les mêmes régions qu’en 2020. Les pertes les plus importantes se retrouvent majoritairement dans l’est de l’Europe. Les valeurs maximales sont observées dans les régions de Kosice (49 années de vie perdues pour 1 000 habitants) et Presov (46) en Slovaquie. Plus largement, parmi les régions où les années de vie perdues sont supérieures à 25, on retrouve 55 des 73 régions polonaises, 9 des 14 régions tchèques, les 8 régions hongroises, les 8 régions slovaques, les 2 régions lettones et la Lituanie, mais aucune région italienne et espagnole, alors que ces deux pays avaient été fortement impactés en 2020. Par ailleurs, la surmortalité a été bien plus importante en Allemagne en 2021 qu’en 2020, notamment dans l’est du pays. Dans les régions de Sud-Saxonie, Halle, Lusatia et dans le sud de la Thuringe, les valeurs de l’indicateur sont même très proches de 20. À l’inverse, les valeurs les plus faibles sont observées en Espagne ainsi qu’en Scandinavie. En France, les valeurs sont plus homogènes qu’en 2020. Néanmoins, elles sont encore une fois maximales en Seine-Saint-Denis, où elles atteignent 17 (et 22 pour les hommes) ( Figure 1 ). Enfin, notre indicateur additif pour les deux années (2020 et 2021) permet de tirer un bilan global de la pandémie ( Figure 2 ). Ainsi, les régions où les valeurs de cet indicateur sont les plus élevées sont celles de Pulawski, Bytom et Przemyski dans le sud-est de la Pologne, et de Kosice, Presov et Trencin dans l’est de la Slovaquie. Plus largement, on retrouve majoritairement des régions d’Europe de l’Est parmi les 50 premières : 34 régions polonaises, 6 régions slovaques, 2 tchèques, 1 hongroise, ainsi que les deux régions lituaniennes. À noter également que les régions italiennes de Cremona, Bergamo et Piacenza complètent ce groupe des régions d’Europe les plus touchées, en se situant entre les 5 e et 7 e places. En France, la Seine-Saint-Denis apparaît autour du 80 e rang, le Val d’Oise autour du 120 e , l’Essonne du 130 e . Toutes les autres régions françaises sont situées au-delà du 180 e rang.

Pour conclure, on rappellera la nécessité d’analyser l’impact d’une crise de mortalité telle que la pandémie de COVID-19 à une échelle géographique fine, tant les disparités à l’intérieur d’un pays peuvent être grandes. Ce fut le cas notamment pour l’Italie en 2020 entre le sud et le nord du pays, ou en Allemagne en 2021 entre l’ouest et l’est. En utilisant la même méthode pour estimer la surmortalité dans près de 600 régions européennes, nous avons mis en évidence le très fort impact de la pandémie dans certaines d’entre elles, pour lesquelles le nombre total des années de vie perdues pour 1 000 habitants durant la période correspondant à cette pandémie (2020 et 2021) est très élevé. Les régions d’Europe les plus touchées ont changé entre 2020 et 2021 : elles sont passées des régions où l’espérance de vie est traditionnellement élevée (Italie du Nord, centre de l’Espagne, Ile-de-France), en 2020, aux régions où elle est traditionnellement faible (est de l’Europe), en 2021. La France, si l’on excepte une partie de l’Ile-de-France, semble avoir été relativement épargnée quand on la compare au reste de l’Europe.

Les années futures viendront dire si les valeurs de l’espérance de vie ont pu rejoindre leur trajectoire de longterme, ou si la pandémie de COVID-19 a eu un impact structurel dans certaines régions européennes. Elles permettront également de replacer cette pandémie dans un contexte plus large, en la comparant avec les autres crises de mortalité survenues aux xx e et xxi e siècles. Enfin, nous espérons qu’elles verront un nombre croissant de pays mettre à disposition des données de mortalité précises et détaillées spatialement, afin de permettre, à l’échelle mondiale, une surveillance et une quantification épidémiologiques des effets régionaux d’une nouvelle pandémie.

 
Footnotes
 
Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article .

References
1.
Garcia J , Torres C , Barbieri M , et al. . Différences de mortalité par Covid-19 : conséquence des imperfections et de la diversité des systèmes de collecte des données. . Population . 2021; ; 76 : :35. – 72 .
2.
Bonnet F , Camarda CG. Estimating subnational excess mortality in times of pandemic. An application to French départements in 2020 . . Plos One . 2024; ; 19 : :e0293752. .
3.
Bonnet F , Grigoriev P , Sauerberg M , et al. . Spatial variation in excess mortality across Europe: a cross-sectional study of 561 regions in 21 countries. . J Epidemiol Glob Health . 2024; ; 14 : :470. – 9 .
4.
Bonnet F , Grigoriev P , Sauerberg M , et al. . Spatial disparities in the mortality burden of the covid-19 pandemic across 569 European regions (2020-2021). . Nat Commun . 2024; ; 15 : :4246. .
5.
Martinez R , Soliz P , Caixeta R , et al. . Reflection on modern methods: years of life lost due to premature mortality: a versatile and comprehensive measure for monitoring non-communicable disease mortality. . Int J Epidemiol . 2019; ; 48 : :1367. – 76 .